vendredi 28 juillet 2017

Juin 2017





 

À L'HEURE HISPANIQUE









Jeudi 1er juin

Sept heures et demie. – En principe, ce mois-ci, il n'est pas prévu que nous bougions de la maison, et c'est tant mieux, au moins pour nos finances. Le prochain “échappement libre” devrait avoir lieu la première semaine de juillet, lorsque nous irons passer trois jours dans les Landes avec mon frère et sa femme (et probablement leur fille benjamine). Comme c'est très loin et que je n'ai plus envie de faire des trajets de sept cents kilomètres d'une seule traite, nous avons prévu une étape à Rochefort, à l'aller, et dans un château des environs de Poitiers au retour ; si bien que, finalement, nous serons partis six jours. Ensuite, plus aucun mouvement de troupes jusqu'à la fin de l'été, saison très propice aux pigistes en embuscade puisque, à FD comme ailleurs, la moitié de la rédaction sera absente en juillet et l'autre en août.

– Passé l'essentiel de la journée à lire La Régente : après deux cents pages (sur sept cent cinquante), il ne s'est toujours rien passé, ce qui n'empêche pas le roman d'être très prenant ; j'y reviendrai sans doute.


Vendredi 2 juin

Sept heures et demie. – Vargas Llosa a bien raison, lui qui affirme que La Régente est le meilleur roman espagnol du XIXe siècle. En réalité, mes piètres lumières en cette matière particulière ne me permettent pas d'affirmer que c'est le meilleur, mais c'est en tout cas un excellent roman. S'il n'était déjà pris, Leopoldo Alas aurait pu l'intituler Scènes de la vie de province, puisque c'est de cela qu'il s'agit : la peinture, à la fin du siècle, de la “bonne” société (y compris ses domestiques, plus quelques coups de projecteur sur les pauvres) de Vetusta, une ville de province espagnole dont on nous dit que le modèle serait Oviedo, lieu natal de l'auteur. L'Église y est évidemment très présente, elle est même, dans son ensemble, l'un des pivots de ce roman sans véritable intrigue. Notamment par la personne du Magistral, don Fermín De Pas, on lorgne du côté du Zola de La Conquête de Plassans, avec une brusque embardée, au milieu des 750 pages, vers celui de La Faute de l'abbé Mouret ; mais un Zola qui aurait hérité de l'humour d'un Dickens, avec un brin de cruauté flaubertienne. Par moment, on songe aussi à une sorte de pré-Proust que l'on aurait plongé dans un milieu fortement clérical (et, bien entendu, également anticlérical, l'un n'allant jamais sans l'autre au XIXe). C'est une lecture très agréable, facile et coulant de source, malgré une construction plus subtile qu'il n'y paraît d'abord et mettant en scène un grand nombre de personnages. On pourrait reprocher à Alas un certain statisme dans les caractères, qui semblent ne pas devoir évoluer du début jusqu'à la fin ; je dis “semblent” car, venant à peine d'atteindre la mi-roman, il est possible qu'il me réserve quelques surprises. Mais ce sont des caractères bien dessinés, parfaitement individualisés, et baignant constamment dans une sorte de tendresse malicieuse, qui pourrait bien être la marque de cet écrivain.


Samedi 3 juin

Six heures et demie. – Heure traditionnelle d'arrivée dans ce journal, les samedis soirs où la messe a lieu en l'église du Plessis : pour une raison qui, avec le temps m'échappe un peu, cela entraîne automatiquement un apéritif surnuméraire. En réalité, je sais très bien la raison : c'est que j'ai pris l'habitude, attendant le retour de Catherine, de me servir un verre en écoutant de la musique, et qu'elle se joint à moi lorsqu'elle revient. À première vue, aucun rapport avec le fait de venir plus tôt écrire ici ; mais en fait, si : comme Catherine n'arrive guère avant huit heures moins le quart (une heure de messe puis une dizaine de minutes pour ramener chez elles les trois ou quatre vieilles dames que Catherine passe prendre en voiture : ce qu'elle appelle sa “tournée des mamies”), il convient pour moi de ne pas commencer à boire trop tôt, si je ne veux pas être à demi-ivre au retour de la paroissienne ; d'où la nécessité de m'occuper. C'est ainsi que, avant de venir m'assoir devant ce clavier (ou derrière, je ne saurai jamais), je me suis taillé la barbe. (Je sens que cette entrée va battre des records d'intérêt.)

– Contrairement à ce que j'ai affirmé à Catherine, avec un aplomb dont je devrais probablement rougir si j'étais doté de la moindre trace de conscience, je n'ai même pas fait mine, aujourd'hui, de m'intéresser à la documentation qui doit m'aider à briser un dernier destin pour le hors-série en cours. À la place, j'ai poursuivi la lecture de La Régente : le roman est affligé d'un gros trou d'air d'une cinquantaine de pages, aux environ de la quatre-centième. Puis, l'auteur semble se ressaisir et l'intérêt renaît. C'est égal : si vraiment ce roman est le meilleur de tout le XIXe siècle espagnol, je comprends pourquoi on ne parle pas davantage des autres romanciers ibériques pour la période. Elle est très bien, cette Régente, mais en aucun cas elle ne saurait se mesurer avec les grands romans français, russes ou anglais de son siècle.


Lundi 5 juin

Sept heures vingt. – À quoi bon m'entêter à ce journal, si c'est pour n'y plus noter que les titres des livres que je lis, assortis de deux ou trois lignes de commentaire ? Or, je ne vois pas bien ce que je pourrais y consigner d'autre, dans la mesure où – effet de la retraite ? – j'ai l'impression que mon univers se rétrécit de plus en plus – sans que je m'en plaigne d'ailleurs. Hormis nos courtes escapades ici ou là, je ne sors plus, ne vois plus que trois ou quatre personnes, et encore : de loin en loin. J'ai aussi perdu toute espèce de curiosité pour ce qu'on appelle l'actualité : le monde ne m'intéresse pas, ce qui s'y passe encore moins ; quant à la France, je la considère comme perdue de façon irréversible et, par conséquent, j'ai également cessé de m'intéresser à ce qui peut s'y produire ou non. Que reste-t-il dans ces conditions, hors les livres ? Oui, il y a aussi les petits articles que je continue à écrire pour FD (dix mille signes ce matin…) ; mais eux n'ont jamais présenté le moindre intérêt, et ce n'est pas maintenant qu'ils risquent d'en acquérir un. Du reste, je sens que cette occupation-là ne tardera guère, elle non plus, à s'interrompre.

– Eh bien, revenons donc aux fiches de lecture, si tel est mon lot. J'ai fini La Régente hier. Contrairement à ce que je disais voilà quelques jours (ici ou sur le blog ? Je ne sais plus), le roman comporte bel et bien une “intrigue”. Seulement, elle ne commence à apparaître que vers la moitié du livre, toute la première partie étant, en quelque sorte, une gigantesque exposition du cadre et des différents personnages qui s'y meuvent, ou plutôt s'y engluent. Ensuite, on assiste à la mise en place d'un classique triangle amoureux, où deux hommes se disputent les faveurs d'une femme mariée et, a priori, fidèle (la fameuse Régente) ; pas si classique que cela, d'ailleurs, ce triangle, puisque l'un des deux hommes n'est autre que le confesseur de la dame (le Magistral). C'est une mise en place très lente, très subtilement graduée, qui est l'occasion d'une plongée profonde dans le cœur et le cerveau de deux d'entre ces trois, la Régente et le Magistral. Avec, finalement, un dénouement très rapide, en forme d'explosion, ou de paroxysme brusquement dénoué – bref : d'orgasme.

Aujourd'hui, j'ai consacré tout mon temps (hormis les dix mille signes dont je parlais) à Tirano Banderas, le roman grimaçant et superbe de l'Espagnol Valle-Inclán. Demain, je vais probablement faire retour en Amérique latine, avec La Danse sacrale d'Alejo Carpentier. Au passage, je me demande bien pourquoi on a traduit ainsi le titre de ce roman, dans la mesure où l'original s'intitule Le Sacre du printemps ; c'est-à-dire l'équivalent espagnol du Sacre en question. Serait-ce une histoire de droits à payer aux héritiers de Stravinski ?


Mercredi 7 juin

Sept heures dix. – J'ai fait preuve aujourd'hui d'une activité qui m'a étonné moi-même. Notamment par ce courage que j'ai eu de m'attaquer enfin aux écuries d'Augias, à savoir ce bureau où je suis. Car l'état des rayonnages des diverses bibliothèques ne permettait plus de surseoir à un sévère nettoiement, dans la mesure où, après avoir empilé des livres devant ceux qui étaient proprement alignés, j'en suis arrivé au stade où il n'y a même plus de place pour empiler nulle part – sauf au sol, et encore : pas beaucoup. Comme je ne dispose plus nulle part de murs vacants pour y apposer de nouvelles bibliothèques, il fallait bien se résoudre à faire le vide. Cela tombe bien : je n'ai jamais fait partie de ces gens qui ne peuvent admettre de jeter un livre à la poubelle. J'ai décidé de commencer par un premier toilettage, c'est-à-dire de prendre les bibliothèques une par une et d'y opérer une sélection destinée à éliminer les livres qui ne m'ont pas vraiment plu, ou dont, même en ne les ayant pas trouvés inintéressants, je sais très bien que je ne les rouvrirai jamais. Sur les deux bibliothèques réservées aux littératures étrangères, j'en ai “épuré” une et demie. Résultat : quatre cartons de “rejetés”, dont deux sont déjà partis pour la solution finale, savoir la déchetterie. Je vais finir d'expulser les étrangers demain, avant de m'attaquer aux bibliothèques d'histoire, puis de littérature française, etc. Bien entendu, il est fort probable que la sélection sera plus sévère dans telle partie que dans telle autre, ce qui fait que, à la fin, un reclassement général sera sans doute indispensable. Je n'en suis pas là.

Comme si une telle agitation ne suffisait pas, j'ai ensuite, retour de la déchetterie, empoigné la tondeuse et ratiboisé le jardin. Juste avant, j'avais commandé deux documentations, mes Puissances tutélaires m'ayant ce matin enjoint de briser deux destins supplémentaires. Tout cela aurait mérité sans doute un modeste apéritif : j'ai eu l'héroïsme de m'en passer, je me demande encore pourquoi.

– Continué à lire La Danse sacrale, mais moins qu'escompté, pour les raisons que je viens de dire. Entretemps, sont arrivés dans la boîte aux lettres Juan Rulfo et Ernesto Sábato ; qui ont sagement pris leur tour dans la file d'attente.


Jeudi 8 juin

Sept heures et demie. – À peine moins actif qu'hier (le “moins” vient de ce que la pelouse n'avait pas assez poussé durant la nuit pour que je la retonde, comme disait Foch en signant l'armistice) : j'ai brisé un destin en sept mille signes (celui de David Carradine, l'homme qui, suite à un défaut de prononciation, a confondu bandaison et pendaison) dès potron-minet, j'ai continué à jouer les officiers nazis en envoyant quelques dizaines de livres au crématoire (où je les ai moi-même conduits) et j'ai presque terminé La Danse sacrale de Carpentier, dont les sympathies pro-castristes ne parviennent même pas à gâter le magnifique roman. Je n'aurai pas volé ma séance de télévision. Au programme ce soir : le premier épisode de la deuxième saison de Prison break (DVD), puis deux épisodes de Westworld (TV), la série “dérivée” du film des années soixante-dix avec Yul Brynner : Mondwest. Le tout avec, à l'entracte, une coupe de fraises mûres à point, généreusement recouvertes d'une crème que Catherine vient tout juste de fouetter. La soirée devrait être supportable.


Lundi 12 juin

Sept heures dix. – En début d'après-midi, j'ai empli un grand carton avec les cent trente ou cent quarante livres “alimentaires” (on a fort bien mangé, merci) que j'ai écrits durant un peu plus de vingt ans ; tous ces livres non écrits. À la déchetterie, tandis que je les lançais par poignées de trois ou quatre dans le grand bac destiné à recevoir les œuvres mortes, j'avais l'impression d'un allègement considérable, d'une sorte de revirginisation. Nous nous sommes, eux et moi, séparés sans regrets, sans le moindre regard en arrière.

– Samedi, journée passée avec Rémi Usseil, fort agréable comme chaque fois. Il commence à songer sérieusement (je le crois, du moins) à revenir vers son domaine d'élection, l'histoire et la littérature médiévales, et à tenter de placer des articles soit dans des revues plus ou moins spécialisées, soit dans des magazines plus grand public, tels L'Express, le Nouvel Obs, etc. Il m'a semblé que les conseils que je pouvais lui donner, pour y parvenir, étaient bien minces et pauvres. Il est reparti d'ici les bras chargés de livres, ceux que j'avais mis de côté pour lui, parmi ceux que je n'entendais pas conserver, pensant qu'ils pourraient éventuellement l'intéresser. Si ce n'est pas le cas, sa mission consiste à les mettre lui-même dans une grande poubelle à couvercle jaune.

– Je n'ai rigoureusement rien à dire à propos des résultats électoraux d'hier : je crois bien que, depuis mes 18 ans, c'est la première fois que je m'en fous à ce point.


Mercredi 14 juin

Sept heures et demie. – Finalement, après des mois d'hésitations, de revirements, de tractations, il semblerait que Catherine et ses deux filles vont aller passer une semaine au sud de la Corse durant la première quinzaine d'octobre. (Elles sont passées successivement par la Grèce (projet initial), l'Espagne, le Portugal, la Crète et j'en oublie sûrement.) Du coup, il est probable que, pour me récompenser de n'avoir pas bougé d'ici durant tout l'été et d'y avoir travaillé d'arrache-pied pour FD (du moins je l'espère), nous irons, début septembre, passer tous les deux quelques jours en Auvergne, probablement ici.

– Tout à l'heure, message d'alerte de cet ordinateur : la batterie de ma souris sans fil était “très faible” et menaçait de rendre l'âme d'un instant à l'autre, si je ne la connectais pas séance tenante à son “port USB” ; port USB qui, bien entendu, ne se trouvait dans aucun des tiroirs que je fouillai aussitôt. Commander un “port” me fut facile, et je m'apprêtais à m'en glorifier lorsque, ouvrant le seul tiroir qui ne l'avait pas encore été, j'y découvris, au premier plan, n'attendant que moi, le port en question. À la même seconde, comme dans une mauvaise pièce de boulevard, Catherine faisait irruption dans la Case, brandissant un autre port exactement semblable. Il n'y avait plus qu'à annuler la commande qui venait tout juste d'être passée : chose plus facile à dire qu'à exécuter, puisque, bien entendu, j'avais oublié mon mot de passe chez Apple Store. Il a donc fallu suivre des méandres absurdes pour en créer un nouveau (que j'ai noté…), avant de pouvoir finalement annuler cette fucking commande précipitée. Il m'a semblé que toutes ces agitations idiotes méritaient que nous lichassions le fond de la bouteille de Glenlivet qui se morfondait dans l'arrière-cuisine – ce que nous fîmes.


Vendredi 16 juin

Huit heures moins le quart. – Ce qu'on a appelé la blogosphère (que j'avais, pour mon usage personnel rebaptisée la blogoboule) est en train de mourir de sa belle mort, si tant est qu'il y en ait de belles. Que ce soit à gauche ou à droite, c'est un territoire exsangue, un champ de ruines que nul n'a envie de visiter. Il ne reste plus de vraiment amusant que le blog de ce pauvre Juan, ex-Sarkofrance, qui se convulse d'autant plus frénétiquement qu'il s'agit pour lui de masquer le fait qu'il est et a toujours été “macron-compatible” ; il devait même déjà l'être avant la naissance de l'actuel président de la République. Mais, en l'occurrence, l'élément vraiment comique (et vivant : il faut le reconnaître) ce n'est pas lui, mais l'espèce de maison de retraite mâtinée d'hôpital psychiatrique que constitue l'ensemble de ses commentateurs (dont moi…), révolutionnaires flamboyants dont la moyenne d'âge doit dépasser les 70 ans.

– Ma souris sans fil a retrouvé une impeccable jeunesse, je n'en suis pas peu fier : j'ai un peu l'impression d'être son père.

– Pour ce qui est du feuilleton de Catherine et ses filles, il semble que l'on se dirige vers une semaine dans un hôtel du Pays basque espagnol. J'ai hâte d'être à l'option de demain.


Dimanche 18 juin

Sept heures vingt. – Rapide passage ici, uniquement pour y noter que je n'ai rien à y noter : je ne vais tout de même pas parler chaque jour de ce que j'ai lu depuis le matin, tout de même ! Cela étant, la trilogie romanesque de Sábato est vraiment remarquable, excitante, étrange. Du coup, je viens de commander deux autres livres de lui, l'un étant un long entretien avec Borges. Curieux, d'ailleurs, quand on y songe, l'idée de cette rencontre entre l'écrivain aveugle et l'auteur du Rapport sur les aveugles, destiné lui-même à le devenir quelques années plus tard.

– Désintérêt complet pour ces élections législatives en train de s'achever. Il va sans dire que je ne suis pas allé voter ; Catherine non plus, d'ailleurs, alors qu'elle s'était rendue à la mairie dimanche dernier. « Il fait trop chaud… », fut sa motivation politique, ou en tout cas son explication.


Mercredi 21 juin

Sept heures vingt. – Je ne sais plus à la suite de quelle tortueuse association d'idées, je me suis retrouvé sur la page Amazon consacrée à En territoire ennemi. Toujours est-il que j'y découvre alors que l'ouvrage en question, au lieu des six qu'il a depuis environ trois ans, possède désormais sept commentaires. Naturellement, c'est avec une avidité certaine que je me suis précipité sur le nouvel arrivant ; et j'ai lu ceci, dû à la plume d'une certaine Leslie Grunberg : « Livre incroyablement complet, fouillé. Que l'on aime ou pas le tango, c'est un livre romanesque tant les occurrences font rêver. Bravo aux 3 auteurs !!!! » Certes, je ne nie pas qu'En territoire ennemi soit complet et fouillé : j'aurais mauvaise grâce. J'admets volontiers que l'amour qu'on éprouve ou non pour le tango ne devrait pas influer sur le jugement de ses lecteurs. Je suis en outre tout prêt  à reconnaître que ses occurrences font rêver. L'alternative qui m'angoisse est la suivante : cette brave et enthousiaste Leslie a-t-elle chroniqué un livre tout en en ayant lu un autre, ou bien suis-je réellement trois auteurs à moi seul ? Je crois qu'il va être temps d'arrêter les romanciers sud-américains.

– Je lis depuis hier La ville et les chiens, de Vargas Llosa, qui m'enthousiasme moins que Conversation à La Catedral. J'ai aussi rapidement feuilleté le livre reproduisant plusieurs entretiens de 1974 entre Jorge Luis Borges et Ernesto Sábato : l'ensemble est rien moins que passionnant (le volume est parti directement dans l'enfer de la poubelle jaune), mais j'y ai appris avec un léger sursaut que les deux écrivains étaient d'accord pour placer la seconde partie de Don Quichotte assez nettement au-dessus de la première : choc pour moi, qui, lors de mes trois ou quatre tentatives, n'ai jamais réussi à aller au-delà de cette première partie. J'ai donc ressorti le volume, en me promettant de retenter l'aventure, cette fois sans relire la première partie (mais, en écrivant cela, je me demande si ce n'est pas déjà ce que j'ai fait la dernière fois, et sans succès).

– J'avais encore deux ou trois bricoles à noter ici, mais ce bureau est en train de virer au sauna et je vais m'interrompre avant d'être totalement liquide. En tout cas, la dénomination habituelle de La Case n'aura jamais été aussi méritée que depuis ces derniers jours, où le thermomètre dépasse les 35° chaque après-midi : j'ai l'impression de me transformer en écrivain africain ; en scribe de brousse ; en nègre au carré.


Jeudi 22 juin

Sept heures vingt. – Contrairement à celle du chômage sous François II, la courbe des températures s'est brusquement inversée en milieu d'après-midi : au lieu de 37° hier, nous avons à peine franchi la barre des 30, et il souffle désormais un petit vent à l'agréable fraîcheur, qui permet d'aérer rapidement toutes les pièces de la maison, en en ouvrant les fenêtres et laissant les portes ouvertes. Bref : d'africaine qu'elle était depuis cinq ou six jours, l'atmosphère est redevenue civilisée.

– J'ai abandonné au bout de 300 pages La ville et les chiens de Vargas Llosa, roman un peu trop ennuyeux pour ses 560 pages, et, pas découragé, commencé La maison verte, du même. En réalité, j'avais inauguré ma matinée avec le prologue et le premier chapitre de la seconde partie du Quichotte, mais je me suis interrompu pour demander par himmel à Carlos s'il ne pourrait pas me conseiller une traduction un peu plus moderne que celle des sieurs Oudin et de Rosset, qui sent un peu beaucoup son XVIIe siècle, même toilettée par Jean Cassou pour la Pléiade. Ce n'est pas qu'il s'agisse d'une langue désagréable, au contraire ; mais elle finit par faire plus ou moins écran entre le texte et son lecteur du XXIe siècle. De plus, je soupçonne ces deux personnages d'avoir adapté Cervantès au fameux “goût français”, sans trop craindre de s'éloigner de son original. On va voir ce que Carlos m'en dira.


Samedi 24 juin

Sept heures vingt. – J'échange depuis deux jours des zimmels avec mon ami “historique” Carlos. Comme nous y parlons beaucoup de ces écrivains sud-américains que j'ai découverts grâce à lui et que je relis depuis quelques semaines, il m'a semblé qu'il pourrait être intéressant de reproduire cet échange ici ; avec son plein accord bien entendu et en y supprimant les quelques passages plus personnels qui ne concernent que lui et moi.


Mon cher Carlos,

Je lisais hier, dans les entretiens enregistrés en 1974 par Borges et Sábato (qui, entre parenthèses, m’ont semblé bien décevants) que tous les deux étaient d’accord pour trouver la seconde partie du Quichotte supérieure à la première : pour un lecteur de mon acabit, qui a dû lire trois fois la première partie mais n’est jamais venu à bout de la seconde (sans d’ailleurs être capable de dire pourquoi), il y avait là un défi !

J’ai donc ressorti mon vieux volume de Pléiade, avec la ferme intention de m’attaquer sérieusement à cette maudite deuxième partie qui me résiste depuis trente ans (au moins). Et, après avoir lu le prologue et le premier chapitre, je me suis soudain demandé si je ne devrais pas, pour mettre toutes les chances de mon côté, laisser tomber la traduction classique Oudin/Rosset au profit d’une plus « moderne ». C’est pourquoi je me tourne vers le spécialiste que tu es : penses-tu qu’il vaille la peine d’acquérir une autre traduction que celle-là, et si oui laquelle ?

Sinon, comme tu l’auras peut-être vu si tu continues à fréquenter mon blog, je me suis lancé dans une vaste relecture de tous les grands Sud-Américains que j’ai découverts grâce à toi, il y a de cela quarante ans. Cela m’a valu une mauvaise surprise (Cent ans de solitude) et plusieurs bonnes, en particulier tous les romans d'Alejo Carpentier et la Conversation à La Catedral (nouvelle orthographe du titre en français…) de Vargas Llosa. Mais aussi la Marelle de Cortázar ou encore La Vie brève d’Onetti.

Pendant que j’y étais, j’ai élargi le cercle avec Sábato (sa « trilogie romanesque »), dont je crois bien n’avoir rien lu du tout à l’époque, et fait une rapide incursion en Espagne, en relisant Tirano Banderas, ainsi qu’un romancier dont je crois bien n’avoir jamais entendu parler, ni par ton père ni par toi (mais qui peut être sûr ?) : Leopoldo Alas, dont j’ai lu La Régente avec beaucoup de plaisir et d’intérêt.

Tout cela pour en revenir aux fondations essentielles, c’est-à-dire au Quichotte : je le mets de côté en attendant ton avis éclairé…

Amitié,

Didier


Cher Maître,

commençons par répondre à la question posée : il existe une traduction du Quichotte, contemporaine et qui traduit le texte, ce qui n'était pas le cas des anciennes qui le transposaient, le coupaient, le mettaient au goût du lecteur français, etc. C'est la traduction d'Aline Schulman, publiée au Seuil, c'est en poche, point-Seuil. J'ai eu l'occasion de la lire et de travailler dessus l'année où le Quichotte était au programme des Math-Spé. Je trouve qu'elle se lit bien, ne trahit jamais le texte et en rend bien le "ton". C'est, pour moi, la seule traduction acceptable en français.

Je lis évidemment régulièrement ton blog, et cela m'a amusé de te voir te replonger dans les auteurs latino-américains parce que c'est exactement ce que j'ai fait l'année dernière ; un critique quelconque prétendait dans El País qu'on ne pouvait plus relire Marelle de Cortázar, que c'était complétement dépassé ; comme j'en avais un bon souvenir je l'ai relu et ai trouvé que le critique était un crétin, j'ai eu grand plaisir à la relecture et ai enchaîné sur Onetti, Carpentier, José Donoso, Sábato et García Márquez dont Cent ans de solitude m'est tombé des mains au bout de 50 pages... Pour la Régente, mon père l'avait lu et l'aimait beaucoup, mais en Espagne on appelle l'auteur par son surnom (pseudo pour la presse, je crois), Clarín, si mon père en a parlé il a forcément parlé de Clarín et pas de Leopoldo Alas. Son deuxième roman, Le fils unique, est pas mal aussi, mais un peu décevant après La Regenta.

Si tu veux continuer à dépenser ta maigre retraite en compagnie de latino-américains, tu devrais aller voir du côté de Augusto Monterroso (guatémaltèque réfugié au Mexique et maintenant décédé), récits courts d'un humour anglo-saxon, et mes trois préférés du moment : Juan Villoro (Mexique); Ricardo Piglia (nouvelles et romans, et surtout son Journal qu'il a publié comme s'il s'agissait du journal d'un personnage qui apparait dans quelques-uns de ses romans : on y suit, de l'intérieur, la vie intellectuelle et politique de l'Argentine de la fin des années 50 aux années 90) et Sergio Pitol dont on vient de traduire un choix de nouvelles : La panthère et autres contes, édition de la Baconnière (2017), certaines me semblent d'une qualité à faire pâlir Cortázar ; voir aussi de lui L'art de la fugue et Le voyage....
Et je garde le meilleur pour la fin : j'ai acheté ton roman.... j'attends pour le lire d'avoir l'esprit libre et le temps pour le lire sans interruption et ce n'est guère le cas car […]

Tu excuseras les fautes d'accents, mais je suis parti trois jours à Barcelone pour souffler un peu et je tape sur un clavier espagnol.

A très bientôt

Amitié

Carlos



Mon cher Carlos,

Mon œil avait été attiré par la traduction de Mme Schulman, je suis donc bien aise que tu confirmes ce choix : je vais commander le second tome, c’est-à-dire celui de la partie que je veux lire. En passant, j’aimerais bien savoir si tu souscris au jugement de Borges et Sábato, lorsqu’ils disent que la seconde partie est littérairement supérieure à la première : après tout, c’est toi, le quichottologue… 

Je trouve non seulement amusante mais tout à fait satisfaisante cette concordance entre nous à propos de nos “grands Sud-Américains”. Si j’ai fait montre d’un peu plus de résistance que toi avec Cent ans de solitude (150 pages au lieu de 50), je te rejoins tout à fait au sujet de Marelle : je craignais de trouver très artificiel et un peu vain le découpage si particulier du roman, mais j’y ai pris un très grand plaisir, peut-être plus profond que lors de ma lointaine première lecture. En revanche, pas plus que la première fois, je n’ai été capable de lire L’Obscène Oiseau de la nuit, dont je n’ai pas dû dépasser la cinquantième page : voilà un roman qui se refuse absolument à moi, dirait-on. Pour ce qui est de Carpentier, je me souvenais d’avoir été fort impressionné par Le Partage des eaux, et je l’ai de nouveau été cette fois-ci. Par contre, tout en sachant que je les avais lus, il ne me restait à peu près rien du Siècle des lumières ni du Recours de la méthode, qui sont pourtant, dans leurs genres respectifs, d’aussi grands romans que le premier cité. 

Celui qui, en ce moment même, me pose un problème, c’est Vargas Llosa : là encore, je n’avais lu de lui, à l’époque, que Conversation à La Catedral, et j’en gardais un souvenir très flou mais tout à fait positif, qui m’a poussé à le relire : éblouissement ! Emporté par l’enthousiasme, j’en ai aussitôt acheté trois autres ; et, là, mon enthousiasme est retombé. Pour ce qui est de La Ville et les Chiens, j’ai jeté l’éponge au bout de 300 pages (sur plus de 500), le trouvant artificiellement compliqué dans sa construction, dans ses sautes syntaxiques, etc. Ne voulant pas m’avouer vaincu, j’ai commencé hier La Maison verte, et je sens déjà, après environ 80 pages, que celui-là non plus je ne le terminerai sans doute pas, pour des raisons à peu près identiques.

Sinon, je me suis empressé de noter les noms des trois ou quatre autres écrivains que tu me jettes en pâture et irai voir un peu de quoi il retourne dès que j’en aurai terminé avec ce himmel, ce qui ne devrait plus tarder, rassure-toi.

[…]

À propos d’Augustin Goux, sauf erreur de ma part, il n’est pas de ma famille. Mais au fond, qui sait ? Après tout, mon grand-père, Maurice Goux, était né à Charenton, ce qui faisait de lui un parisien. Or, je crois savoir qu’il n’était pas fils unique. En revanche, lui venait du Doubs et non d’Alsace. Quant à mon pauvre roman, si jamais tu le lis, tu auras l’insigne honneur de devenir membre du club le plus fermé qui soit : celui des gens… qui ont lu mon roman. Cela étant, je serais bien aise de recueillir ton avis à son sujet (un vrai avis, bien entendu : pas des louanges convenues…), mais ce n’est nullement une obligation évidemment.

Sur ce, je vais aller commander quelques livres, à commencer par le Quichotte.

Amitiés, 

Didier

P.S. : Dans la mesure où notre échange s’insère parfaitement dans mon “paysage intellectuel” de ce mois-ci, j’aimerais, avec ta permission, le joindre à mon journal de juin. Il va de soi que 1) je supprimerais les paragraphes “intimes” ; 2) je te rajouterais tes accents manquants.

Didier


Cher Maître,

en effet, il est est curieux – mais peut-être pas tant que cela – que nous retrouvions plaisir aux mêmes lectures et laissions tomber les mêmes, je n'ai pas relu, non plus, Donoso jusqu'au bout. Vargas Llosa est un autre problème, Conversation m'avait intéressé à l'époque, ainsi que Tante Julia et le scribouillard, pour des raisons différentes, mais je n'arrive pas à lire ou relire Vargas LLosa : impression d'une écriture figée, trop calculée et qui ne m'apporte ni plaisir esthétique ni plaisir intellectuel ; tout le contraire de Carpentier dont tout me procure du plaisir.

Je ne sais pas si je préfère la deuxième partie du Quichotte à la première, mais il est vrai qu'elle me semble littérairement plus élaborée, plus subtile, avec des interactions entre le personnage, le narrateur, l'auteur et le lecteur qui sont d'une étonnante modernité.

[…]

Sans aucun rapport : il est prévu que j'aille cet été au Canada, Felisa a fait un échange d'appartements à Montréal et à Toronto. 

A bientôt

Amitiés

Carlos



Cher grand voyageur,

[…]


Pour parler d’autre chose, j’ai reçu tout à l’heure au courrier La Panthère et autres contes, du señor Pitol. J’ai aussi acheté La Ville absente, de Piglia ; dont il semble bien, en revanche, que son journal n’ait pas été encore traduit.

Il me reste à te souhaiter un bon voyage canadien !

Amitiés,

Didier

P.S. : tu ne me dis pas si tu m’autorises à reproduire notre échange dans mon journal de ce mois-ci…


– Après avoir beaucoup aimé sa pentalogie, La Grande Intrigue, et plus encore peut-être la trilogie de L'Écriture du monde, je vais maintenant de déception en déception avec François Taillandier. D'abord à cause des Nuits Racine, qui m'a paru inabouti, mais avec des parties intéressantes, et plus encore aujourd'hui avec Anielka, roman très ennuyeux et raté (ce n'est pas un pléonasme : il y a des romans réussis et ennuyeux, et d'autres qui sont ratés mais passionnants). Ces deux derniers viennent d'ailleurs de subir l'enfer de la poubelle au couvercle jaune.


Dimanche 25 juin

Onze heures (du matin…). – Les gens qui se révèlent plus cultivés que soi, et même très nettement plus cultivés, ne sont pas forcément des personnes ayant lu davantage (même si c'est souvent le cas, néanmoins) : ce sont d'abord des gens qui ont mieux compris, et surtout plus retenu, ce qu'ils ont lu – ceci étant sans doute la conséquence directe de cela.

– J'ai reçu hier le premier des trois auteurs sud-américains dont Carlos (voir l'échange ci-dessus) m'a révélé l'existence : Sergio Pitol. J'ai commencé par lire la copieuse préface d'Enrique Vila-Matas, sorte de faux journal où il parle de ses rencontres, réelles et épistolaires, avec l'auteur – rencontres qui pourraient tout aussi bien être fictive, ou au moins “réinventées”. Du coup, je me suis aperçu que, tout en ayant assez souvent entendu parler de lui, je n'avais jamais rien lu de ce Barcelonais, qui écrit et publie pourtant depuis plus de quarante ans. J'ai donc adressé un nouvel himmel à Carlos, pour lui demander ce qu'il en pensait, et s'il pouvait éventuellement me suggérer un titre ou deux par quoi commencer. C'est-à-dire que, à quarante ans d'intervalle, je me suis retrouvé exactement dans la situation où nous étions alors, lycéens puis étudiants (fort peu étudiant, en ce qui me concerne…), quand il m'initiait aux diverses littérature hispaniques : j'en ai souri.

– Ce qui ne me fait pas sourire, et même m'agace dans des proportions si démesurées qu'on frise le ridicule, c'est de constater la mutation typographique qui s'est produite dans ce journal, depuis que j'y ai inséré les zimmels de Carlos et les miens. Heureusement, le mois est bientôt terminé.

(On pourra constater, en relisant les deux précédents paragraphes, que le mot que j'ai forgé à mon usage exclusif pour désigner les courriers électroniques, himmel, a un pluriel tout à fait irrégulier, et même étrange, puisque, se multipliant, il perd son H initial au profit d'un Z, dont à la réflexion je trouve le surgissement vaguement inquiétant.)


Lundi 26 juin

Trois heures et demie. – Je crois savoir ce qui me différencie de Renaud Camus, pour ce qui est de ce Grand Remplacement, que par ailleurs je persiste à trouver mal nommé, peu heureux dans sa formulation ; mais qu'importe. Cela m'a sauté aux yeux en repensant à cette sentence de Fernando Pessoa, qui m'a tellement frappé quand je suis retombé sur elle que j'en ai fait le nouvel exergue du blog : « Je ne suis pas pessimiste, je suis triste. » Notre différence est là, je crois : Camus est pessimiste et je suis triste. Le pessimiste pense que les choses vont mal tourner, qu'elles sont en train de mal tourner, tandis que l'autre est triste de ce qui est déjà advenu et contre quoi on ne peut plus rien puisque nul ne peut faire revivre ce qui est mort. Autrement dit, par comparaison entre eux deux, parce qu'il pense qu'il y a encore place pour le combat, même si les chances de vaincre s'amenuisent un peu chaque matin, le pessimiste fait quand même preuve d'une certaine forme d'optimisme, par rapport à celui qui est entré dans une large tristesse grise, étale. Bien entendu, le pessimisme n'empêche nullement la tristesse, mais d'une certaine façon il la contient, l'empêche de se propager trop vite et de tout submerger. Maintenant, il faudrait voir si la tristesse dont je parle ici ne s'accompagnerait pas, en dessous, d'une espèce de soulagement lâche (puisqu'il n'y a plus rien à faire, restons chez nous et fermons les yeux en attendant la mort, ou quelque chose d'approchant).


Jeudi 29 juin

Sept heures et demie. –J'ai commencé ce mois avec des lectures nettement hispaniques (je viens d'aller vérifier), je le termine avec Taillandier, Boèce et Éginhard, ce qui n'était nullement prévu à mon programme, si tant est que j'aie un programme. J'ai terminé en début d'après-midi La Croix et le Croissant, deuxième volume de la trilogie de l'Auvergnat (Taillandier est de Clermont-Ferrand, comme Renaud Camus), qui va des débuts de la catastrophe mahométane à la mort de Charles Martel. Avant de commencer le troisième, situé à l'époque de l'empire carolingien, j'ai ouvert La Vie de Charlemagne d'Éginhard, dont j'ai lu environ la moitié (c'est très court : pas plus d'une cinquantaine de pages) ; quant à Boèce, j'ai lu ces jours derniers les trois premiers livres de sa Consolation, et il n'est pas impossible que j'en reste là. Ensuite, je vais probablement retourner vers mes hispaniques puisque, sous l'impulsion de Carlos, j'ai deux ou trois “Sudam” sous le coude, ainsi que l'Espagnol Vila-Matas. Après cela, j'aurai le choix entre l'Angleterre, avec Trollope (recommandé par le père B.) et un Italien contemporain dont le nom m'échappe totalement, qui a écrit un gros roman sur les années de terrorisme en Italie, mais – si j'ai bien compris – suivies du point de vue d'un “méchant”, d'un fachisse.

– Je n'ai pas noté que, samedi matin, j'ai dû conduire Catherine à la clinique Bergouignan, plus exactement aux urgences de cardiologie, et ce sur les conseils de la pharmacienne qu'elle était allée consulter : depuis deux ou trois jours, elle ressentait des tremblements spasmodiques dans les jambes, et, ce jour-là, son cœur s'était mis à battre très vite, elle s'essoufflait rien qu'en faisant dix pas et présentait des points rouges sur les paumes des deux mains – bref, il y avait alerte… rouge. 

Examens et prise de sang effectués, il s'est avéré que son cœur fonctionnait parfaitement. En revanche, le cardiologue en bois d'ébène qui était de permanence lui révéla (et à moi qui étais là) qu'elle avait très probablement un problème de tyroïde (comment s'écrit-elle, cette putain de glande ? Avec une H peut-être ?). Depuis, c'est la ronde des rendez-vous : généraliste, labo, endocrinologue… La première conséquence a été de nous faire renoncer au petit séjour landais que nous devions faire la semaine prochaine, pour y retrouver mon frère, sa femme et leur benjamine. Trouver rapidement un glandologue dans l'Eure s'est évidemment révélé une gageure et, après deux ou trois essais infructueux, nous nous sommes rabattus sur Neuilly, où nous en avons trouvé un avenue de Gaulle, qui verra Catherine le 6 juillet. Du coup, j'ai pris rendez-vous le même jour avec le bon Dr Jobbé-Duval, mon cardiologue depuis 14 ans, puis annulé celui pris en novembre dernier avec un praticien d'ici. Quand j'ai annoncé ma défection à sa secrétaire, elle m'a dit que c'était un peu ennuyeux car elle ne pouvait pas me proposer d'autre rendez-vous avant juillet de l'année prochaine. J'ai franchement ri et lui ai fait comprendre que, son rendez-vous, elle pouvait en faire une cocotte en papier, et que je comptais en rester là de mes relations avec son patron.


Vendredi 30 juin

Sept heures vingt. – J'ai oublié de noter, hier, que j'avais passé la deuxième partie de la matinée à briser le destin de Louis de Funès en douze ou treize mille signes. Ce matin, je comptais faire subir le même sort à Fernand Raynaud (le comique qui ne m'a jamais arraché un sourire, même de son vivant et même quand j'étais très jeune), ce qui aurait dû me prendre encore moins de temps, vu qu'on me demandait de ne pas dépasser dix mille signes, voire de ne pas tout à fait les atteindre. Malheureusement, juste avant de m'y mettre, en prenant mon “café d'échauffement” sur la terrasse, il m'est venu une idée : comme cet ivrogne s'est tué au volant de sa voiture, alors qu'il fonçait vers sa ville natale, Clermont-Ferrand, pour y donner un gala d'adieu (il s'était mis en tête d'arrêter la scène et de changer de vie : le syndrome Brel, quoi), pourquoi ne pas construire l'article façon “les choses de la vie” ? C'est-à-dire en écrivant une petite nouvelle plutôt qu'un article ? On commence en montrant Raynaud au volant de sa Rolls, à quelques kilomètres du village où il s'est tué, et on le termine à sa mort, une poignée de minutes plus tard. entre les deux, on le fait repenser à des tas de choses, celles qui doivent nourrir l'angle “destin brisé”. Pas mal, pas mal… sûrement plus amusant à faire que le sempiternel article…

Plus amusant, c'est sûr, mais nettement plus délicat et prenant. Le résultat est qu'au bout d'une heure et demie, je commençais à fatiguer un peu, alors que je n'avais écrit que trois mille signes, soit le tiers de la chose. Comme rien ne me pressait (ce n'est certainement pas demain ni dimanche que les maquettistes vont mettre ça en page), j'ai décidé d'en rester là et de remettre la suite à demain matin, pendant que Catherine sera partie faire bonne du curé. Le pire est que je ne suis même pas tout à fait sûr que mon initiative soit appréciée par mes Puissances tutélaires. Elles ont intérêt, cependant : il ferait beau voir qu'elles me fissent refaire l'article ! Ce serait des coups à leur coller ma dem', comme on dit dans les salles de rédaction, et à entamer une vraie vie de petit pauvre. Pauvre mais digne, évidemment.

jeudi 29 juin 2017

Mai 2017











LE SYNDIC DE FAILLITE









Lundi 1er mai

Sept heures vingt. – Passé la journée avec Kundera et son dernier roman "tchèque", L'Immortalité, dans lequel il m'a semblé que la virtuosité de construction atteignait son point limite, et même le dépassait quelque peu. De plus, à force de vouloir se libérer des contraintes et d'afficher une liberté de plus en plus grande par rapport aux conventions, Kundera  en arrive, un peu paradoxalement sans doute, à sembler ici plus artificiel que, par exemple, dans L'Insoutenable Légèreté de l'être, où, pourtant, cette tendance était déjà à l'œuvre par rapport au Livre du rire et de l'oubli. Demain, j'aborderai La Lenteur, premier roman “français”.

Pendant ce temps, les imbéciles défilaient contre le fascisme-qui-est-à-nos-portes, quelques “antifas” mettaient le feu à un policier et le petit Emmanuel, à grands coups de symboles grossiers et très visiblement électoralistes, tentait de nous persuader que l'antisémitisme est lié exclusivement à l'extrême droite (message en creux : et n'a par conséquent rien à voir avec ces populations si sympathiques qui vont massivement voter pour moi dans cinq jours). La routine…


Mardi 2 mai

Sept heures vingt. – Il commence à être temps que cette élection se conclue : je n'en puis plus, de toute cette épaisse bêtise, docte, satisfaite, péremptoire, vertueuse, qui s'étale partout, et notamment, bien entendu, sur les blogs. Depuis quelques jours, les commentateurs de Sarkofrance (ce que j'appelle la maison de retraite…) se surpassent, dans la prospective échevelée.

– Moi, je continue à lire Kundera, alternant essais et romans, les panachant au fil de la journée. Ses deux premiers romans français, La Lenteur et L'Identité m'ont paru fort décevants ; pis que ratés : anodins (relativisons : anodins par rapport aux sept romans “tchèques” qui les avaient précédés, ce qui est quand même placer la barre assez haut). Le troisième en revanche, L'Ignorance, commence beaucoup mieux. Du reste, je ne pense pas, même si c'est la première explication qui vienne à l'esprit, forcément, je ne pense pas que la cause de cette baisse soit le changement de langue ; c'est plutôt que, comme je le notais plus ou moins hier, en vitesse, Kundera semblait, avec L'Immortalité, être parvenu à l'extrême limite de la voie dans laquelle il s'avançait depuis ses débuts – en l'ayant même quelque peu outrepassée, à mon humble avis. Les romans suivants, nettement plus courts, sont également conçus dans un esprit radicalement différents (empruntant au langage de la musique – il est coutumier du fait –, Kundera lui-même dit, en gros, qu'il est passé des variations à la fugue), et c'est peut-être cette nouvelle forme qui me séduit moins, je ne sais pas trop. Il est possible également que, enchaînant ses livres les uns derrière les autres à une cadence très soutenue, une certaine lassitude soit en train de poindre, dont l'auteur ne serait nullement responsable.

– Dégât collatéral : Kundera m'a donné envie de relire Cent ans de solitude, roman que je n'ai évidemment plus (alors qu'il a traîné dans mes diverses bibliothèques durant au moins trente ans) et qu'il m'a fallu racheter. Comme mes Puissances tutélaires, ce matin, m'avaient fait gagner deux cents euros en à peine plus d'une heure, j'ai commandé le volume la tête haute et le regard plein de défi.


Jeudi 4 mai

Sept heures vingt. – Juste avant le dîner, je suis retombé (page 63 de l'édition Points-Seuil) sur une phrase qui m'avait frappé lors de ma première lecture de L'Homme sans qualités, il y a une vingtaine d'années ; je l'avais même recopiée, et elle avait trôné derrière mon bureau, à FD, durant quelques semaines ou mois. Cette phrase, la voici : « Il n'est pas de plus bel exemple de l'inéluctable que celui que nous offre un jeune homme doué se rétrécissant pour entrer dans la peau d'un vieil homme quelconque ; sans intervention du Destin, par le simple ratatinement auquel il était voué ! » Or, les guillemets dont j'ai entouré la phrase ne sont pas de mon fait : on les trouve bel et bien dans le texte original ; et je suis bien certain de ne pas les avoir indiqués sur mon affichette de l'époque. Ce qui veut dire que ce que j'ai pris durant des années pour une citation de Musil n'en était nullement une – en tout cas ne pouvait lui être attribuée avec certitude – mais seulement une exclamation d'Ulrich, son “homme sans qualités” ; ce qui, bien sûr, n'est pas tout à fait la même chose, surtout quand on sait que tout le roman baigne dans une ironie diffuse, parfois à peine discernable. Le romancier était-il “solidaire” de la remarque de son personnage ? Ou, au contraire, ne l'a-t-il notée que pour prendre ses distances avec lui ? Ou encore un peu de ceci et un peu de cela ? Cela me reste, au moins pour l'instant, tout à fait indécidable.

– Ma lecture de Musil, déjà difficile en soi, a été brusquement parasitée par une sorte d'irruption de mes Exilés, auxquels pourtant je pense de moins en moins, étant pratiquement assuré de ne jamais les écrire. Mais, là, la pulsion était si encombrante que j'ai dû interrompre ma lecture pour noter ce qui s'était mis à tournicoter dans mon esprit, et en particulier une phrase qui a surgi pour ainsi dire tout armée, telle Athéna du crâne de Zeus (l'auteur de ce journal ne souffre pas d'un excès de modestie : c'est déjà ça).

– J'ai dû regarder environ vingt minutes du débat d'hier soir, et encore : par quatre ou cinq tranches de quelques minutes. Il m'a semblé (comme à la plupart des commentateurs, ai-je pu constater ce matin) qu'Emmanuel Macron était assez mauvais, sonnant le creux les trois quarts du temps ; mais il finissait par paraître bon tant, en face de lui, Marine Le Pen était d'une nullité pénible, adoptant systématiquement un ton faux, des postures déplaisantes, etc. J'ajoute que, ayant résolu de m'abstenir dès le soir du premier tour, cette constatation m'a laissé tout à fait serein ; d'autant plus que, face aux gesticulations résistancielles de nos petits antifascistes de jeu vidéo, je sais sans le moindre doute, également depuis le soir du premier tour, que Macron est d'ores et déjà le prochain président. (Je vais avoir l'air malin, lundi matin, si c'est Mme Le Pen qui a passé la ligne d'arrivée…)


Vendredi 5 mai

Sept heures cinq. – Décidément, non : la vie est trop courte, et la part qui reste trop petite, pour relire L'Homme sans qualités. On reverra ça au purgatoire, si la bibliothèque de cette espèce de gare de triage est correctement approvisionnée. Pour faire suite, sous l'influence de Kundera qui en dit grand bien, j'ai repris Cent ans de solitude, lu dans ma grande période sud-américaine, c'est-à-dire aux alentours immédiats de l'année 1975. Le roman était arrivé ce matin, à point nommé, et dans l'édition (Seuil) qui est celle où je le découvris jadis (bizarre, cette phrase…).

– Ce matin, visite au Dr D., Ana de son prénom, qui est officiellement devenu mon médecin traitant, ou référent, ou je ne sais quoi d'approchant. Je n'étais pas peu fier de pouvoir lui brandir des analyses de sang pratiquement irréprochables.

– Parce qu'elle en a vu un “trop mignon” cet après-midi à la clinique vétérinaire où elle emmenait Golo (fiévreux et amorphe depuis hier), Catherine est reprise par des envies de chien. Elle a même commencé à écumer un peu les sites de la SPA…


Samedi 6 mai

Sept heures dix. – Pour cause de désintérêt grandissant, et même d'ennui, j'ai abandonné le roman de Marquez aux alentours de sa deux-centième page. Et, du coup, je ne parviens plus du tout à comprendre ce qui a pu motiver mon enthousiasme lors de sa découverte (il est vrai que j'avais 20 ans à peine…), et encore moins les dithyrambes que je puis lire à son sujet, émanant de plumes tout ce qu'il y a de plus autorisées : au sujet de Cent ans de solitude, certains (Pablo Neruda par exemple) n'hésitent pas à convoquer Don Quichotte et Pantagruel, tout de même !

C'est en essayant de discerner ce qui, dans ce roman, pouvait bien motiver l'enthousiasme de Kundera (hors son amitié avec l'auteur…) que je pense avoir trouvé ce qui n'a pas tardé à m'y déplaire. Car, dans un autre domaine, Kundera est aussi un grand admirateur de Fellini que, pour ma part, j'ai bien du mal à supporter. Et je me suis rendu compte que l'explication était sans doute là : il y a en effet un gros point commun entre le cinéaste italien et le romancier colombien, et c'est ce côté laborieusement “féérique”, ce recours systématique et obligé au “merveilleux”, à la “magie”, choses auxquelles je suis décidément rétif. Surtout que Marquez ne recule pas devant les ficelles les plus visibles, poussant la volonté de “faire poétique” jusqu'au kitsch, ou pas loin (ce qui rend, à mes yeux, d'autant plus étonnante l'admiration de Kundera à son égard). C'est par exemple la pluie de petites fleurs jaunes qui tombe durant toute la nuit suivant la mort de l'un des personnages… Au fond, il n'est pas impossible que ce soit justement cette powésie, ce féhérique généreusement dosé, qui explique le stupéfiant succès de Cent ans de solitude. Ça plus le côté fable, à la morale suffisamment évidente pour que tout lecteur ait la fierté de la trouver lui-même, l'allégorie bien soulignée de l'histoire de l'Amérique latine tout entière, résumée par le village de Macondo. Sans parler de la coquetterie consistant à brouiller artificiellement les pistes en donnant les mêmes prénoms à tous les Buendìa mâles, ce qui ne les rend à vrai dire ni plus ni moins intéressants pour cela.

Comme je n'ai vraiment plus la place de conserver les livres que je ne relirai jamais, celui-ci est parti directement à la poubelle au couvercle jaune.


Dimanche 7 mai

Sept heures cinq. – La plupart des bureaux de vote viennent de fermer, je suppose que M. Macron, ce parfait syndic de faillite, doit être d'ores et déjà le prochain président de la République. Au fond, c'est tant mieux : lorsqu'il n'y a plus aucun remède, autant en finir le plus vite possible, dans l'intérêt même du malade. Pour les civilisations non plus, je ne suis pas favorable à l'acharnement thérapeutique.

– Après mon expérience décevante avec Cent ans de solitude, j'ai provisoirement mis un terme à mes lectures romanesques. J'ai attaqué simultanément le Du Pape de Joseph de Maistre et le petit volume de 1739 que m'a offert Michel Desgranges lors de ma dernière visite chez lui, qui relate un certain nombre de causes judiciaires, soit contemporaines (contemporaines de l'auteur, il va de soit) soit un peu plus anciennes mais susceptibles, parce que célèbres, d'attirer le chaland. Il s'agit en fait du quatorzième volume d'une collection qui en comporte je ne sais plus combien : l'avocat qui a eu cette idée, de revenir sur des procès ayant défrayé la chronique, avait trouvé un excellent filon, qui dure encore de nos jours. Pour le moment, je me délecte des mésaventures matrimonio-testamentaires de Mademoiselle de Kerbabu, dont le nom à lui seul m'enchante.


Lundi 8 mai

Sept heures vingt. – Il m'a semblé que commémorer en grande pompe la victoire de nos grands-parents sur le nazisme était cette année tout à fait superflu, dans la mesure où, pas plus tard qu'hier, nous avons de nouveau écrasé le fascisme dans les urnes. (Plat du jour : l'écrasée de fascisme et sa farandole de petits bulletins macronbiotiques.)


Mardi 9 mai

Sept heures. –  La forte déconvenue qu'a entraîné ma relecture de Cent ans de solitude m'a fait regarder avec une suspicion rétrospective un certain nombre d'écrivains sud-américains, des romanciers essentiellement, lus pour la plupart entre 18 et 20 ans et très admirés alors : et s'ils venaient à subie le même rétrécissement drastique que Marquez ? Mais on pourrait aussi imaginer que certains sortent non pas diminués mais encore grandis de cette épreuve. Comment savoir ? Eh bien, en les relisant, évidemment. C'est pourquoi j'ai commandé hier le roman de Vargas Llosa intitulé Conversation à La Cathédrale (devenu dans une traduction plus récente : Conversation à La Catedral, ceci afin de mieux faire comprendre qu'il n'est, dans ce roman, nullement question d'un édifice religieux mais d'un bar portant ce nom, La Catedral). Et, tout à l'heure, j'ai acheté un gros volume d'Alejo Carpentier, que j'ai choisi parce que, sur les quatre romans qu'il propose, se trouve Le Partage des eaux, livre qui m'avait fort impressionné il y a quarante ans, notamment par son espèce de luxuriance profuse (si je me souviens bien, cela va sans dire). J'ai failli commander aussi L'Obscène oiseau de la nuit, de José Donoso ainsi que La Vie brève de Juan Carlos Onetti ; puis, je me suis dit qu'il était inutile de se précipiter. En attendant que Vargas Llosa et Carpentier n'arrivent ici, je vais sans doute reprendre Marelle de Cortazar, roman assez bizarre, lu également à cette époque lointaine.

Pour aujourd'hui, je me suis délecté de Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, roman remarquable à plus d'un titre de Bohumil Hrabal, dont je tenterai de tirer un billet de blog demain.

– Ce matin, après trois ou quatre jours passés sans manger et à dormir tout le temps, Golo semblait aller un peu mieux, ce qui nous a laissé supposer que les antibiotiques que Catherine lui fourre dans la gueule matin et soir ont commencé à produire l'effet que l'on attendait d'eux.

– Je m'aperçois que je n'ai pas parlé des mésanges bleues qui sont venus établir leur nichée dans la petite maisonnette fixée au mur ouest de la Case. Durant des jours et des jours, comme c'est l'habitude, nous avons vu les parents s'épuiser en aller-retour entre la maternité et le bois voisin afin de nourrir leurs petits. Samedi, brusquement, tout s'est arrêté, si bien que nous en avons très logiquement conclu que les jeunes avaient dû quitter le nid de bon matin. Sauf que l'un des deux parents (ou les deux alternativement) a continué à venir de temps en temps, avec une chenille au bec, jusqu'à l'entrée du nichoir, mais sans jamais y pénétrer. Elle repartait jusqu'au cerisier voisin, revenait, etc., comme si elle cherchait – avons-nous pensé – à attirer hors du nid un ou deux retardataires en l'appâtant avec une “friandise”. Comme ce manège a complètement cessé hier, cet après-midi j'ai grimpé à l'échelle et ouvert le nichoir : tous les oisillons, encore assez loin de leur taille adulte, étaient morts. Évidemment, on ignore pour quelle raison. J'ai bien songé à emporter les petits cadavres à la clinique de Saint-Aquilin pour une autopsie, mais bon.

Pour l'instant, le couple de charbonnières qui a élu domicile dans le nichoir du cerisier continue de nourrir activement.


Jeudi 11 mai

Sept heures et quart. – Rien fait d'autre, hier et aujourd'hui, que de relire le Marelle de Cortazar, ce roman qui ressemble à un grand gymkhana (il s'écrit comment, ce putain de mot ?) : même s'il est loin d'être parfait, s'il sent tout de même son époque (début des années soixante) par son côté “invention formelle”, il m'a semblé qu'il passait fort bien la rampe, contrairement à Cent ans de solitude ; en tout cas, je n'ai ressenti aucune déception par rapport au souvenir que j'en conservais, ce qui n'est déjà pas si mal. Du coup, pour attendre sans trop de hâte Vargas Llosa et Carpentier, j'ai ressorti de son rayonnage le très gros volume Gallimard qui contient la totalité des nouvelles écrites par le même Cortazar entre la fin des années trente et le début des années quatre-vingt : le roman polonais reçu ce matin attendra que la vague latina soit passée.


Samedi 13 mai

Sept heures dix. – Depuis hier, ayant provisoirement abandonné Cortazar et ses nouvelles, je suis plongé dans le volumineux roman de Vargas Llosa, Conversation à La Catedral, qui, à mon sens, après 380 pages sur 620, mérite amplement qu'on lui consacre plusieurs jours, à l'exclusion de toute autre occupation (ce qui tombe bien : je n'ai rigoureusement rien à faire d'autre et m'en porte à merveille).  Deux images me viennent, à propos de sa construction : celle du Big Bang et celle de la tasse de thé proustienne. De quoi s'agit-il ? D'un homme dans la trentaine, Santiago, journaliste de base dans un quotidien de Lima, qui, rentrant chez lui pour déjeuner, apprend de sa compagne que leur caniche a été littéralement kidnappé par les employés chargés de débarrasser les rues de ses chiens errants (pour cause d'une campagne contre la rage dont Santiago est l'un des propagateurs…). À la fourrière, il tombe sur Ambrosio, le géant noir qui, 12 ou 15 ans plus tôt, servait de chauffeur à son père ; c'est la première fois qu'ils se revoient. Après que le journaliste a récupéré son chien, les deux hommes vont prendre une bière dans une sorte de cantine populaire, La Catedral. Ils y passent finalement quatre heures, à se saouler plus ou moins et, imagine-t-on, à évoquer leurs souvenirs. Mais, de leurs propos, l'auteur ne nous dit rien. Le temps qu'ils passent à La Catedral occupe à peine cinq pages et on ne nous parle que des impressions que reçoit Santiago, de l'endroit où il se trouve, des gens qu'il y voit, etc. Après s'être séparé d'Ambrosio, il rentre chez lui avec le chien, et sa femme, mi-ironique, mi-tendre, l'envoie se coucher pour cuver ses multiples bières. Je le répète : tout ce que je viens de relater n'occupe pas plus d'une douzaine de pages.

Mais, de ces quelques paragraphes, les 600 pages suivantes vont jaillir, tel l'univers du Big Bang, telle Combray de la tasse de thé : c'est tout le Pérou des années cinquante qui sort brusquement de ces quatre heures de conversation entre le fils de famille devenu échotier et l'ancien chauffeur tombé dans une semi-misère. Le récit va alors proliférer entre plusieurs lignes, qui s'entrecroisent et s'enchevêtrent, la plupart des personnages appartenant presque tous à au moins deux de ces lignes. Dans de nombreux chapitres, ce sont parfois trois ou quatre événements qui progressent en même temps – presque toujours sous forme de dialogues –, comme les couches d'un millefeuille, l'auteur nous faisant sans arrêt passer de l'un à l'autre, puis revenir, etc.  À noter que ces récits “polyphoniques” ne se déroulent pas forcément à la même époque, et même que deux récits peuvent avoir un personnage en commun… mais pas à la même période de sa vie. De plus, régulièrement, dans de très brèves incises dialoguées, Santiago et Ambrosio surgissent dans tel ou tel récit, pour y préciser une chose mais surtout pour rappeler au lecteur que le temps “réel” du livre est bien ces quatre heures que les deux hommes passent ensemble à La Catedral.

Évidemment, succinctement exposé comme cela (et encore, j'ai simplifié…), cela paraît impossible à lire. C'est tout l'immense talent de Vargas Llosa de faire en sorte que cela ne le soit pas, mais que, à l'inverse, cette façon de briser les lignes, spatiales ou temporelles, renforce encore son roman et le rendent véritablement passionnant. Il faudrait évidemment évoquer le contenu du livre, les multiples personnages qui s'y croisent et s'y entrechoquent, de la dictature militaire qui sert de toile de fond (mais pas seulement), de la lâcheté, de l'abaissement, de la figure du père, etc. Mais ce sera pour un autre moment : là, c'est assez discouru.

Tout de même, une dernière remarque : il est tout à fait possible que la nouvelle traduction, dans laquelle je relis le roman, soit meilleure que l'ancienne, dans laquelle je l'avais découvert il y a quarante ans. Mais je suis au moins certain d'une chose, c'est que changer Conversation à La Cathédrale en : Conversation à La Catedral est une ânerie. Le titre original est : Conversacìon en La Catedral. Il est donc évident que Vargas Llosa a joué sur l'ambiguïté du mot, laquelle était à peu près rendu par la première traduction. Je comprends que le scrupule des nouveaux traducteurs les ait poussé à respecter l'orthographe espagnole de tous les noms propres, y compris celui du boui-boui en question. Mais, en l'occurrence, ils auraient pu mettre un bémol à cette fidélité-là, ce qui leur aurait évité une infidélité bien plus grande, aux intentions de l'auteur, et accessoirement ce titre qui sonne comme une incongruité, une double faute de français qu'un éditeur négligent aurait incompréhensiblement laissée passer.


Dimanche 14 mai

Dix heures du matin. – Il y a une chose que j'ai omis de noter hier (en fait il y en a deux, mais pas du même ordre), à propos du livre de Vargas Llosa. La première c'est que le roman ne s'articule pas autour d'une conversation – celle à La Catedral, entre Santiago et Ambrosio – mais de deux. La seconde concerne toujours Santiago, mais cette fois il dialogue avec un autre personnage appelé Carlitos. Celui-ci est évoqué dès les premières pages du premier chapitre : c'est lui aussi un journaliste “bas de gamme” (il y en aurait d'autres ?), qui se trouve actuellement à l'hôpital, suite à une crise de delirium tremens provoquée par son alcoolisme (quand on l'a “ramassé”,  il courait nu dans la rue en hurlant, à cause des araignées énormes et des scorpions qui le poursuivaient…). Avant de rejoindre sa compagne puis de se rendre à la fourrière, Santiago se promet d'aller lui rendre visite. Tout cela n'est pas très clair (ou bien si un détail crucial m'avait échappé ?), mais je suppose que c'est bien à l'hôpital que se déroule la conversation seconde, et donc après celle qui a lieu à La Catedral.

La deuxième chose qu'il faut souligner, c'est l'extraordinaire puissance vivante des dialogues de Vargas Llosa, ainsi que leur variété suivant qui s'exprime. La troisième partie (sur les quatre que compte le roman) est essentiellement consacrée à un coup d'État manqué (des généraux qui veulent destituer et remplacer le général actuellement au pouvoir : un classique de la politique sud-américaine, au moins en ces époques-là). Tout le récit de ce pronunciamiento raté est fait par des dialogues serrés, entre des personnages multiples : l'effet obtenu est saisissant, on sent le grouillement, l'affolement, les initiatives partant un peu dans tous les sens, chacun tirant à hue ou à dia selon ses petits intérêts personnels, et tout cela dans une parfaite clarté d'exposition. Vargas Llosa s'offre des scènes dépassant les vingt ou trente pages sans que l'intérêt fléchisse à aucun moment, au contraire.

Une sentence prononcé par l'un des personnages (Carlitos, je crois) : « Le journalisme n'est pas une vocation, c'est une frustration. »


Lundi 15 mai

Sept heures dix. – Journée vaguement agitée, puisqu'il fallait préparer le départ de demain matin, aller faire quelques courses, tondre le jardin, emmener Golo chez le vétérinaire pour une piqûre ; tout cela tandis que notre peintre habituel passait portail, rampes et balustrade au Kärcher, avant de se mettre à les repeindre : il en a, en principe, jusqu'à vendredi, jour où nous serons, toujours en principe, de retour de La Baule.

J'ai terminé le roman de Vargas Llosa peu de temps avant le dîner, ce qui m'évitera d'avoir à l'emporter : cela aurait été se charger inutilement car l'expérience nous enseigne qu'on ne lit jamais lors de ce type d'escapade ; en tout cas, ni Catherine ni moi. Néanmoins, comme il est inenvisageable de s'en aller sans lecture, j'ai embarqué le roman d'un Polonais contemporain, dont je suis pour l'instant infoutu de retenir le nom, recommandé par Kundera. Je suis un peu méfiant tout de même car, la dernière fois que j'ai suivi ses conseils, je me suis retrouvé à lire le roman d'un Islandais nommé Bergsson (mais au prénom évidemment impossible, un truc se terminant en ur, avec plein de syllabes avant), qui m'a fermement ennuyé et que j'ai abandonné sans regret à mi-parcours : poubelle jaune. J'espère avoir plus de chance avec mon Polonais.

Pour demain, le départ a été fixé (par moi-même) à huit heures, de façon à arriver à Vitré – escale prévue – aux alentours de l'heure du déjeuner.


Mercredi 17 mai

Cinq heures. – « Mais, bon Dieu, qu'est-ce qu'on fout ici ? » Telle est la question qui m'a sauté à l'esprit, ce matin, en m'éveillant dans cette chambre du Castel Marie-Louise, laquelle et lequel sont par ailleurs tout à fait dignes d'éloges. Cette manie du déplacement, de la découverte, des visites en tous genres, etc. m'est apparue clairement comme stupide, privée de sens et d'objet, en tout cas pour moi. Pourtant, la journée d'hier a été, dans son genre, parfaite. Le voyage s'est déroulé agréablement, sans bouchon automobile ni problème d'aucune sorte, et il faisait un temps estival lorsque nous sommes arrivés à La Baule, quatre heures passées de quelques minutes. La rapide découverte de la ville peu après ne peut même pas être qualifiée de déconvenue, dans la mesure où, trouvant toutes les stations balnéaires laides, je m'attendais à ce que celle-ci le soit particulièrement ; je n'ai donc pas été déçu. Nous avons ensuite pris un apéritif nonchalant au jardin de l'hôtel, en écoutant le bruit des vagues et en observant pigeons et merles picorant la pelouse. Ensuite, le dîner fut sans fausse note aucune, le chablis de chez Fourcheaume pareillement. Et comme, vers neuf heures, il faisait encore jour et très doux, nus retournâmes au jardin pour un digestif, rite auquel nous ne sacrifions presque plus.

Ce matin, le ciel s'était couvert, mais la matinée fut tout de même agréable, occupée par une balade le long de la côte, du Pouliguen à Piriac, en passant par Batz et Le Croisic, où je n'étais jamais revenu depuis le mois de vacances que la famille Goux y passa, en 1964 : inutile de préciser que je n'ai rien reconnu. C'est lorsque nous passâmes les portes de Guérande que tout de gâta, avec l'arrivée d'une pluie qui n'a guère cessé depuis. Quant au ciel, il n'était plus couvert mais franchement emmitouflé. Finalement, alors que, tout de même, nous roulions vers Pornic, que j'avais inscrit ce matin à notre programme, au milieu de trombes d'eau et d'embruns qui ne devaient rien à l'océan tout proche sur notre droite, nous avons décidé que cela suffisait comme ça et que nous allions rentrer à la maison dès demain au lieu de vendredi. Ce qui ne devrait pas nous empêcher de savourer sans arrière-pensée notre dîner de tout à l'heure. Voilà en tout cas une région de France où je ne remettrai plus les pieds, sauf sous la contrainte.


Samedi 20 mai

Sept heures dix. – Jeudi, nous avons fait tout le voyage de retour sous une pluie presque continuelle et souvent battante. Bien entendu, dès le lendemain il faisait de nouveau très beau, ce qui tendrait à prouver soit que Dieu n'existe pas, soit qu'il a décidé d'externaliser son service météo vers une officine particulièrement vicelarde. Cela dit, nous n'en avons pas fini avec les hôtels, puisque, en principe, nous devons repartir pour deux jours dès la semaine prochaine : le carreleur qui doit refaire la terrasse et l'escalier qui y conduit sera là et ses travaux nous interdiront l'accès à la maison durant 48 heures. Cette fois, nous irons au château d'Audrieu, qui m'a eu l'air, “sur le papier”, tout à fait accueillant ; à condition qu'il ait une chambre de libre car,  bien entendu, il ne saurait être question de réserver avant d'être sûr que le carreleur viendra bel et bien, et qu'il nous ait précisé les jours exacts durant lesquels notre absence sera requise.

– J'ai repris mon cycle de lectures sud-américaines avec Le Partage des eaux d'Alejo Carpentier, terminé il y a moins d'une heure, en panachage avec L'Orgie perpétuelle, livre que Mario Vargas Llosa a consacré à Flaubert et Madame Bovary : si le roman du Cubain est aussi remarquable que le souvenir que j'en avais gardé, l'essai du Péruvien est plutôt décevant, au moins dans sa seconde partie ; et comme celle-ci occupe les deux tiers au moins de l'ouvrage…

Je vais dès demain soit descendre vers l'Uruguay (La Vie brève de Juan Carlos Onetti), soit monter vers le Guatemala (Monsieur le président de Miguel Angel Asturias) : ce sera à l'inspiration. Et, il y a quelques minutes, j'ai commandé L'Obscène Oiseau de la nuit du Chilien Donoso ; ensuite, ce sera un retour vers l'Argentine d'Ernesto Sabato et peut-être une pointe vers le Mexique avec Juan Rulfo. Après ça, je crois que je pourrai revenir à des choses moins exotiques : Christine Angot ou Yann Moix, par exemple.

– J'ai aussi distrait un peu de mon temps, ce matin, pour expédier six mille signes à propos d'une chanteuse rousse nommée Mylène Farmer, dont je ne sais même pas si j'ai jamais ouï la moindre ritournelle. Ou bien j'ai oublié.


Jeudi 25 mai

Six heures et demie. – Fichtre ! Je ne pensais pas être resté si longtemps sans venir ici : mauvais signe pour ce journal, si je cesse même de penser à lui…

– Depuis quelques jours (mais pas aujourd'hui pour cause d'Ascension), nous avons ici un carreleur, comme je le signalais lors de la précédente entrée. Il a quasiment fini la terrasse, ne nous laissant qu'un étroit passage permettant d'aller de l'escalier à la porte de la maison et vice-versa. Demain, il doit la terminer, et nous devrons nous livrer à d'autres contorsions, pour accomplir le même trajet, en passant sur les dalles posées depuis hier et en évitant soigneusement les nouvelles venues. Lundi ou mardi – ce sera selon le bon vouloir de Madame la pluie –, il s'occupera des marches, si bien que, alors, nous ne pourrons plus accéder à la maison (ou en sortir s'il nous a piégés à l'intérieur) ; d'où notre départ, lundi matin, pour le château d'Audrieu, retour mercredi dans la journée, en espérant qu'il n'aura pas plu durant nos deux jours d'absence car, sinon, tout sera à recommencer et nous aurons dépensé mille cinq cents euros (estimation sans doute exacte) en pure perte.

À propos d'euros, j'en ai gagné six cents aujourd'hui, en brisant les destins de deux pauvres garçons, tellement insignifiants qu'ils ne valent même pas d'être nommés. De toutes façon, malgré mes agissements coupables, ils se portent au mieux.

– Poursuivi mes lectures latinas avec des bonheurs divers. Si le Cubain Carpentier m'a conquis (ou plutôt reconquis), aussi bien avec son Partage des eaux qu'avec Le Siècle des lumières, Le Recours de la méthode ou encore Concert baroque (et j'attends La Danse sacrale qui devrait arriver la semaine prochaine), j'ai abandonné Monsieur le Président du Guatémaltèque Miguel Angel Asturias au bout d'une centaine de pages ; quant au Chilien José Donoso, son Obscène Oiseau de la nuit m'a découragé en moitié moins. Il me reste encore à tenter ma chance avec l'Uruguayen Juan Carlos Onetti et sa Vie brève. Après quoi, il serait sans doute sage que je revinsse à des lectures plus septentrionales ; peut-être en ne quittant pas encore l'Amérique et en retentant ma chance avec Faulkner : on verra. Si lui aussi m'emmerde, je bouderai un moment et ne lirai plus rien d'autre que les fables de La Fontaine et les Mémoires d'outre-tombe. C'est vrai, quoi…

– Tout à l'heure, à la suite d'une panne de cerveau qui m'a atteint moi-même, Catherine s'est levée de son canapé à sept heures moins le quart en disant qu'elle allait préparer le dîner ; une demi-heure plus tard il l'était, prêt, et nous sommes passés à table ; c'est seulement en nous asseyant que je me suis avisé qu'il n'était pas sept heures et quart mais six heures et quart. Comme les assiettes étaient devant nous et leur contenu fumant, nous avons mangé sans désemparer, comme des gens se situant bien au-dessus des pauvres contingences temporelles.


Samedi 27 mai

Sept heures et quart. – Passé l'essentiel de la journée à plonger avec délices dans le roman d'Onetti, La Vie brève, dont j'ai d'ailleurs rapidement parlé sur le blog, en chute du billet destiné à informer mes innombrables lecteurs de notre départ, après-demain, pour le château d'Audrieu (et il a encore fallu que j'aille vérifier son nom, que je ne parviens pas à me fourrer dans le crâne). Du reste, la chaleur n'incitait guère à bouger excessivement. Elle devrait être semblable demain, mais il faudra néanmoins que je m'agite un peu, ne serait-ce que pour passer l'aspirateur dans la maison, qui a une fâcheuse tendance, avec l'irruption de la chaleur, à se transformer en cimetière de mouches, guêpes, et autres insectes volants malaisément identifiables. Je n'y couperai pas, dans la mesure où, avant-hier, en voulant faire la jeune fille et jardiner comme la solide gaillarde qu'elle n'est plus, Catherine s'est fait une sorte de tour de rein qui lui interdit le moindre effort physique, surtout si elle veut être à peu près rétablie pour notre départ, lundi matin. C'est également moi qui ai pendu puis dépendu le linge propre sortant de la machine, activité finalement plutôt agréable, en ceci qu'elle laisse l'esprit totalement libre de ses vagabondages. Mais enfin, il ne s'agirait pas que ça devienne une habitude non plus.

– J'ai reçu ce matin un énorme roman (près de huit cents pages) datant des années 1880, La Régente, dont Vargas Llosa affirme qu'il est le plus grand roman de tout le XIXe siècle espagnol. Ce qui m'étonne c'est de n'en avoir jamais entendu parler, ni de son auteur : il se nomme Leopoldo Alas, et est également connu sous son pseudonyme de journaliste, Clarìn ; deux noms qui ne m'évoquaient strictement rien lorsque je les ai trouvés sous la plume du Péruvien.


Dimanche 28 mai

Sept heures et demie. – Levé à six heures et demie, aspirateur passé à sept heures et quart, pain rapporté de Pacy à huit heures, article de sept mille signes terminé à dix heures et demie : je ne me reconnaissais tellement pas que c'en devenait effrayant, presque malsain. Heureusement, tout est rapidement rentré dans l'ordre naturel, et je n'ai plus bougé une oreille jusqu'à maintenant, me contentant de tourner les pages de La Vie brève, terminé juste avant le dîner et qui est décidément un remarquable livre.

Demain, départ pour Audrieu, à une heure matinale qui dépendra entièrement du carreleur. En gros : si le temps lui permet de travailler et qu'il arrive comme la semaine dernière entre huit heures et huit heures et demie, nous débarrasserons le plancher (ou plutôt la terrasse) dès qu'il sera à pied d'œuvre. S'il tombe de l'eau à notre réveil, nous saurons disposer d'un peu plus de temps, de manière à être à Orbec sur les coups de midi, car j'ai repéré là un restaurant qui m'a eu l'air, “sur le papier”, tout à fait accueillant.


Lundi 29 mai

Six heures. – Nous voilà donc princièrement installés au château d'Audrieu, au milieu d'un parc de 25 hectares (je viens d'aller vérifier dans le guide Relais & Châteaux qui traîne (ou trône) ici), dont le silence n'est troublé que par les piaillements d'oiseaux non identifiés par moi ; mais enfin, il doit bien y avoir quelques merles dans le tas. La matinée s'est passée en vagabondages lents, sans jamais, sauf sur l'extrême fin, emprunter la moindre autoroute ni même voie rapide. Nos deux haltes principales furent, dans cet ordre, Orbec et Saint-Pierre-sur-Dives : deux petites villes charmantes, animées, tout embarrassées de commerces, et où il ferait sans doute bon vivre ; mais il est vrai que nous avons souvent tendance à trouver qu'il ferait bon vivre là  où, précisément, nous ne vivons pas. Toujours est-il que ces deux cités possèdent des églises fort belles, et même imposantes si on les rapporte à la taille de la ville qui les enserre. Celle d'Orbec est en outre d'un plan original, très inhabituel, assez bizarre, mais enfin je n'ai aucune envie de développer.

Sachant que nous allions abondamment sacrifier à Lucullus (langage journalistique de province et d'avant-guerre) ce soir et demain, nous avons sauté le déjeuner, nous contentant d'un sandwich de boulangerie avalé à l'entrée d'un chemin creux, entre un champ de blé et un autre de seigle (céréales nommées parfaitement au hasard, pour tenter d'épater le lecteur citadin, étant entendu que je suis tout à fait incapable de distinguer celle-ci de celle-là, et ces deux de toutes les autres).

Le château d'Audrieu est une assez belle bâtisse, du moins dans son corps de logis principal, datant du début du XVIIIe siècle, avec l'élégante régularité de façade que cela implique. Là non plus je n'en dirai davantage, de peur de passer non seulement pour un cuistre, mais en outre un cuistre inopérant, bien capable, en architecture, de prendre Le Pirée pour un homme. Toujours est-il que, d'un point de vue strictement hôtelier, l'endroit est tout à fait agréable, la chambre, bien que “premier prix”, est étonnamment vaste, meublée avec goût et, il va de soi, parfaitement équipée. Les trois fenêtres donnent sur la cour intérieur et, plus loin, sur les jardins.

Lorsque nous sommes arrivés, vers deux heures, il pleuvait, mais le soleil n'a pas trop tardé à revenir, et nous sommes sortis pour faire le tour du propriétaire, par les sentiers qui sillonnent le bois situé vers la façade arrière du bâtiment principal. Nous voulions aller jusqu'à une colonne que l'on distinguait du château, et de laquelle l'homme aux clés d'or nous avait assuré qu'elle était assyrienne (mais en ajoutant qu'on ne savait pas trop d'où, quand ni par qui elle avait été apportée là). En effet, assyrienne elle est indubitablement. Elle trône loin de tout bâtiment, au bout de ce qui a peut-être été une très large allée rectiligne partant de l'arrière du château, au milieu d'une minuscule clairière incurvée à l'orée du bois, ce qui, vu son origine, produit un effet sévèrement incongru. Durant toute cette assez longue promenade nous avons été suivis par un jeune chat tigré, dont on nous a assuré, au retour, qu'il vivait ici, dans l'enceinte du château, mais qu'il n'était à personne en particulier. Le réceptionniste pense qu'il a dû trouver sans peine “le chemin des cuisines” et qu'il doit être nourri par le personnel qui officie là. Catherine était évidemment toute prête à l'adopter et à le ramener au Plessis, ce qui aurait assurément fait le bonheur de Golo, vu le mal qu'ont en général les chats à se supporter entre eux.

Demain, il est question de retourner à Bayeux, où nous fîmes un rapide passage il y a environ vingt-cinq ans, mais dont ni Catherine ni moi ne nous souvenons d'y avoir vu autre chose que la fameuse “tapisserie” (“la plus grande BD du monde, proclame fièrement le Guide du Routard, avec cet “esprit jeune et décontracté” qui le caractérise si savoureusement). Ce sera à condition qu'il pleuve moins que depuis dix minutes…


Mardi 30 mai

Neuf heures et demie du matin. – Il pleuvinait encore lorsque nous nous sommes levés, vers sept heures et demie, mais, depuis, l'eau a cessé de tomber et le ciel semble vouloir se dégager un peu (on notera la prudence…), si bien que nous n'allons pas tarder à partir pour Bayeux, à une quinzaine de kilomètres d'ici.

Je notais hier que, bien qu'étant une chambre “de petits pauvres”, la nôtre était fort grande et très bien meublée : nous avons appris hier soir, par Georges, le barman (qui s'appelle en réalité Jorge et est brésilien, ainsi que ne l'indique que trop bien son accent), que l'on nous avait en réalité attribué une suite “junior” – appellation répandue mais qui me laisse toujours aussi incompréhensif –, pour le prix d'une chambre simple ; ni lui ni a fortiori nous n'avons été capable de trouver une raison plausible à ce surclassement non demandé, et même pas signalé comme faveur à notre arrivée. En attendant, cette découverte nous a considérablement rehaussés dans notre propre estime.

La table n'est malheureusement pas à la hauteur de l'hôtellerie. Ce n'est pas que nous ayons mal dîné, au contraire ; les desserts notamment étaient dignes d'éloges sans réserve. Mais, pour le reste, les plats donnent l'impression que le chef marie un peu n'importe quoi avec n'importe quoi, au gré de son inspiration, laquelle n'est guère une conseillère sans reproche. Cela donne des plats hautement mangeables, mais dont on ne saisit pas bien le principe directeur, dont on a l'impression qu'ils ne doivent leur existence qu'au hasard du moment et des apparentements fortuits. Cela dit, ça reste d'un assez bon niveau tout de même, et c'est sans déplaisir que nous envisageons de nous y attabler de nouveau ce soir. Comme je le disais hier soir à Catherine : « Pour que tout soit parfait en ce bas monde, il faudrait transplanter le chef du Castel Marie-Louise ici. » Le projet est à l'étude, il suffit juste de faire jouer nos relations occultes mais puissantes (puissantes parce qu'occultes, bien entendu).

Six heures. – Nous n'avons pas eu à déplorer la moindre goutte d'eau aujourd'hui. Il était environ dix heures lorsque nous avons mis le cap sur Bayeux, laquelle fut très vite atteinte puisque fort peu distante. La cathédrale vaut vraiment le détour, comme on dit chez Michelin : nef impressionnante de longueur, d'altitude et d'élégance, avec son premier niveau roman et le reste, au-dessus, d'un gothique presque gracile. En revanche, s'il est vrai que le centre de la ville a été miraculeusement épargné par nos chers alliés de 1944, on en a néanmoins très vite fait le tour. Si bien que, ayant décidé de ne pas retourner voir la “plus grande BD du monde”, nous avons pris la direction des plages du Débarquement, lesquelles se sont révélées fort courues, puisque nous sommes tombés au beau milieu des réjouissances commémoratives du D-Day. C'était plein de touristes internationaux, mais fortement anglo-saxons, et je me suis mis à imaginer à voix haute un personnage de roman, ou de nouvelle, Allemand ayant fait la guerre ici même en 44 (ou son fils, suivant l'époque à laquelle on situe le présent romanesque) et qui, chaque année, reviendrait passer une semaine entre Arromanches et Courseulles, début juin, et s'arrangerait pour se lier avec des commémorants anglais, américains et canadiens, pour leur expliquer avec force détails émouvants comment et combien il avait, à cette époque bénie de sa jeunesse, tué d'envahisseurs venus de la mer ou tombés du ciel. L'idée a beaucoup amusé Catherine. (Laquelle Catherine, pendant que j'écris cela, est en train de se faire tripoter par Mademoiselle Spa, quelque part dans le château ; je devrais la récupérer dans une demi-heure et, ensuite, nous irons dire un petit bonsoir à Jorge et à son ami, Lord Macallan, âgé de 12 ou 15 ans, je n'arrive pas à m'en souvenir.)

Demain, retour au Plessis, avec l'espoir que le carreleur aura terminé ce qu'il avait à faire, et qui a servi d'excuse à notre escapade.


Mercredi 31 mai

N'importe quelle heure. – Cette fois encore, je me livre à une tricherie puérile, puisque ces lignes sont écrites au matin du premier juin et non à la date indiquée. Mais c'est que, notre excursion ayant pris fin en même temps que mai, il eût été stupide d'en reporter le récit au mois suivant. Du reste, de récit il n'y aura pas car il n'y a rien de particulier à noter à propos de notre trajet de retour, si ce n'est que nous avons quitté le château d'Audrieu au milieu d'un assez épais brouillard, lequel a eu la bonne grâce de se dissiper peu après. Nous sommes repassés par les mêmes lieux qu'à aller (Saint-Pierre-sur-Dives, Orbec, Conches-en-Ouche), mais dans l'ordre inverse et sans nous y arrêter puisque nous l'avions fait il y a trois jours. À l'arrivée, deux bonnes surprises nous attendaient. La première était que le carreleur avait terminé son ouvrage ; la seconde, le virement par Lagardère d'une facture de 1400 €, laquelle remontait au mois de janvier et s'était, dans un premier temps, perdue dans les méandres administratifs de cet admirable groupe de presse ; le versement en question étant presque égal à ce que nous avions payé quelques heures plus tôt aux puissances hôtelières et châtelaines, c'est tout juste si nous n'avons pas eu l'impression d'avoir été hébergés et nourris gratuitement durant deux jours, tels d'authentiques migrants. Il y a de pires manières de finir un mois.