jeudi 1 juin 2017

Avril 2017










LE SOURIRE DE KARÉNINE








Dimanche 2 avril

Deux heures. – Hier, nous avions à déjeuner ma mère, Isabelle et Olivier (et leur chien). Au cours du repas (excellente joue de bœuf aux carottes mitonnée par Catherine), je ne sais comment, mais évidemment pas sur mon initiative, la discussion est arrivée sur Le Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq et sur moi. Et Isabelle s'est mise à me reprocher, sans agressivité aucune naturellement, d'avoir “oublié Philippe”, notre frère, dans le chapitre 5, celui où Evremont revient dans la maison natale pour une soirée avec son père, sous l'égide de l'ombre de sa mère morte. Isabelle aurait trouvé normal, naturel, que Philippe soit évoqué, puisqu'elle-même y était. J'ai tenté, bien entendu, de lui expliquer que, de même qu'Evremont n'était pas vraiment moi, sa sœur (dont j'ai déjà oublié comment je l'ai prénommée…) n'était pas du tout elle. Je lui ai même précisé que, lui donnant naissance, j'avais pensé non à elle mais à X, femme que nous connaissons tous les deux depuis longtemps. Elle n'a jamais voulu en démordre : j'étais Evremont et elle était sa sœur, il n'y avait pas à sortir de là.

Un peu plus tard, quand tout le monde fut reparti, Catherine et moi revînmes sur cet épisode, en commençant par nous étonner de ce qu'Isabelle tenait si fort à être représentée par ce personnage, d'une part très secondaire, et surtout éminemment désagréable. J'en suis arrivé à la conclusion que son plaisir, ou sa fierté, à se retrouver “dans un livre” était supérieur au désagrément de se voir portraiturée de telle façon peu amène ; et que, du coup, elle s'accrochait à cette identité, dût son amour propre en être un peu malmené.

– Avant leur arrivée, Catherine était descendue avec Bergotte à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin.  Le praticien s'est montré assez peu optimiste. S'il s'agit vraiment d'une épilepsie “simple” le traitement qu'il nous a donné pour elle devrait entraver les crises d'ici une huitaine ou une dizaine de jours. Mais si les crises persistent au-delà de cette date, cela signifiera qu'elles sont provoquées par autre chose, c'est-à-dire très vraisemblablement par une tumeur au cerveau ; auquel cas, évidemment, la piqûre deviendrait inéluctable. En attendant, aucune crise n'a été à déplorer hier, ni cette nuit, ni (pour l'instant) aujourd'hui.


Lundi 3 avril

Midi moins le quart. – Heure assez inhabituelle pour venir ici, mais les circonstances l'exigent. Demain matin, très tôt, notre voisin “de derrière”, qui tient, à Pacy, échoppe d'informatique, va passer et embarquer ce vieil ordinateur dont je me sers quotidiennement, ainsi que le Mac flambant neuf, acheté voilà quelques semaines, et qui n'est pas encore sorti de sa boîte. Le but est qu'il profite de nos quatre jours d'absence pour transvaser de l'ancien vers le nouveau tout ce qui se trouve dans le premier des deux. « Mon idéal, lui ai-je dit lorsqu'il a accepté de se charger de ce travail, serait que, à mon retour, allumant la nouvelle machine, je me rende à peine compte d'en avoir changé. » Évidemment, je doute fortement qu'il puisse en aller ainsi, ce serait trop beau, et je prévois déjà des heures d'irritation et d'abattement (le second faisant généralement suite au premier : je me connais), avant d'être familiarisé avec le nouveau monstre. C'est d'ailleurs pourquoi, à notre retour, vendredi ou samedi, j'ai prévu de rebrancher l'ancien, dans un premier temps, pour écrire aussi vite que possible les deux très longs articles que je dois encore à mes Puissances pour le hors-série consacré à Monaco et à ses princes. Ensuite, il sera toujours temps de me confronter à l'inéluctable.

– Quant à nous, nous quitterons Le Plessis demain matin, sans doute vers dix heures, pour rallier le Berry de Mme Sand, où nous opérerons notre jonction avec Anna et Dominique Pluton, qui, s'ils ne se nomment évidemment pas Pluton, se prénomment en effet comme je viens de le dire. Outre la soirée de demain, nous passerons avec eux le mercredi et le jeudi, avant de reprendre, vendredi matin, eux la route du Sud et nous celle du Nord-Ouest. Pour ce retour, j'ai prévu de remonter par Châteauroux (difficile à éviter quand on est à Nohant), Blois, Châteaudun et Chartres, pour nous changer un peu du chapelet d'autoroutes qui sera notre lot demain. Nous partirons avec l'espoir, assez fortement mâtiné de crainte, que Bergotte ne soit pas reprise par ses crises d'épilepsie durant le voyage. Mais c'est une éventualité dont nous ne sommes pas les maîtres.


Jeudi 6 avril

Cinq heures et quart. – Rien écrit dans ce journal depuis que nous avons quitté la maison. Sans raison particulière, du reste. Je le fais, maintenant, par le biais d’un document Word, sur l’ordinateur de Catherine, la connexion wifi triomphalement annoncée par voie d’affichette sur la porte de l’auberge étant effective environ vingt minutes par jour, et encore : entre sept et huit heures le matin.

Nous sommes donc partis du Plessis mardi, peu après neuf heures. Voyage mal inauguré puisque j’ai commencé par me tromper de route, alors que je suis censé connaître tous les chemins qui conduisent, non à Rome, mais à Dreux puis à Chartres. Heureusement, après ce mauvais départ, le reste se fit sans encombre. Nous arrivions à l’auberge de la Petite Fadette à quatre heures, soit cinq minutes après les Pluton, qui ont profité de cette infime avance, les salauds, pour s’octroyer la meilleure chambre des deux ; ce que j’aurais évidemment fait aussi à leur place ; du reste, elle n'est pas vraiment meilleure, c'est juste qu'elle dispose de deux fenêtres au lieu d'une. Nohant est vraiment un endroit plein de charme, en tout cas en ce qui concerne la place ayant pour centre la petite église romane, et bordée par diverses bâtisses, dont notre auberge et la maison de George Sand. Chambres tout à fait correctes et munies de doubles portes (je le précise pour Renaud Camus, au cas où il viendrait à traîner en ce journal). L’endroit est calme, malgré la route dangereusement proche. Pour le restaurant, que nous avons testé à partir de sept heures, il est correct sans plus ; mais le sancerre blanc et le menetout-salon gouleyent tant qu’ils peuvent, si bien que, la conversation ajoutant ses pouvoir à ceux du vin, la soirée fut réussie en tout point.

Le lendemain, hier donc, nous décidâmes de surseoir aux indispensables visites sandiennes, au profit de l’abbaye de Noirlac, puis de Bourges. La première fut, pour Catherine et moi, une vraie révélation de beauté, que même les importants travaux en cours ne sont pas parvenus à gâcher. Quant aux Pluton, ils étaient déjà venus là, une vingtaine d’années auparavant. C’est alors que nous nous promenions sous l’arche des gigantesques tilleuls du jardin (qui n’est d’ailleurs pas tellement “jardin”, ou pas encore), que Catherine reçut un appel du père B., avec lequel il était prévu que nous dînassions le soir-même. Il nous signala que nous nous trouvions à deux minutes à vol d’oiseau de sa demeure des environs de Saint-Amand-Montrond, que ce serait donc bien si nous venions prendre un petit apéritif et découvrir sa nouvelle installation – ce que nous fîmes aussitôt. Il m’a d’emblée paru en grande forme, disert, jovial même, et, si sa mésaventure lyonnaise doit bien encore, parfois, lui brûler l’âme, il paraît tout à fait content de son changement d’existence. En dehors de ses activités purement ecclésiales, il s’est lancé dans le jardinage bio, et il ne semble pas peu fier du poulailler qu’il a édifié de ses mains. Nous ne sommes restés que peu de temps ensemble : nous avions des visites à faire, et lui, un enterrement à célébrer (on célèbre un enterrement ? Voilà qui me semble suspect, d’un coup). De toute façon, rendez-vous était confirmé pour le dîner.

La cathédrale de Bourges, où j’avais conduit Catherine voilà plus de vingt ans, m’est apparue encore plus impressionnante, majestueuse et belle que dans le souvenir que j’en avais gardé, avec ses cinq nefs qu’aucun transept ne vient interrompre, et ses vitraux qui, s’ils ne forment pas un ensemble tout à fait aussi riche que ceux de Chartres, sont tout de même d’une très grande beauté ; enfin : beaucoup d’entre eux.

En revanche, lors de notre première incursion berruyère, nous n’avions vu le palais Jacques-Cœur que de l’extérieur, ce qui était une pure stupidité (mais peut-être étions nous pressés par le temps, je ne me rappelle pas). L’intérieur est somptueux, l’arrivée dans la grande cour fait un effet magistral, surtout à moi d’ailleurs, qui ai toujours adoré cette architecture du quinzième siècle, période durant laquelle le gothique cède la place à autre chose, qui n’est pas encore vraiment la Renaissance, mais qui tend à le devenir, sans que le gothique de l’âge précédent ne se laisse encore oublier.

Le dîner avec le père B fut une réussite parfaite, c’était à qui se montrerait plus réactionnaire que son voisin : nous faisions assaut de réactionnariat comme d’autres d’amabilité – ce qui, je le dis, ne nous empêchait nullement de nous montrer fort aimables. Agapes et libations prirent fin vers dix heures, le père ayant tout de même une cinquantaine de kilomètres à faire en voiture pour retrouver sa maison. C’est d’ailleurs pourquoi il avait dû se contenter d’un demi-verre de sancerre au moment de l’apéritif, avant de passer et de se tenir à l’eau minérale. Mais, comme je le lui avais dit un peu plus tôt : « De toute façon, vous êtes censé être en carême… »

Aujourd’hui, la journée fut tout entière consacrée à Mme Sand : Nohant ce matin, Gargilesse cet après-midi. Pour plus de détails, je renvois aux deux textes publiés par Camus dans son volume des Demeures de l’esprit consacré au quart nord-ouest de la France : ils sont excellents et, en mettant les choses au mieux, je ne pourrais que les paraphraser. Or, je commence à en avoir assez de ce clavier, et j’ai envie d’aller m’offrir une petite bière en terrasse de l’auberge et d’y fumer tranquillement ma pipe. Je pense que je poursuivrai demain, quand nous serons rentrés à la maison. (Penser à parler de Bergotte.)


 
Samedi 8 avril

Onze heures vingt. – Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Hier, ayant quitté Nohant vers neuf heures, et avoir renoncé au trajet “écolier” passant par Blois et Châteaudun au profit de l’autoroute la plus directe, nous sommes arrivés à la maison aux alentours de deux heures. Nous en sommes ressortis un peu avant quatre heures, à cause de Bergotte (j’y reviendrai). Les déposant, Catherine et elle, à la clinique vétérinaire, je suis allé ensuite tout droit à la boutique de notre génie informatique local ; lequel avait effectivement, ainsi qu’il était prévu, transvasé le contenu du vieux Mac dans les insondables entrailles du nouveau, m’assurant que, branchant ce dernier, j’allais m’y retrouver “comme chez moi”. Parce que j’étais fatigué et que j’avais le traditionnel “apéritif de retour” en ligne de mire, j’ai lâchement remis le branchement de la bête à ce matin.

Et, en effet, tout s’est d’abord déroulé au mieux : les raccordements n’ont posé aucun problème (ni même de souci), le nouveau venu a immédiatement et fort cordialement identifié l’imprimante à laquelle il était raccordé, et, lorsque le “bureau” est apparu, il était en effet en tout point semblable à ce qu’il était auparavant, sur l’ancien – lequel coule désormais une retraite que j’espère longue et paisible dans le garage. Les choses ont commencé à se gâter un peu lorsque j’ai ouvert le nouveau logiciel Word, lequel, évidemment, puisqu’il est tout neuf, n’était en rien paramétré comme le précédent : cela ne m’a nullement affolé car je pense être en mesure, avec du temps et de la patience, de le dresser à ma main.

Ensuite, j’ai entrepris de me connecter à internet. L’affaire a démarré assez bien, puisque l’ordinateur “reconnaissait” notre Livebox ; mais, pour amorcer de cordiales relations avec elle, il exigeait un mot de passe, que j’ignorais évidemment. J’ai donc attendu qu’il soit dix heures pour pouvoir appeler Catherine au presbytère ; elle m’a informé que le mot de passe en question était l’interminable théorie de lettres et de chiffres qu’elle avait recopiée sur un post-it, lequel se trouvait en principe juste sous mon nez ; il y était effectivement. Malheureusement, il s’est trouvé que, entre ma première tentative et celle que je m’apprêtais à refaire, muni du précieux sésame, la fucking Livebox avait tout bonnement décrété l’extinction des feux (plus aucune de ses petites diodes n’était allumée) et, conséquemment, refusait tout service. Après divers connexions (depuis le presbytère) et appels téléphonique (ici), une dame à l’accent maghrébin la rendant très difficile à comprendre m’a assuré qu’un technicien passerait lundi après-midi pour tout remettre en ordre ; nous verrons. D’ici là, je suis donc contraint de poursuivre ce journal sur un document Word, dont je ne maîtrise pas encore grand-chose, comme j’avais vaguement commencé à le faire, sur l’ordinateur portatif de Catherine, à Nohant.

Ce séjour berrichon, aurait été parfait – nos retrouvailles avec les Pluton nous ont enchanté, et, à première vue, il a semblé qu’il en allait de même pour eux – sans Bergotte. Aucune nouvelle crise d’une éventuelle épilepsie n’a été à déplorer, heureusement, mais, dès mercredi matin, le double œil médical de Dominique et d’Anna a eu tôt fait de découvrir la faiblesse du train arrière dont elle faisait preuve en marchant ; ce qui, d’après le bon Dr Pluton, était plutôt un signe de tumeur cérébrale que d’épilepsie “simple”. Joint par téléphone, l’également bon Dr Le Thomas, de Pacy, a aussitôt recommandé un comprimé de cortisone quotidien, prescription que nous avons pu réaliser grâce à la carte magique de Dominique dans la première pharmacie venue, mais qui a confirmé celui-ci dans son diagnostic. Et, en effet, lors de sa consultation de quatre heures, hier, le vétérinaire nous a dit qu’il s’agissait très probablement d’une tumeur, laquelle, évidemment, ne pouvait aller qu’en empirant ; si bien que nous avons commencé à nous familiariser avec l’idée que Bergotte n’allait pas tarder à nous quitter – en bref et en clair : à mourir. D’autre part, le médicament qu’elle prend depuis six jours maintenant, destiné à parer aux crises éventuelles tant que c’est encore possible, a pour effet secondaire de la faire boire quatre à cinq fois plus que d’ordinaire. Et comme qui dit boire dit pisser, cela a obligé Catherine, lors de nos nuits d’hôtel, à descendre en pyjama avec la chienne, sur les coups de quatre heures du matin, pour la faire se soulager dans l’herbe plutôt que sur la moquette de la chambre. Du coup, nous avons décidé d’annuler notre petit voyage de mai (La Baule, Guérande), car il ne nous semble pas raisonnable de continuer à voyager avec Bergotte, dont nous allons plutôt essayer de rendre sa rapide fin de vie aussi sereine que possible.

Quatre heures. – Au fond, les gens de notre époque, mes surprenants et affligeants contemporains, semblent les victimes d’un don-quichottisme inversé : l’Homme de la Manche fonçait lance au poing sur les moulins à vent parce qu’il les prenait pour des géants menaçants ; nous, qui voyons s'avancer des armées de géants – géants par le nombre uniquement, il va sans dire –, entrouvrons à peine un œil, puis nous rendormons l’âme en paix, bien certains de n’avoir aperçu que de fort innocents moulins ; qui, en plus d’être inoffensifs, trouveront certainement le moyen, grâce à la farine qu’ils ne manqueront pas de produire (puisque ce sont des moulins…), de nourrir nos chers petits descendants.

Cinq heures et quart. – Une société normale (c’est-à-dire devant absolument être détruite, selon les critères post-modernes), c’est celle où, sur dix personnes la composant, six arrosent leur dîner d’une carafe d’eau, trois d’un pichet de beaujolais et la dernière d’une bouteille de romanée-conti ; une société vraiment égalitaire, celle qui n’attend plus que nous, sera celle où l’on mélangera tout cela dans un baquet et où tout le monde boira de la pisse d’âne.

Sept heures et demie. – Premier apéritif en terrasse de l’année. En principe nous n’aurions dû prendre aucun verre ce soir, puisque nous rentrons de quatre jours alcoolisés chaque soir. Mais il s’est trouvé que le temps (Le printemps clair l’avril léger chers à Apollinaire) a incité Catherine à acheter ce matin des travers, non de porc comme il est coutume, mais d’agneau ; lesquels impliquaient le barbecue, lui-même entraînant un whisky pour l’officiante, ce qui fait que j’ai débouché, pour mon usage personnel, la bouteille de chablis que j’avais épargnée hier. De plus, deux heures plus tôt, j’avais tondu le jardin, ce qui en général entraîne également un apéritif – mais pas toujours.

La journée, en somme, aurait été parfaite, sans ce stupide lâchage de la Livebox. Comme je lui disais cela, Catherine s’en est étonnée : qu’est-ce que j’en avais à faire, de cet incident ? Rien en lui-même, c’est vrai ; mais il se trouve que, sans lui, le changement d’ordinateur, et sans doute pour la première fois, se serait déroulé sans la moindre anicroche, ma relation avec le nouvel appareil aurait eu toutes les allures de la lune de miel. Cela étant, je ne suis pas entièrement mécontent de ce rab de non connexion : c’est un peu un supplément de vacances, comme si la bonne dame de Nohant continuait d’étendre sur moi son aile protectrice. (De plus, j’ai commencé à mettre le nouveau logiciel Word à raison, et il semble disposé à reconnaître en moi son maître naturel ; on verra dans les jours prochains s’il ne me réserve pas quelque rébellion insidieuse.)

En plus de cette tonte, que j’ai faite un peu contre mon gré (Catherine avait besoin d’herbe coupée…), mais dont je suis très content qu’elle soit derrière moi, j’ai eu ce petit plaisir gamin de découvrir que je disposais désormais d’une souris sans fil, ce qui, pour mon esprit rétrograde, ressortit bon an mal an à la magie la moins compréhensible. En couronnement de tout cela, la factrice – une remplaçante aussi jolie que jeune – m’a apportée l’intégrale de la série dont nous avions commencé à regarder la première saison avant notre départ, À la Maison Blanche (je ne suis pas sûr de placer les majuscules où il faut). En couronnement du couronnement, nous avons, hier, en arrivant, trouvé dans la boîte aux lettres Insoumission, le journal 2016 de Renaud Camus, un cru forcément très moyen puisque je n’y apparais pas. Mais enfin, vu la manière dont j’étais traité dans la précédente édition, je suppose que je dois m’estimer heureux de cette absence ; et d’autant plus qu’on y croise, dans ce journal, beaucoup Jérôme Vallet : cette “réconciliation” entre Vallet et Camus, au vu de ce que disait le second sur le premier il y a quelque temps, m’amuse et m’attriste tout en même temps. J’aurais bien des choses à ajouter, d’ailleurs, à propos de Vallet, mais je crois qu’il est aussi bien que je m’en abstienne (des histoires de surmoi…).


Dimanche 9 avril

Dix heures du matin. – Le fait de m’éveiller en sachant que j’étais, au moins pour un jour et demi encore, privé d’accès au monde virtuel a provoqué chez moi deux sensations, violemment contradictoires, au moins en première apparence. D’une part, une grande impression de liberté recouvrée, de n’être nulle part, pas là, injoignable, indétectable ; et, simultanément, celle d’un enfermement, d’une claustration, voire d’un engeôlage, puisque l’ensemble du monde et de ses occupants m’était tout à fait inaccessible. Trois heures après mon lever, aucune de ces deux sensations ne semble en mesure de prendre le pas sur l’autre ; mais peut-être se trouvent-elles très bien ensemble.

Je suis, depuis hier, occupé à lire le journal 2016 de Renaud Camus, tombé dans la boîte aux lettres pendant que nous étions à Nohant. Il porte le titre d’Insoumission, en référence directe, ainsi qu’il est précisé en quatrième de couverture, au dernier roman de Houellebecq. Cette livraison ne diffère pas beaucoup des deux ou trois précédentes, le climat général, les préoccupations, les centres d’intérêt sont en gros les mêmes. Ce qui, peut-être, me frappe, c’est l’accentuation de ce que j’appellerais le comique de juxtaposition, comique tout involontaire je suppose. Ainsi qu’il en est coutumier depuis déjà fort longtemps, Camus se lance régulièrement dans des développements concernant les règles de savoir-vivre, telles qu’il les a connues et telles qu’il déplore leur disparition, soit en cours, soit déjà effectives. Et, au paragraphe suivant, il explique tout aussi doctement, et pour s’en désoler, au moins verbalement, qu’il ne répond pas aux lettres ou aux zimmels qu’on lui envoie, ne remercie quasiment jamais (je confirme…) les auteurs des livres qu’il reçoit, etc. Tout cela, bien sûr, à son corps défendant, par manque de temps. Le temps est, de ce point de vue, pour ce qui est d’une soustraction presque totale aux contraintes de la courtoisie, son allié très précieux. Évidemment, l’argument était, me semble-t-il, nettement plus et mieux recevable lorsque ce temps non consacré à la correspondance l’était aux livres nouveaux qu’il écrivait : on se consolait fort bien d’une lettre ou d’un colis restés sans réponse si l’on savait que ce silence allait déboucher, quelques mois plus tard, sur Du sens ou un Éloge du paraître. On a un peu plus de mal à le faire lorsqu’on sait qu’une bonne partie des journées du Maître de Plieux est désormais consacrée à Twitter et à Facebook. Enfin, moi, en tout cas, j’ai un certain mal à considérer que les deux choses, livres et “réseaux sociaux”, sont d’égale importance. Néanmoins, le journal a toujours le même charme à mes yeux et oreilles, aussi ne l’ai-je pas quitté depuis hier matin et l’ai-je presque terminé.

Deux heures. – Lecture du journal terminée : me voilà quitte pour un an. Comme je ne tenais pas à m'éloigner de Camus aussi vite, j’ai ressorti de son rayon Etc., un abécédaire (ainsi qu’il est précisé sur la couverture de P.O.L) paru en 1998 et que je n’ai pas parcouru depuis longtemps ; je me demande même si je l’ai déjà relu depuis que je l’ai acheté, en 2007 ou 2008 probablement.

– Il règne ici, hormis quelques gazouillis de mésanges, roucoulements de tourterelles et bourdonnements d’insectes, un calme parfait qui, associé au grand beau temps et à l’absence de vent, pourrait faire croire à un après-midi de plein été – mais un été tout de même un peu frais pour la saison.

Sept heures dix. – Eh bien, en voilà une affaire ! Comme, après Etc., petit livre vite lu, surtout si l’on saute comme je l’ai fait les entrées qui, depuis, ont été reprises et abondamment développées dans d’autres livres, mon “envie de Camus” n’était pas tout à fait étanchée, j’ai eu envie de reprendre son journal presque à son début, soit celui de 1987, Vigiles, pour tenter de saisir les grandes lignes de l’évolution du personnage à travers les âges. Comme je me suis attelé à ce volume vers six heures, il est encore trop tôt pour que je me hasarde dans cette voie comparative. Mais je me demande tout de même où cette embardée va me mener.


Lundi 10 avril

Sept heures dix. – Nous avons récupéré internet vers quatre heures. Le technicien “Orange” qui est venu est un habitant du Plessis, installé à deux rues de la nôtre depuis 2002, la même année que nous, et… c'était la première fois que nous nous voyions : c'est beau, la vie de village.

– J'ai finalement remisé Camus sur son rayon (sur l'un de ses rayons, devrais-je écrire, puisqu'il en occupe à lui seul deux et demi) pour reprendre, et terminer tout à l'heure, La Création du monde de Torga. Demain, plus le choix : il faut se plonger dans l'histoire de Monaco et de ses Grimaldi, si décoratifs.

– Bergotte semble aller bien.


Mercredi 12 avril

Sept heures dix. – Contrairement à ce que j'annonçais optimistement avant-hier, je n'ai toujours pas fait mine d'ouvrir le premier des trois livres que je dois ingurgiter, à propos de Monaco : Procrastin 1er, le retour. À la place, j'en ai fini avec le journal de Miguel Torga (qui a une certaine tendance à la pontification, sur ses vieux jours), lu le petit livre du Pr Klein, offert par le Dr Pluton à notre arrivée à Nohant, consacré à Ettore Majorana, dont j'ai tiré un petit billet cet après-midi, et commencé les Portraits littéraires de Sainte-Beuve.

Tout cela n'a occupé que mon après-midi, puisque Catherine et moi avons passé une matinée entièrement ébroïcienne, ayant diverses choses à faire en cette charmante Préfecture, comme prendre rendez-vous à la clinique Pasteur pour mon prochain scanner (en mars 2018 : j'ai pu sans problème choisir mon jour et mon heure…), acquérir un taille-haie à la jardinerie, passer à la “coop bio” pour acheter du riz (thaï et basmati), filer jusqu'au garage Volvo pour faire changer les piles de nos deux clés, et j'en oublie. Ah ! si : passer par le centre d'Évreux, où je savais trouver un bureau de tabac, près de la Poste, vendant des pipes selon mon goût. J'en ai acheté deux, une droite et une courbe ; plus un paquet de tabac “au whisky”, qui, pour être parfumé, ne m'a cependant pas provoqué la moindre ivresse.

Demain, il faut vraiment que je prenne d'assaut ce foutu Rocher.


Jeudi 13 avril

Sept heures dix. – Je m'y suis finalement mis, et dès dix heures ce matin, à mon pensum monégasque ! C'est-à-dire que je me suis plongé dans le livre illustré d'Alain Decaux, Monaco et ses princes (éditions Perrin), en notant les personnages saillants, à la fois pour l'article à écrire et pour faciliter la recherche photo d'Anthony qui en est chargé, et en repérant les anecdotes “piquantes” dont j'allais faire des encadrés. Ensuite, ce livre fini, j'ai attaqué celui de Jean des Cars, beaucoup plus volumineux. Mais, me rendant compte que j'avais bien assez de matière avec Decaux, et que je risquais, sinon de me noyer, mais au moins de me diluer dans l'autre, j'ai abandonné. J'écrirai l'article (environ vingt mille signes) soit demain soit samedi. (Tel que je me connais, ce sera sûrement dimanche…)

– Côté jardin (lectures), le méchant petit livre qu'un professeur de philosophie a consacré à Houellebecq et qu'un lecteur du blog m'avait signalé. J'ai eu l'impression de lire une très bonne copie d'examen, pour laquelle Houellebecq, plutôt que de sujet, faisait office de portemanteau auquel notre professeur a suspendu ses ratiocinations ; pas forcément inintéressantes, du reste, mais dont il ne reste absolument rien une fois l'opuscule refermé, et dont on se dit qu'il aurait pu tout aussi bien ne pas exister. Mais, à la vérité, c'est le cas de 98 % des livres qui paraissent, y compris les miens.

– Nous avons terminé, hier soir, la première saison d'À la Maison Blanche (The West Wing), série de la première moitié des années 2000, excellente, rythmée, drôle, servie par des acteurs parfaits, Martin Sheen en tête, dans le rôle de l'occupant du bureau ovale. Avec, en outre, le plaisir de se dire qu'il y en a six autres qui nous attendent : à raison de 22 épisodes par saison, et si la qualité ne baisse pas avec le temps, nous voilà occupés pour plusieurs mois. D'autant que, pour ne pas risquer la surdose, nous panachons séries et saisons : ce soir, début du sixième volet de The Shield, qui me semble bien être la meilleure série policière de tous les temps (expression un rien pompeuse, pour parler d'un phénomène dont l'existence ne passe guère le demi-siècle, mais enfin…).


Samedi 15 avril

Trois heures. – Ce matin, pas tout à fait dès le réveil mais presque, j'ai posté sur le blog le petit billet suivant :

« À peu près au mitan de la journée, hier, Sa Très-Incertaine Majesté Procrastin 1er, Grand Commandeur des Indécis, eut l'heur de s'aviser de ce que le monde chrétien venait d'entrer dans le week-end pascal. En conçut-il un regain de piété ? Une reviviscence de ferveur ? Non pas. Contemplant de son œil flottant les multiples provinces sur quoi il régnait, de la principauté des Hésitations au petit-duché des Expectatives, englobant même dans son regard panoramique les lointaines et immenses steppes de l'Indifférence, que borde au sud la mer des Découragements, il accueillit avec un diffus sentiment de liberté volée, le fait que ses Puissances tutélaires ne s'occuperaient point des affaires du royaume avant mardi et que, donc, il n'était nul besoin qu'arrivât dès lundi matin le riche fabliau qu'il s'était engagé à écrire pour elles, lequel devait chanter la gloire transséculaire de Monaco et de ses très-glorieux princes, puisque personne ne serait là pour s'en extasier. Et, soudain, le monde parut plus vaste à Sa Nonchalante Grandeur Procrastin 1er, l'air plus transparent et l'azur plus profond, par la grâce de cette journée supplémentaire qu'elle allait pouvoir consacrer tout entière à la paresse et à ses remords. »

À peine l'avais-je envoyé dans les airs que j'introduisais une sorte de procrastination seconde à l'intérieur de la première, que je suspendais l'atermoiement, décrétais un moratoire sur l'irrésolution… et attaquais bille en tête l'article dont je venais de me vanter qu'il allait être repoussé d'une journée pour cause de week-end dilaté. Procrastin était trahi par Procrastin. Cela dit, j'y ai travaillé une heure et, après environ quatre mille signes, ai recouvré mes esprits pour remettre la suite à demain. Tout de même : une brèche s'était ouverte, dont les conséquences seront peut-être incalculables.

– En ayant momentanément fini avec Machado de Assis (momentanément car un second roman de lui est arrivé ce matin), j'ai retraversé l'Atlantique du Brésil au Portugal, pour reprendre le Livre de l'intranquillité de Pessoa. À ce propos, d'ailleurs, il convient de noter que la malédiction qui m'afflige depuis des années, voire des décennies, a opéré une fois de plus : lorsque, il y a trois jours, j'ai décidé de relire le livre de Pessoa, il m'a été absolument impossible de mettre dessus la main, ce qui m'a obligé à le racheter. Pour que la farce soit complète, je suppose que, d'ici une semaine ou un mois, je vais retomber pile sur le premier exemplaire (alors que je chercherai un autre ouvrage, que je ne trouverai pas, etc.) ; ou bien l'un de nos amis, la prochaine fois qu'il viendra déjeuner ici, me le tendra en me remerciant de le lui avoir prêté lors de son précédent passage.


Lundi 17 avril

Sept heures et quart. – Eh bien, finalement et tout compte fait, Procrastin 1er a tout de même, en deux jours, écrit un article d'un peu plus de vingt mille signes, accompagné de sa petite farandole de six encadrés d'environ mille ou mille deux cents signes chaque : on a vu pire fainéant. En outre, je suis désormais tout ce qu'il y a de plus ferré sur l'histoire de Monaco, ce qui peut se révéler un précieux atout lors des dîners mondains où l'on ne manque jamais de m'inviter et auxquels je me rends avec un plaisir sans cesse croissant à mesure que passent les années.

Demain – beaucoup moins amusant –, il va me falloir plonger dans la documentation “économique” de la dite principauté. Pour en tirer à peu près le même nombre de signes, mais concernant un domaine qui m'ennuie au-delà de ce que je saurais dire.

– Ayant terminé un second roman de Machado de Assis, j'en ai, d'enthousiasme, commandé trois autres. Il ne me reste plus qu'à ressortir mes vieux disques de Vinicius de Moraes, à m'inscrire à un cours d'initiation à la capoeira et à faire emplette d'une collection de strings :  ma brésilinisation sera alors complète.


Mardi 18 avril

Sept heures et quart. – Cela fait maintenant plusieurs jours que je lis quotidiennement, un peu le matin au réveil et encore un peu le soir avant le dîner, une trentaine ou une quarantaine de pages du Livre de l'intranquillité ; jamais davantage, et toujours en deux fois : c'est une lecture trop éprouvante, difficile, dérangeante, à la fois pénible – par son opacité même – et stimulante, dont je sens obscurément qu'à plus forte dose elle pourrait devenir néfaste, dangereuse ; sans être plus que cela capable de préciser en quoi. L'impression qui se dégage est celle d'un homme, Fernando Pessoa ou Bernardo Soares au choix, qui se meut à l'intérieur de son propre esprit comme les protagonistes du film The Cube se déplacent dans l'univers où ils viennent de s'éveiller : les différentes pièces du puzzle en trois dimensions ont beau être innombrables, presque infinies, au bout du compte on est toujours prisonnier, incapable de sortir – de la machine pour les héros du film, de son propre cerveau dans le cas de Pessoa. Sensation qu'il semble d'ailleurs éprouver lui-même, comme l'indiquent des notations de ce genre : « Entre la vie et moi, une vitre mince. J'ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher. » Et on en arrive à se dire que, finalement, c'est sans doute le lot commun que l'on vient de découvrir (ou bien on le savait déjà mais on préférait regarder ailleurs) ; la différence est que la plupart d'entre nous, aux trois quarts sourds, muets et aveugles, est enfermée dans un cube unique dont nous ne discernons qu'à peine les parois, tandis qu'un Pessoa a au moins la ressource d'explorer toutes les chambres d'une prison beaucoup plus vaste. C'est lorsqu'on en arrive à ce type de réflexion que l'instinct de survie (ou le besoin d'un sommeil sans trop de soubresauts) commande de fermer le livre jusqu'au soir ou au lendemain et de revenir à Machado de Assis, quand ce n'est pas de remplir une grille de mots croisés.

Il est tout de même, dans ce Livre, des passages qui sonnent de manière moins menaçante, et même plus familièrement que les autres. Celui-ci : « Je répugne d'ailleurs à la seule idée de me voir contraint au contact avec d'autres gens. Une simple invitation à dîner avec un ami me cause une angoisse difficile à définir. L'idée d'une obligation sociale, quelle qu'elle soit – aller à un enterrement, traiter avec quelqu'un d'un problème du bureau, attendre à la gare une personne quelconque, connue ou inconnue –, cette seule idée me gâche les pensées de toute une journée (et parfois même de la veille), je dors mal, et la chose réelle, quand elle se produit, se révèle totalement insignifiante, ne justifie en rien mon appréhension, mais la même histoire se répète sans cesse, et je n'apprends jamais à apprendre. »

Et puis, quelques pages plus loin que la citation que je viens de recopier, je suis soudain tombé sur un début de paragraphe qui a résonné en moi avec une familiarité indubitable, immédiate, presque inquiétante. Il m'a fallu plus d'une minute pour comprendre : il y a une vingtaine d'années, lors de ma première lecture, j'avais extrait ce passage, l'avais transcrit en grosses lettres et affiché derrière moi, sur le mur du bureau du rewriting, à FD, où il est resté des mois, peut-être même plusieurs années. C'était le suivant : « Ce qu'on éprouve n'est pas de l'ennui. Ni de la peine. Pas même de la lassitude. C'est l'envie de s'endormir avec une autre personnalité, d'oublier – avec augmentation de salaire. » Je l'avais, à l'époque, trouvé parfaitement adapté à notre rewriteuse condition…

Mais je me demande si la phrase la plus terrible que j'ai lue chez Pessoa jusqu'à maintenant (page 161) ne tient pas en ces quelques mots : « Je ne suis pas pessimiste, je suis triste. » Elle mériterait d'aller trôner quelques semaines ou mois en tête du blog.


Mercredi 19 avril

Midi. – Si Le Chef-d'œuvre est un roman médiocre, c'est aussi, en dehors de mes limites propres, parce qu'il ne répondait à aucune nécessité chez moi, en moi. Jérôme Vallet, un jour, m'a lancé une sorte de défi puéril, sans doute sans y attacher la moindre importance lui-même, et je me suis mis à le prendre au sérieux et à tenter de le relever ; j'aurais évidemment mieux fait de m'abstenir. Malheureusement, ce qui est fait n'est pas effaçable.

Sept heures et quart. – Quand Dieu eut travaillé d'arrache-pied, et qu'il s'éveilla de sa sieste du septième jour, il constata qu'il avait totalement manqué son affaire. Pour tenter de se faire pardonner, il inventa le roman.

– Il y a deux minutes, alors que je venais d'entrer dans la Case, le téléphone se met à sonner ; je décroche, bien certain qu'il ne pouvait s'agir que de l'un de ces horripilants Maghrébins des deux sexes, sous-payés (supposé-je) pour tâcher de nous vendre je ne sais quelles choses inutiles ou services superflus. C'était un message enregistré, comme il arrive parfois, dit par une de ces voix un peu trop décidée que prennent les adolescents lorsqu'ils veulent se vieillir. Il commençait ainsi : « Bonjour ! C'est Emmanuel Macron… » J'ai raccroché avant de savoir ce qu'il me voulait.


Vendredi 21 avril

Sept heures dix. – Eh bien ça y est : cet après-midi, vers trois heures, j'ai mis le point final à mon dernier pensum pour le hors-série monégasque. Il était temps : j'avais, en dernier, l'impression que j'étais moi-même en train de me transformer en rocher. J'ai donc parfaitement respecté les délais qui m'avaient été fixés, contrairement au Petit Arnaud qui, lui, me doit toujours, au bout de 90 jours, une facture censée être payée dans les 60 ; sans même parler de la suivante qui, elle, vient tout juste de doubler ce cap fatidique des soixante jours et dont j'aurai de la chance si elle m'est réglée avant l'été.

– J'ai quitté aujourd'hui Portugais et Brésiliens pour filer vers l'Est, plus exactement la Tchécoslovaquie (c'est-à-dire l'entité étatique qui se nommait ainsi au siècle dernier) : j'ai commencé Les Noces dans la maison, de Bohumil Hrabal (mais comment diable prononce-t-on ce nom ?), et je me demande si je ne vais pas me laisser tenter par le premier des deux volumes de la Pléiade consacré à Kundera, afin de rafraîchir le souvenir que j'ai gardé de ses romans tchèques. Un très bon point en faveur de Kundera : il a accepté que son œuvre soit éditée dans la Pléiade, à condition qu'il n'y ait aucune note ni “appareil critique” d'aucune sorte. Voilà un homme sensé. Je n'en revenais pas, tout à l'heure, de constater qu'il avait déjà 88 ans. Il est vrai que moi-même, n'est-ce pas…

– Demain, nous accueillerons Rémi Usseil à l'heure du déjeuner et le garderons jusqu'à ce qu'il commence à s'ennuyer en notre compagnie. Prenant appui sur cette visite, j'ai ce matin acheté quelques bouteilles de Montée de Tonnerre. Certes, c'est un chablis qui n'est pas franchement bradé, mais enfin, comme il y a maintenant deux semaines que je n'ai pas bu une goutte d'alcool, j'ai estimé que cette abstinence tendant vers l'infini justifiait ce petit plaisir que je me suis fait.


Dimanche 23 avril

Trois heures. – Nous passâmes donc, hier, la journée avec Rémi, lequel se pose beaucoup de questions au sujet de son avenir littéraire, et notamment sur l'intérêt de continuer à écrire des livres qui se vendent si peu : c'est une question qui, pour ma part, est à peu près réglée. Néanmoins, vu son jeune âge, j'ai tout de même encouragé Rémi à persévérer, à condition, peut-être, de sortir de la voie dans laquelle il s'est engagé, les chansons de geste, qui ne peut guère être autre chose qu'une impasse, aussi fleurie soit-elle à ses yeux. Nous avons fait assez largement honneur au premier cru de chablis dont j'avais fait l'emplette, et quand je dis “nous”, le sagace lecteur comprendra que je parle essentiellement de moi. Lorsque Catherine annonça qu'elle allait nourrir Bergotte, je fus très surpris de constater que, en effet, il était déjà six heures, alors que je me pensais à peine au milieu de l'après-midi. Si bien que, Rémi parti (ses parents l'attendaient à Évreux pour le dîner, alors que j'avais, moi, l'impression qu'on venait tout juste d'en terminer avec le déjeuner…), Catherine et moi avons enchaîné sur un bref apéritif au whisky, lequel nous envoya rapidement, dès sept heures, elle devant la télévision et moi au lit.

Après douze heures de sommeil, j'ai rapidement chassé les dernières vapeurs d'alcool avec quelques pages de Pessoa. De son côté, Catherine avait passé une nuit assez agitée et pénible, Bergotte ayant été malade, vomi partout, etc. Du reste, aujourd'hui, elle semble ne pas aller bien du tout, comme si elle avait commencé à n'être plus que l'ombre d'elle-même. Signe inquiétant entre tous : elle a par deux fois refusé le morceau de fromage que nous avons l'habitude de lui donner chaque matin. Il n'est pas impossible que tout cela se termine plus rapidement que prévu, à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin.

– Nous avons marché jusqu'à la mairie peu avant une heure, afin d'y accomplir notre devoir de citoyen, en glissant deux bulletins Fillon dans la boîte transparente ; d'après les trois personnes qui se trouvaient là, près de la moitié du corps électoral hébertot-plessiste était déjà venu voter, ce qui est nettement plus que d'ordinaire (toujours d'après les mêmes personnes). Il ne reste plus qu'à attendre ce soir, pour obtenir des résultats qui, je dois dire, m'intéressent de moins en moins.

Sept heures et demie. – Évidemment, nous n'aurions pas dû boire de l'alcool ce soir, puisque nous en avions bu hier. Seulement, il y a Bergotte, qui semble s'acheminer vers la fin de sa vie, et c'est à nous de décider quand cette vie va se terminer. Depuis un certain nombre de nuits, Catherine dort autant qu'elle peut, c'est-à-dire peu : dès que Bergotte bouge, elle s'éveille, se lève et accompagne la chienne là où elle veut aller.

Or, Bergotte ne veut plus aller nulle part, elle n'a plus grand rapport avec ce qu'elle était avant sa quadruple crise qui, c'est presque évident maintenant, n'avait rien à voir avec une quelconque “épilepsie”. Aussi bien Catherine que moi, dès que Bergotte se bouge et change de pièce, nous nous raidissons et la suivons, dehors ou dedans. Et il y a ce regard qu'elle nous adresse, que nous ne pouvons absolument pas interpréter (est-ce qu'elle souffre ? Et de quoi ?). Il y a surtout le fait qu'elle a l'air de ne pas savoir qui elle est, qu'elle semble déjà en dehors de sa propre vie, que… Merde à la fin : je supporte assez mal l'idée que ce chien nous quitte.


Lundi 24 avril

Dix heures et demie du matin. – Bergotte ne va pas mieux, elle est à la fois apathique et comme égarée. Nous avons rendez-vous avec le vétérinaire à deux heures et quart : il est malheureusement probable que nous ressortirons de la clinique à deux, après y être entrés à trois. Du coup, il y a comme une chape de tristesse qui s'est abattue sur cette maison, laquelle est encore augmentée par le fait que Bergotte ignore tout de ce qui l'attend certainement ; c'est comme si nous prenions sur nous la part de chagrin et de peur qu'elle est hors d'état de ressentir, tel un manteau supplémentaire que l'on enfilerait par-dessus le premier, et qui gênerait nos mouvements et même notre respiration.

Dès ce matin, j'ai fait une sélection de photos d'elle, que je mettrai sur le blog si l'issue prévue se réalise tout à l'heure. J'ai d'ailleurs déjà préparé le billet, qui est plutôt un faire-part, dont j'ai fermé les commentaires pour épargner aux visiteurs les lieux communs auxquels, par gentillesse ou amitié, ils se penseraient tenus.

– La conséquence de cette ambiance particulière est que je me moque absolument des élections présidentielles dont le premier tour s'est terminé hier. Je m'en moque d'autant plus que, dans deux semaines, entre M. Macron et Mme Le Pen, j'ai déjà choisi de rester chez moi.

Trois heures. – À la clinique, tout s'est déroulé comme attendu.

Dix heures. –  Je ne suis même pas saoul, c'est presque terrible. L'impression d'un vide qui ne sera jamais comblé, alors que, en même temps, je sais qu'il sera comblé, puisque Bergotte n'était rien qu'un chien. Mais, en attendant, ce chien mort emplit tout l'espace de cette maison et du jardin qui l'entoure. Elle semble être partout et se demander pourquoi j'ai décidé de la tuer. Elle ne donne pas l'impression de m'en vouloir, de cette scène rapide, chez le vétérinaire, à peine deux ou trois minutes, où elle s'est endormie sous les caresses de Catherine (et moi qui, pendant ce court temps, essayais de faire l'homme, de retenir ces larmes stupides, de redresser ma colonne vertébrale, de me persuader que tout était prévu, logique, inéluctable, et d'autres mots du même genre), pendant que le vétérinaire s'affairait sur elle, couchée sur le flanc, et les paupières papillotant de moins en moins, et puis plus.

J'écoute Ferré chanter Baudelaire, maintenant que Catherine est partie se coucher, parce que j'en éprouve le besoin depuis des heures, sans trop savoir pourquoi (peut-être parce qu'hier, avec Rémi, j'ai parlé d'Harmonie du soir et que, d'une manière qui m'échappe, Bergotte s'est en quelque sorte reliée à ce poème-là). Malgré Baudelaire, il y a une dizaine de minutes j'étais dehors et mes yeux cherchaient Bergotte un peu partout dans le jardin, sachant que je ne la trouverais pas, ni ce soir ni jamais.


Mardi 25 avril

Sept heures. – Première journée sans Bergotte, grisâtre, incertaine, sans contours ; avec tout de même quelques pics, des solidifications de l'absence à des moments précis (à six heures, par exemple, moment où, chaque jour, je quittais mon fauteuil et que la phrase rituelle : « On va manger ? » précipitait la chienne vers la porte, puis vers le garage). J'ai relu La Plaisanterie de Kundera, roman intelligent tout au long et un peu ennuyeux par moment.


Mercredi 26 avril

Sept heures cinq. – Rien de particulier à signaler. Lu La Vie est ailleurs de Kundera. Ailleurs, je veux bien, mais où ?


Jeudi 27 avril

Sept  heures dix. – Petite distraction médicale en duo, ce matin : Catherine et moi avions rendez-vous, à un quart d'heure d'intervalle, avec le Dr R., ophtalmologiste de son état (oculiste, en ancien français) à Levallois-Perret. En ce qui me concerne, il s'agissait seulement de vérifier ma vue, laquelle n'a pas bougé depuis deux ans, et je suis ressorti du cabinet sans la moindre ordonnance. Pour Catherine, c'était un peu différent : elle a, depuis quelque temps, comme une sorte de tache qui la gêne, à l'œil gauche ; “un peu comme une poussière qui ne partirait pas”. En fait de poussière, il s'agit d'un décollement du… du… et bien entendu je ne me souviens pas du quoi. [Rajout du 30 avril : décollement du vitré.] En tout cas, ce n'est pas “de la rétine”, mais d'un autre composant de l'œil. Il s'agit d'une chose à la fois gênante, incurable et bénigne, simple effet du vieillissement, mais qui peut, dans certains cas, entraîner des complications nettement plus ennuyeuses (le fameux décollement de la rétine, justement). Si cela recommence ailleurs, par exemple dans l'autre œil, elle est censée se précipiter chez l'oculiste (laquelle, bien sûr, donne ses rendez-vous à deux mois…) ou alors aux urgences. Bref, un “petit truc pas grave” mais bien emmerdant tout de même, surtout lorsqu'il vient se mettre sagement en rang derrière d'autres “petits trucs pas graves”.

– De retour ici vers une heure et demie – à demi mort de faim… –, je me suis débarrassé (après avoir déjeuner) des quelque six mille signes dont je devais enduire M. Jean-Pierre Pernaut, à propos d'une anecdote qui n'en valait pas deux mille. Je comptais au départ laisser reposer le pensum jusqu'à demain, mais je me suis avisé que, lundi prochain étant le premier mai, ce devait être l'habituel mini-branle-bas de combat à FD, et que tout le monde serait peut-être bien aise d'avoir mon article dès cet après-midi. Comme je le disais à Catherine ensuite : « Quel dommage que les gens de la comptabilité ne soient pas aussi scrupuleux que moi dans leurs délais ! » La personne qui est, dans ce service, notre seule interlocutrice vient d'annoncer triomphalement à Catherine que lui serait réglée demain sa facture du 14 février, laquelle, d'après les règlements édictés par les sbires du petit Arnaud, devrait l'être depuis presque deux semaines. Quant à celle du 28 janvier, qui semble s'être perdue dans les limbes, voilà une facture “à 60 jours” qui ne court désormais plus le moindre risque d'être payée “à 90”. Ils ont de la chance que nous soyons des êtres plutôt nonchalants : à ma place, un Gérard de Villiers aurait déjà débarqué rue Anatole-France avec une kalachnikov à la hanche.

– Lu La Valse aux adieux, le plus immédiatement séduisant des romans de Kundera (je veux dire : des trois pour l'instant relus), car le burlesque et la gravité y forment un mélange parfaitement réussi et fort agréable. Lecture presque primesautière, où l'on sent mieux qu'ailleurs l'influence (bénéfique) qu'a pu avoir le Diderot de Jacques le Fataliste sur le Franco-Tchèque. Il se risque même à quelques scènes presque boulevardières, sans sombrer pour autant dans l'artificiel.


Vendredi 28 avril

Trois heures. – Chaque roman de Kundera est une longue méditation qui s'incarne, mais qui s'incarne à peine (la locution en son double sens : elle s'incarne peu et difficilement, presque comme à regret). Ou bien encore – c'est très sensible dans La Valse aux adieux –, c'est une scène de théâtre à plateau tournant, sur lequel les acteurs seraient pris dans une résine translucide et dure.


Samedi 29 avril

Sept heures dix. – Dans les dernières pages de L'Insoutenable Légèreté de l'être, Kundera parle d'un couple face au cancer et à l'euthanasie de leur chien, baptisé Karénine (la septième et dernière partie du roman s'intitule d'ailleurs Le Sourire de Karénine) ; il va de soi que cette lecture ne m'a pas laissé indifférent : elle tombait à pic, si l'on peut dire. Du reste, parvenu tout à l'heure au terme de ce sixième roman, rien de ce que je relis de Kundera depuis une semaine ne me laisse indifférent. Et je me demande comment j'ai pu professer l'opinion – auprès de Michel Desgranges notamment, la dernière fois que j'ai déjeuné chez lui – que Kundera n'était pas vraiment romancier, dans la mesure où tous ses romans se confondaient les uns avec les autres pour former une sorte de magma çà et là traversé d'éclairs : en vérité, ils me semblent, cette fois-ci, à la relecture, extrêmement différenciés ; autant que peuvent l'être, par exemple, Anna Karénine d'avec Guerre et Paix. Cependant, je crois comprendre, ou au moins entrevoir, ce que j'essayais de traduire quand je parlais de “magma”. Mais je n'ai pas trop le temps ni l'envie de me lancer là-dedans ce soir : je tâcherai d'y revenir demain dans la journée, ce qui devrait me permettre de conclure ce mois d'avril par autre chose que l'absence de Bergotte, qui répand sur toute la maison comme un voile d'ennui teinté de tristesse, que l'on piquerait par instant (en des moments bien précis de la journée) de brefs coups d'aiguille, fugaces mais douloureux.


Dimanche 30 avril

Trois heures et demie. – Eh bien, finalement, non : je n'ai aucune envie de parler de Kundera ni de ses romans ; beaucoup plus de planter là ce journal pour retourner lire L'Immortalité, commencée ce matin… et sur laquelle je me suis endormi piteusement il y a une heure, comme il m'arrive désormais tous les après-midi. Quand je commencerai à baver en dormant, je saurai que la vieillesse est bel et bien (ou plutôt moche et mal) là.

Sept heures et quart. – En tout cas, pour l'avril léger, Apollinaire repassera.

mercredi 26 avril 2017

Mars 2017











CAP À L'EST









Mercredi 1er mars

Six heures. – Petit apéritif imprévu (imprévu par moi) tout à l'heure : pour cause de Mercredi des Cendres (je ne sais pas trop où mettre des majuscules, ce qui doit trahir le mécréant…), Catherine vient de descendre assister à la messe de Pacy. (Et, avant de partir, cette recommandation humoristique : « Pense à le dire dans ton journal, que le père B. voie que je vais bien à la messe ! » Voilà qui est fait.)

– Après-midi animé par une paire d'électriciens, venus effectuer divers petits travaux : pose d'un radiateur électrique dans la chambre, remplacement de la VMC, réparation de la sonnette du portail. Comme ils ont travaillé à peu près silencieusement, nous n'avons pas été contraints à l'exil dans la Case. J'ai donc pu poursuivre la lecture du volumineux livre de Bernard Frank arrivé dans la matinée par porteur spécialement diligenté.

– À propos de ce livre, une chose m'a sidéré, et continue de m'être inintelligible. À quoi pouvaient penser les gens de chez Flammarion, lorsqu'ils ont décidé de réunir, en un volume de 1600 pages, neufs livres de Frank, sans proposer au lecteur la moindre table des matières ? C'est ce qu'on appelle se foutre du monde.

Huit heures et demie. – Je l'ai dit à Catherine quand elle est rentrée de sa messe : Verlaine, depuis quelque temps, me rend triste. Je précise : chanté par Léo Ferré, ce qui est généralement le disque que je mets lorsque je prends ce genre d'apéritif solitaire.  Mais Rimbaud ne me rend pas triste ; ni Baudelaire ; encore moins Apollinaire ; et ne parlons pas de ce pauvre Aragon, quand parfois je m'y risque. Ceux-là ne me font rien. Comprenons-nous : ils peuvent réussir encore à me séduire, charmer, etc., en dépit des décennies, mais je conserve, avec eux, mon empire sur moi-même. Avec Verlaine, désormais, non. Il me plonge dans des abîmes à la fois pénibles et agréables, c'est assez difficile à démêler. Effet de l'âge ? Ramollissement cérébral ? Peut-être, oui, mais pourquoi seulement lui ? Et jamais les poèmes les plus connus. Celui-ci, par exemple, a sur moi un pouvoir désormais sans partage : Je vous vois encore en robe d'été / Blanche jaune avec des fleurs de rideau / Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté / Du plus délirant de tous nos tantôts. La mélodie de Ferré y est sans doute pour quelque chose, mais enfin je ne peux plus écouter cette courte chanson sans me recroqueviller à l'intérieur de moi-même, et que, en même temps, quelque chose venant du passé se dilate et m'envahisse, sans dire son nom et sans qu'aucun visage précis n'apparaisse. Et il se produit la même chose avec d'autre poèmes ; comme : Ô triste triste était mon âme / À cause à cause d'une femme ; ou encore : Une aube affaiblie / Verse par les champs / La mélancolie / Des soleils couchants. Sans qu'aucun visage précis, peut-être… mais enfin, ils viennent rôder, et les jeunes années avec.


Jeudi 2 mars

Sept heures et quart. – Demain, journée agitée. Le matin, à Rouen, diverses emplettes chez Ikéa (j'attendrai comme d'habitude Catherine dans la voiture, en compagnie de Bergotte), puis petite visite au pouçologue de la clinique de l'Europe, toujours pour Catherine ; heureusement, il s'agit d'un médecin-pas-en-retard… en principe. Ensuite, profitant que la moitié du chemin sera déjà faite, nous irons déjeuner chez ma mère, où Bergotte pourra enfin se dégourdir les pattes. Au retour du soir, après un trajet dont la météorologie nationale nous menace qu'il se fasse sous la pluie, quelques verres de riesling seront les bienvenus, je crois.

– Je n'ai pas dit que j'avais finalement abandonné Sainte-Beuve et Port-Royal aux alentours de la millième page ; je l'ai fait à un endroit où il me sera facile d'en renouer le fil d'ici quelque temps. À la place, comme lecture “du matin”, j'ai commencé l'histoire des Jésuites, dont j'ignorais jusqu'à présent que Lacouture en eût fait une : plus de mille pages, là encore. Quant aux après-midi, je poursuis mon cheminement dans l'œuvre de Bernard Frank (Les Rats, depuis hier). C'est d'ailleurs lui que, malgré l'épaisseur et le poids du volume, je vais emporter demain, pour le parking d'Ikéa et la salle d'attente de la clinique.


Samedi 4 mars

Sept heures et quart. – La journée d'hier fut, pour des raisons variées, du genre fatigant. Départ de la maison peu après neuf heures et demie, direction Rouen. Première halte dans une zone commerciale d'Elbeuf, Catherine ayant besoin de se rendre dans cet infernale labyrinthe pour rats consommateurs que l'on nomme Ikéa, et dans lequel je ne mets jamais les pieds. Je l'ai donc, comme à mon habitude, attendue sur le parking ; en cherchant désespérément des yeux un endroit abrité des regards pour y soulager ma vessie, sans en trouver aucun. (Évidemment, j'étais certain de trouver des toilettes à l'intérieur du monstre de tôle, mais je ne savais pas où et ne voulais pas courir le risque de devoir, pour ressortir, en parcourir tous les méandres ; je me retins donc.)

Après une quarantaine de minutes, réapparition de l'Épouse ; cap sur Rouen et sa clinique de l'Europe. En chemin, alors que nous venions de quitter l'autoroute pour la voie rapide rejoignant le centre de la ville, un panneau nous indiqua que, suite à un accident, la sortie XX était fermée. En effet, parvenus à hauteur de la dite, nous vîmes une dizaine de véhicules – pompiers, police… – entourant un gros camion citerne couché sur le flan. Nous ne pouvions pas deviner que cet accident allait avoir un impact pénible sur la suite de notre journée. À la clinique, tout se passa sans encombre, le pouçologue de Catherine n'ayant qu'une demi-heure de retard sur son planning. À midi et demie, nous récupérions Liselotte au parking (avec Bergotte dans son coffre) et mettions le cap sur Fontaine-le-Dun, où ma mère nous attendait pour déjeuner.

Quand nous ressortîmes de chez elle, la première chose que nous nous dîmes, Catherine et moi, fut que ma mère allait nettement mieux, qu'elle parlait de nouveau, s'intéressait à la conversation, la relançait, etc. ; bref, qu'elle semblait avoir franchi un cap important dans son deuil. Naturellement, cette constatation me ravit. En même temps, une voix nettement plus faible mais davantage insidieuse me murmurait que je ne devais pas tant me réjouir, dans la mesure où cette “résurrection” de ma mère se payait par un effacement encore plus grand de mon père. Et elle émettait l'hypothèse, cette voix, que, bientôt, nous allions tous nous comporter comme si ce père-là n'avait jamais vraiment existé. Je parvins à faire taire assez vite l'impertinente.

Nous quittions Fontaine-le-Dun à quatre heures et demie, comme chaque fois : cela devait nous mettre à la maison à six heures, moment propice à la fois au dîner de Bergotte et à l'apéritif de ses maîtres. Sauf que, suite à l'accident de la fin de matinée, le camion citerne contenant des produits toxiques, la circulation sur la voie rapide qui devait nous déverser plus loin dans l'autoroute A 13, avait été totalement interrompue dans les deux sens. On nous annonçait, par voie d'affichage, un itinéraire dévié. Mais allez donc, un vendredi en fin d'après-midi, transvaser l'énorme circulation d'un axe important dans des rues et des boulevards encombrés de feux tricolores, de ronds-points et de priorités ! Le temps de comprendre la mélasse qui nous attendait, nous étions déjà dedans, sur le tronçon encore libre de la fameuse voie, qui n'avait jamais aussi peu mérité son flatteur qualificatif.  C'était du “bouchon de chez bouchon” : avancée de cinquante mètres, arrêt total pendant plus d'une minute, voire deux ; puis rebelote. Tout cela sans savoir à quelle distance pouvait bien se trouver la déviation ; ni comment serait la circulation après. À hauteur du Petit-Quevilly, poussé par Catherine qui venait de voir une voiture le faire, je décidai de remonter en marche arrière une bretelle d'accès à notre voie rapide, bretelle que les nouveaux arrivants, voyant la situation, se gardaient bien d'emprunter, ce qui fait que la remontée s'est effectuée sans encombre.

Oui, mais après : où aller ? Comment se repérer dans une ville totalement inconnue, surtout quand on se trouve au cœur de ses déprimantes banlieues ? Pas question de programmer “maison” sur le GPS, lequel nous aurait immanquablement ramenés vers le trajet le plus logique… à savoir la voie maudite. Si l'on voulait malgré tout profiter de son sens de l'orientation et de sa science des déplacements, il fallait donc trouver, sur la carte de Normandie, une ville ou un bourg à programmer, lequel, de par sa situation géographique, nous conduirait à sortir de l'agglomération rouennaise, tout en nous rapprochant de chez nous et en évitant les abords de la voie fermée.

Tout cela prit un certain temps : nous arrivâmes à la maison vers sept heures et demie, au lieu de six heures. Bien que le temps légal en fût passé, je ne sais pourquoi nous prîmes malgré tout un petit verre de riesling : la ténacité des habitudes, probablement.


Lundi 6 mars

Sept heures dix. – Lu seulement un chapitre, très tôt ce matin, de l'Histoire des jésuites de Lacouture, lecture qui a remplacé celle de Sainte-Beuve. Double raison, la première étant que, n'ayant pas écrit hier les cinq mille signes qu'on m'avait demandés vendredi (mais je n'étais pas là) à propos de cette pauvre fille prénommée Loana, je me sentais plus ou moins coupable de ce retard et qu'il m'empêchait d'être à ce que je tentais de lire. La seconde raison était que, prenant beaucoup de plaisir au Siècle débordé de Frank, j'avais grande hâte d'en revenir à lui ; je ne l'ai d'ailleurs plus quitté, des environs de midi à maintenant.

– Il souffle un vent mauvais sur la famille de ma mère, qui est assez considérablement la mienne, car, des deux qui m'ont été données à la naissance, c'est vraiment celle-là, les Jadoulle, à qui mon enfance est le plus intimement rattachée. Bref, ma mère nous a appris deux choses ; d'abord le cancer pulmonaire de ma tante Martine (la plus jeune des “filles Jadoulle” : 67 ans le 19 mars, également jour de ma propre venue au monde), apparemment déjà très développé. De mes six oncles et tantes “de ce côté”, je ne peux pas dire qu'elle était parmi mes préférés ; pour rester dans le vrai, je n'ai jamais eu beaucoup de contacts avec elle, et plus du tout depuis au moins 20 ans. En fait, je me demande si je l'ai revue depuis les noces de diamant de mes grand-parents, en 1991 ; probablement pas ; à moins qu'elle et son mari n'aient été à Sedan pour les noces d'or de mes parents, soit en 2005 : il faudra que je pense à demander à ma mère. Mais je dirais volontiers que non. Ensuite, il y a mon oncle Bernard, quatrième dans l'ordre de succession, 78 ans cette année. Lui qui, depuis de nombreuses années, ne voyait déjà pratiquement plus rien d'un œil, il vient de subir un décollement de la rétine de l'autre, ce qui le rend presque totalement aveugle, sans rémission à espérer. Cet oncle, qu'une fois adulte j'ai appris à aimer beaucoup – et je crois qu'il me le rendait –, cet oncle était parachutiste, dans l'armée : c'est dire si, dans mon adolescence de gauchiste d'opérette et d'antimilitariste en peau de lapin, il représentait pour moi le mal absolu, le monstre primordial. Comme, à cette époque, il n'allait pas bien du tout (sa première femme était morte sous ses yeux, peu d'années auparavant, dans des circonstances particulièrement atroces : littéralement décapitée par une hélice d'avion), il prenait un malin plaisir à me faire bouillir, lorsqu'il venait chez mes parents, ou que nous nous trouvions ensemble à Sedan, chez nos parents et grands-parents, ne perdant jamais une occasion de raconter comment, par exemple, lors de sa dernière mission au Tchad, ses hommes et lui avaient entièrement passé au lance-flamme les cases d'un village, sans même s'assurer si les dites cases étaient bien vides de femmes et d'enfants. Des années après, lorsque son deuil fut surmonté et que, de mon côté, je fus devenu un peu moins con, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde, et j'ai toujours pris beaucoup de plaisir à sa faconde, son humeur également joyeuse, etc. De plus, comme j'étais petit à petit devenu aussi réac que lui, tout allait pour le mieux. Mais je n'ai jamais osé lui demander si ses histoires de négrillons rôtis étaient vraies ou s'il avait démesurément grossi la réalité pour mieux me faire grimper à ses rideaux. Je pense que je devais préférer ne pas savoir, demeurer dans une zone de doute finalement confortable.

– Carlos a eu 61 ans aujourd'hui. La première fois que nous nous sommes rencontrés, il en avait 16 et moi aussi. Penser que je suis en train d'évoquer un événement datant de 45 années, voilà qui me semble totalement bouffon, dénué de toute réalité. Et pourtant, comme ils sont nets devant mes yeux, les souvenirs de ce jour de novembre 1972, lorsque j'ai pénétré pour la première fois dans la classe de première D, au lycée Pothier d'Orléans…


Jeudi 9 mars

Cinq heures et demie. – Nous sommes arrivés à Kaysersberg vers quatre heures, après un voyage relevant assez nettement de l'épouvante. Partis à sept heures du Plessis (en pensant être relativement tranquilles, mais je dois confesser que Catherine avait proposé que nous partions encore plus tôt), il nous a fallu trois heures pour nous dégluer de cette maudite région parisienne, que je hais désormais de toutes mes fibres. Je passe les détails de nos errances, qui ont fait que, chaque fois que j'abandonnais un itinéraire à cause de ses inimaginables bouchons, c'était pour tomber presque aussitôt dans d'autres, tout aussi démoniaques. Ensuite, ce ne fut que brumes et pluies, jusqu'à la porte d'Alsace, où nous fûmes accueilli par un exceptionnel arc-en-ciel “complet”.

Sinon, le Chambard semble, pour l'instant, être un hôtel parfait, notre chambre possède un petit salon dont la large fenêtre donne sur le château (en ruine, un peu comme moi). Comme Catherine a – miracle à mes yeux – réussi à se connecter à la wifi locale, je puis rédiger ce journal comme d'habitude, dans le blog dédié, au lieu de passer par un document Word comme je pensais devoir le faire. Catherine, quant à elle, s'est rendue au spa situé à l'étage en dessous, pour une séance de tripotages revitalisants, ou quelque chose de ce tonneau-là. Cela, cette connexion, m'a également permis de valider les commentaires du billet “de voyage” que j'avais programmé pour ce matin, et aussi de lire le mail de Dominique “Pluton”, qui est allé voir les résultats de mon scanner d'hier et m'assure que, en principe, je devrais pouvoir encore vivre jusqu'au prochain, celui de mars 2018 : la nouvelle mérite d'être arrosée, et elle va assurément l'être tout à l'heure. Pour le dîner, le Chambard nous offrait le choix entre le restaurant gastronomique (deux étoiles chez le marchand de pneus auvergnat) et la winstub : parce que nous sommes restés gens modestes, proches du peuple, nous avons opté pour cette dernière, la perspective de passer deux heures à table, en supportant les chichis communs à toutes les grandes maisons m'accablant à l'avance.

Quant à Bergotte, allongée dans l'entrée et attendant sa maîtresse, elle ne dit rien mais semble n'en penser pas moins.


Samedi 11 mars

Dix heures du matin. – La journée d’hier, contrairement à la précédente, a été impeccablement ensoleillée. Pas forcément moins fatigante, du reste, puisque, bien que n’ayant parcouru que cent cinquante kilomètres environ (contre un peu plus de six cents la veille), on a tout de même passé l’essentiel de la journée dans la voiture ; je vais y revenir.

Le dîner à la winstub de l’hôtel Chambard de Kaysersberg fut parfait, et, la tête sur le billot, je ne saurais dire le moindre mal de la cassolette de rognons aux morilles et sauce moutarde, accompagnée de spätzle maison, que j’avais choisie ; ni d’ailleurs de la terrine prise en entrée. Quand à la bouteille de pinot gris que nous vidâmes, eh bien, ma foi, elle gouleyait toute seule. Le lendemain matin, levés avant l’aurore, vu que nous nous étions couchés peu après neuf heures, nous nous sommes offert une petite promenade dans Kaysersberg, c’est-à-dire essentiellement dans sa rue principale, qui s’appelle désormais “du général de Gaulle” (la manie de changer les savoureux anciens noms de rues pour les dédier à des personnages que tout le monde a oublié vingt ans après leur mort, fait ici de considérables ravages). Ce qui est très agaçant, dans ces réputés “beaux villages”, c’est l’effort mental constant que le visiteur doit faire pour, à partir de ce qu’il voit, tenter de reconstituer ce qui était, à l’époque où l’endroit constituait encore un vrai village, ce qui ne peut se faire qu’en éliminant mentalement toutes les boutiques inutiles (souvenirs, “art” sous toutes ses formes, mais principalement les plus malencontreuses, etc.) pour tenter, par l’imagination, de les remplacer par de vraies échoppes : boulangeries, boucheries, ateliers de menuisier ou de forgeron, et ainsi de suite. Mais enfin, malgré cette inévitable défiguration touristique, Kaysersberg reste un fort bel endroit, son église s’enorgueillit (façon de parler idiote : je ne sais absolument pas si elle s’en enorgueillit ou non) d’un gigantesque christ en croix en bois sculpté, suspendu au-dessus de la travée centrale, juste en avant du chœur.

Ensuite, nous avons fait sauter Bergotte dans le coffre de Liselotte, et direction Colmar, où nous attendait le musée Unterlinden (encore une formulation imbécile (mais je l’ai fait exprès) : le musée ne nous attendait nullement et, à mon avis, se serait très bien remis si nous avions décidé de passer devant sa porte sans la franchir). Notre but était bien sûr le retable d’Issenheim, que ni Catherine ni  moi n’avions jamais vu “en vrai”. Le musée ayant été entièrement rénové récemment – et inauguré par l’inaugureur en chef, François H. – le retable est fort bien mis en valeur. Je n’en dirai pas plus car, au fond du fond, je me fous totalement du retable d’Issenheim, autant que de 98% de la peinture mondiale. Lorsque j’étais plus jeune, j’avais à cœur de faire croire – et de me faire croire – que j’aimais la peinture, qu’elle m’intéressait, me séduisait, etc. Tout ce discours sans jamais, ou presque jamais, pénétrer dans le moindre musée, sauf quand je me trouvais en villégiature dans une région ou un pays étrangers : dans ce cas, en quelque sorte, la visite au musée faisait partie de mes obligations de touriste consciencieux. Mais, en réalité, je m’en serais fort bien passé : sacrifiant au rite, je ne faisais que compléter vaille que vaille ma panoplie d’homme “cultivé” ; panoplie que n’importe quel amateur d’art, même très débutant, aurait réduite en miettes rien qu’en soufflant dessus. Eh bien, tout cela est terminé : l’âge m’a rendu libre, et je confesse, désormais sans honte ni remords, que je me fous de la peinture, presque autant que du théâtre ou de la danse (non, quand même pas autant que de la danse). Mais où en étais-je ? Je crois que j’ai mérité une petite pause.

Bon, je crois que je reprendrai ce petit monologue plus tard car, ici, une sortie s’amorce, initiée par Catherine et Béa conjointement. (Plus tôt dans la matinée, alors que nous nous trouvions seuls dans la cuisine, André a lancé une discussion à propos de notre programme de la journée ; je l’ai sagement interrompu, en lui disant que nos projets ne servaient absolument à rien, dans la mesure où c’est celui des femmes qui serait finalement adopté ; il en a convenu très aisément.) Je tâcherai donc de reprendre où j’en suis arrêté – mais c’est sans garantie.

Cinq heures. – Je reprends, après cette interruption de quelques heures, sur lesquelles je reviendrai. Donc, après le musée, et un rapide tour dans le vieux Colmar, c’est-à-dire celui qui ressemble encore tant soit peu à une ville, nous sommes allés rejoindre la route des vins à hauteur de Turckheim et l’avons suivie vers le nord jusqu’à ce qu’elle cesse d’être, faute de vignoble, Route peu longue, mais parcourue à petites étapes, presque à sauts de puce, puisque nous nous nous arrêtions dans au moins un village sur trois afin de le découvrir à pied. Néanmoins, il était à peine trois heures et demie quand nous en vîmes le bout ; or, nous avions dit à André et Béa que nous serions chez eux, à Schiltigheim, vers six heures : nous étions loin du compte, et c’est pourquoi nous n’hésitâmes pas, épaulés par Liselotte, à pénétrer au cœur même de Strasbourg, afin de refaire une petite visite à cette cathédrale que nous connaissions déjà, évidemment. Cette plongée dans une atmosphère urbaine m’a enfoncé dans une humeur mélancolieuse et vaguement dégoûtée, que j’ai retrouvée aujourd’hui, encore renforcée, dans les rues de Kehl, la ville jumelle de Strasbourg, de l’autre côté du Rhin.

Car, aujourd’hui, alors que j’étais occupé à rédiger ce journal, nous avons levé le camp en direction de jardins aménagés sur les deux rives du Rhin. On peut, à cet endroit, passer de France en Allemagne – et réciproquement bien entendu –, si on est piéton ou cycliste, en empruntant une passerelle qui, judicieusement, à été nommée “passerelle des deux rives”. Nous avons sommairement déjeuné à la terrasse d’un restaurant qui n’avait d’allemand que sa situation géographique, tout le personnel étant audiblement alsacien et la cuisine apatride. Il régnait une douceur printanière qui a rendu ce long moment très agréable ; après quoi, nous avons marché jusqu’au centre de Kehl, empruntant pour cela quelques rues résidentielles qui, toutes, portaient le nom de différents personnages des Nibelungen. C’est arrivé dans le centre, nettement plus animé, que mon humeur a commencé à s’assombrir et à s’attrister ; lorsque je me suis avisé que, désormais, quand on franchissait le Rhin, il n’y avait plus de différences repérables entre les populations française et allemande (ou alsacienne et wurtembergeoise, si l’on veut rester régional), puisque la plupart de ces badauds que je croisais avaient tous de ces faciès banalement exotiques que l’on rencontre désormais partout en Europe, et spécialement en France, qui forment presque le “fond du tableau”.

De toute façon, ce n’est même pas simplement cet exotisme massif et déplaisant qui m’attriste : c’est la mine et l’accoutrement général des gens, qu’ils soient de souche ou non : vieux adultes béats sur patins à roulettes, gamines de treize ou quatorze ans ressemblant à des modèles réduits de putes professionnelles, femmes voilées, barbus islamoïdes à la mine fermée, voire obtuse, souchiens déambulant en survêtement ou en shorts, etc. Je crois que c’est la raison principale, plus encore que le bruit, qui m’empêcherait désormais de vivre en ville, quelle que soit la ville : mes contemporains sont devenus vraiment trop laids (et devenus volontairement, par choix, par enlaidissement revendiqué) pour que je puisse les côtoyer sans tomber dans des puits de chagrin.

Sinon, la journée fut très agréable.


Dimanche 12 mars

Six heures. –  Nous sommes rentrés à bon port, contents mais fatigués (surtout moi qui ai conduit d'une traite de Strasbourg à ici). Je crois que ce journal attendra demain, pour la fin de notre périple alsacien ; du reste, il n'y a pas grand-chose à dire de plus.


Lundi 13 mars

Sept heures dix. – En fait, comme je le notais sommairement hier, je crois bien n'avoir rien de palpitant à ajouter au récit déjà fait, dans la mesure où la soirée de samedi se déroula sans fait notable – sinon que j'y bus un peu plus que la veille – et que le voyage de retour, entrepris dès neuf heures et demie du matin, se passa, lui, sans anicroche. Hier soir, le traditionnel apéritif “de retour” se combina impeccablement avec la fatigue pour nous envoyer au lit bien avant dix heures. Quant à la journée d'aujourd'hui, elle fut occupée à gagner 150 € grâce à M. Jean-Pierre Pernaut, et à poursuivre la lecture du Solde de Bernard Frank, lequel m'a donné l'envie saugrenue, et qui, je l'espère fermement, m'aura quitté demain, de retenter ma chance avec L'Idiot de la famille de Sartre. J'ai aussi fait un tour au milieu du troupeau de mes blogueurs habituels ; pour constater que rigoureusement rien ne s'était produit en mon absence. Ce qui est, en somme, plutôt apaisant.


Mardi 14 mars

Sept heures. – Et comme chaque fois que je me retrouve en Alsace, l'impression à la fois tenace mais peu crédible que c'est ici, dans cette région que j'aime finalement plus que tout autre, que je terminerai ma vie, d'une façon ou d'une autre. Sans doute parce que, ayant passé presque toute mon enfance juste de l'autre côté du Rhin, puis y étant revenu sans interruption notable depuis que je connais André – ce qui fera 40 ans à la fin de cette année –, c'est au fond, avec les Ardennes, le coin de France auquel ma vie n'a jamais cessé d'être liée, à quoi tous mes moi dispersés, discordants, désunis, peuvent tant bien que mal se raccorder les uns aux autres.

Parallèlement, je suis bien obligé de constater que nos visites à Schiltigheim s'espacent chaque fois un peu plus – mais il est déjà beau qu'elles se produisent encore, dans la mesure où André est le seul de mes amis “historiques” que je continue à voir, et avec un plaisir intact, quand tous les autres ont disparu de ma vie, sans qu'il y aille, je crois, de leur faute ni de la mienne. Mais enfin, même avec lui et Béa, les rencontres se font plus rares ; et je me disais cet après-midi que je venais peut-être de leur faire ma dernière visite, ou l'avant-dernière si l'on veut à tout prix faire preuve d'optimisme. Cela ne m'a pas abattu, ni même vraiment attristé ; peut-être environné d'une sorte de saudade, qui se mariait parfaitement avec la lecture du journal de Miguel Torga, écrivain portugais dont j'ignorais l'existence jusqu'à récemment et dont j'ai acquis le journal (1933 – 1977) ainsi qu'un gros livre, qualifié de “roman autobiographique”, La Création du monde, que je n'ai pas encore ouvert – mais le journal, commencé après le déjeuner, s'annonce très bien. Il n'est malheureusement pas complet, ce journal, mais ces “pages choisies” sont tout ce que l'on peut trouver en français, ainsi qu'un deuxième volume qui va de 1977 à la mort de Torga, en 1993, si je me souviens bien.

Torga, né en 1907, a passé toute sa vie entre la région Tràs-os-Montes où il a vu le jour et la ville universitaire de Coïmbre, où il exerça les professions de médecin généraliste puis d'oto-rhino-laryngologiste. Avec, çà et là, quelques courts séjours en prison. Et je me disais tout à l'heure que, au printemps de 1985, visitant Coïmbre en compagnie de Jef et Tica – qui font partie, surtout lui, des “historiques engloutis”, contrairement à André et Béa… –, j'avais peut-être, dans la rue ou à l'université, croisé ce vieil homme sans me douter que passait près de moi un écrivain que je lirais 32 ans plus tard, assez longtemps après sa mort.

Avant de passer à Torga, j'avais ouvert les Antimémoires, achetés sous l'influence pernicieuse de Bernard Frank. Je n'avais pas lu Malraux depuis l'adolescence, et uniquement ses romans ; j'en suis tombé de ma chaise, qui était d'ailleurs un fauteuil : il y avait longtemps que ne m'était pas échu un livre aussi empesé d'emphase, un écrivain aussi pompeux et apprêté. À côté de lui, Chateaubriand prendrait presque des allures de Léautaud ! Au bout de cinquante pages, le livre est parti directement à la poubelle (celle avec le couvercle jaune, réservée au carton et au papier). Comme il ne m'avait été vendu que 0,90 €, il n'a été regretté par personne.


Jeudi 16 mars

Sept heures vingt. – Depuis toujours (ce “toujours” n'a pas encore quarante ans, toutefois), le voyage à Strasbourg a eu des prolongements, non seulement pour moi mais aussi pour Philippe Bernalin, à l'époque incroyablement lointaine où il en faisait partie. Nous nous disions, sur le chemin du retour mais encore les quelques jours suivants, que passer deux jours avec André avait un effet concret sur nous, même si nous n'étions guère capables de préciser lequel. Je ne le suis pas davantage aujourd'hui. Mais c'est un effet qui, cette fois, se prolonge. Peut-être à cause de ce que j'ai noté ici hier ou avant-hier ; de cette impression que cette visite était sinon la dernière, du moins l'une des ultimes. Et aussi parce que, des amis que j'ai eus à l'époque où Philippe était vivant, il est le seul rescapé, le dernier à participer plus ou moins à ma propre existence. Où sont les quelques autres ? C'est une question qui vient de loin : Que sont mes amis devenus ? demande l'un ; Où sont les gracieux galants que je suivais au temps jadis ? s'interroge l'autre, deux siècles plus tard. La réponse aussi est à peu près identique, en ceci qu'elle n'explique rien : Je crois le vent les a ôtés, suggère l'aîné ; les aucuns sont morts et raidis, murmure son suivant, ce qui, finalement, serait une explication plutôt rassurante. Car ils ne sont pas tous morts et raidis, loin de là. Alors, où sont-ils, ces silencieux, ces absents, que l'on a connu si plaisants en faits et en dits ? Et où suis-je pour eux ?

– Première tonte de l'année, à l'occasion d'une journée étonnamment printanière, que nous avons conclue par un premier apéritif vespéral “en terrasse”. (Je ne note cela que pour me sortir du paragraphe précédent.)


Dimanche 19 mars

Dix heures du matin. – J'aurai 61 ce soir, à sept heures ; réalité peu agréable (mais pas moins que, l'année dernière, d'en avoir eu 60…) que je tâcherai de diluer dans la Montée de Tonnerre dont j'ai fait l'emplette hier.

– Hier encore (j'avais 20 ans, je caressais le temps…), en fin de matinée, appel téléphonique de ma belle-sœur, Dominique, depuis Dubaï où Philippe et elle résident avec leur benjamine depuis déjà quelques années (mais combien ? Impossible de le préciser). C'était pour nous dire qu'ils comptaient passer le mois de juillet dans les Landes, plus précisément à Parentis-en-Born où ils ont acheté une maison il y a… (là encore, pas moyen de dater l'événement !), et nous demander si cela nous agréerait de faire le voyage pour descendre les voir. Notre réponse a été oui ; et, dès ce matin, je nous ai réservé une chambre à l'hôtel Cousseau, sis à Parentis même. Au départ, ma mère devait être du voyage, ce qui compliquait un peu les choses, car il aurait fallu au préalable que j'allasse la chercher chez elle, puis que je la reconduisisse (je n'en suis pas trop sûr, de celui-là…) à notre retour. Mais, finalement, l'idée de faire un pareil voyage à son âge, pour passer seulement trois jours dans les Landes, ne l'enthousiasmait vraiment pas et, plutôt sagement, elle a décidé d'y renoncer. Nous serons donc trois Landais, entre le 5 et le 9 juillet : Catherine, Bergotte et moi. [Rajout du 26 avril : nous ne serons finalement que deux…]

– Catherine, il y a une minute, me disait que nous étions partis pour “bouger” davantage qu'avant, maintenant que nous sommes retraités. Et je lui faisais remarquer que nous nous étions déjà étonnés de ce phénomène lorsqu'il avait concerné mes grands-parents maternels, puis mes parents quelques années ensuite. Il y aurait donc peut-être, là, une sorte de “phénomène compensatoire”, sinon général du moins fort répandu : puisque plus rien ne me contraint à sortir de chez moi, je vais enfin pouvoir sortir librement de chez moi ; quelque chose dans ce genre…


Lundi 20 mars

Sept heures cinq. – J'ai réussi à vivre jusqu'à l'âge qui est le mien depuis vingt-quatre heures sans avoir jamais lu une ligne de Scott Fitzgerald ; ça n'a pas toujours été facile, mais enfin c'est une chose dont je ne pourrai plus me targuer, ayant passé mon après-midi avec Gatsby. Roman qui ressemble à un bal de fantômes, à une sorte de valse lente menée par un chorégraphe changeant continuellement d'aspect, dont on n'est même jamais certain qu'il existe, ni d'ailleurs les autres protagonistes qui, tous, semblent flotter dans un espace-temps incertain, toujours prêts à fondre, à se diluer, comme une peinture exposée à une trop intense chaleur ; cette chaleur qui, justement, s'appesantit sur New York juste avant que n'éclate le drame de l'accident, puis du meurtre suivi du suicide. Du reste, il n'éclate pas réellement : dans un monde de spectres, ou de lucioles, si on veut être un peu moins grandiloquent, la mort elle-même ne parvient pas à produire des déflagrations bien impressionnantes.

Comme une seule découverte ne suffisait pas à ma journée, j'ai immédiatement enchaîné avec Un homme au singulier (A Single Man) de Christopher Isherwood, écrivain dont je n'avais non plus jamais rien lu : ça démarre fort bien. Comme on voit, ma soixante-deuxième année a commencé sous le signe de la plus grande audace.


Mardi 21 mars

Huit heures moins le quart. – Cinq pékins disposés en rang, debout, presque au garde-à-vous, sur un plateau de télévision,  soumis à la question par deux pitoyables épouvantails nommés “journalistes” : ils prétendent, tous cinq, devenir président de la République. Le vieux con que je suis essaie d'imaginer de Gaulle, Pompidou, et même Giscard ou Mitterrand, se pliant à ce cirque : pas moyen.

Un peu plus tard, c'est le ministre de l'Intérieur qui démissionne, parce qu'il aurait peut-être fourni des jobs d'été à ses enfants, il y a quelques années. À sa place, le président de la République – ou son Premier ministre dont chacun a déjà oublié le nom – nomme un remplaçant parfaitement inconnu. Tout le monde s'en fout, personne ne commente, on regarde ailleurs. On en arrive – j'en arrive – à espérer que la course à l'abîme s'accélère ; qu'on en finisse une bonne fois, puisqu'il n'est plus question de remonter la pente. Je ne sais évidemment pas ce qui adviendra après ce qu'on a appelé l'Occident ; ce sera peut-être très bien, et je le souhaite à nos successeurs. Mais il me paraît désormais certain que l'Occident en question est mort.


Jeudi 23 mars

Sept heures cinq. – Le prochain hors-série de FD ne sera pas un “Destins brisés” mais tout entier consacré à Monaco, son rocher, son casino, ses Grimaldi, etc. Et, tel que l'affaire semble se dessiner, je vais en écrire au moins la moitié à moi seul, ce qui représente un gros travail, notamment les deux articles se faisant suite : un “historique” et un “économique” (les deux devant être digérables par notre lectrice type), qui devraient, à eux deux, avoisiner les quarante mille signes ; sans compter trois autres babioles concernant Grace, Caroline et Stéphanie, mais qui, elles, sont davantage des adaptations et compléments d'articles déjà écrits par moi (pour de précédents “Destins brisés”, justement). Tout cela doit être fini pour le 20 avril, sachant que je ne pourrai rien faire la première semaine du mois, celle où nous avons prévu de rejoindre les Pluton à Nohant. Je me remonte le moral en songeant aux quelque quatre mille euros que ce numéro va faire tomber dans l'escarcelle de Catherine, mon exploiteuse (exploiteure ?) en chef.

– Au chapitre des lectures, j'ai remisé Isherwood, dont les souvenirs, Christopher et son monde, m'ont moins enthousiasmé qu'Un homme au singulier, pour revenir à Scott Fitzgerald ; lecture double puisque j'alterne Tendre est la nuit (pour l'instant moins emballant que Gatsby, à mon sens) et sa biographie par un nommé Bruccoli, laquelle, me dit-on, “fait autorité”. Pour ce qui est des mémoires d'Isherwood, j'ai tout de même été frappé par leur construction diffractée, si je puis dire : il décrit ses aventures de jeunesse voyageuse à la troisième personne : « Christopher décida de faire ceci… Ce fut cette année-là que Christopher rencontra… etc. » Mais, lorsqu'il entend nuancer un aperçu “d'époque”, ou apporter une précision, voire un jugement, moral ou non, sur lui-même, le “je” revient, sans que pour autant Christopher ne s'efface ; il y a alors dédoublement dans le temps : « Je ne crois pas que Christopher ait eu raison de… Je me souviens avec précision de la lettre que Christopher écrivit… » Tout cela est encore compliqué par le fait que, souvent, l'auteur confronte son Christopher aux personnages qu'il en a tirés dans ses romans, à l'époque ou un peu plus tard, lesquels portent évidemment d'autres noms. Et tout cela reste parfaitement lisible, semble même apporter un surcroît de clarté. Il n'empêche que le résultat ne m'a pas paru particulièrement intéressant ; il est possible que l'aspect “petite diaspora homo” qui baigne le livre y soit pour quelque chose ; pourtant, c'est une chose qui ne m'a jamais rebuté, ni même freiné dans mon goût pour les livres les plus exclusivement homosexuels de Renaud Camus ; il doit donc bien y avoir autre chose, mais je n'ai pas très envie de gratter pour trouver quoi.


Vendredi 24 mars

Sept heures vingt. – Il n'y a rien à lui rapprocher, à cette biographie écrite par Mr Bruccoli, vraiment rien : elle paraît complète, écrite (et traduite) de façon honorable, sans considérations filandreuses, etc. Le problème est que, plus j'avance en ses pages et moins la personne de Fitzgerald me semble attirante ; cela commence par une vague irritation, face à ses rodomontades souvent puériles, pour se transformer en un début d'animosité. C'est au point qu'à un moment, après environ trois cents pages lues, je me suis demandé si cet éloignement de plus en plus grand entre nous deux n'allait pas m'empêcher de poursuivre la lecture de Tendre est la nuit, dont j'ai achevé hier la première partie, soit environ le tiers. Afin d'en avoir le cœur net, j'ai remisé Bruccoli pour me replonger dans l'œuvre même. Est-ce le fait que le roman bascule entre la première et la deuxième partie, par un grand flash-back ? Toujours est-il que le livre m'a repris, et même plus étroitement que dans ses cent cinquante premières pages. Finalement, je devrais peut-être abandonner la biographie. Car, au fond, la vie des époux Fitzgerald ne m'intéresse pas plus que cela ; et même moins.


Samedi 25 mars

Sept heures vingt. – J'en ai terminé avec Tendre est la nuit, puis avec la biographie de Matthew Bruccoli. Le roman est décevant, surtout lorsque, comme moi, on sort tout juste de Gatsby : mal construit, complication inutile du flashback de début de deuxième partie ; et, surtout, le peu d'intérêt et la relative incohérence du personnage principal, Dick Diver, qui sombre trop vite dans une déchéance que le lecteur peine à s'expliquer. Quant à Fitzgerald lui-même, rarement une biographie m'aura autant éloigné du personnage dont elle a fait son sujet : quelle vie sinistre que celle-là ! et quel pauvre bonhomme, à la fois pitoyable et horripilant ! Je sais bien que l'œuvre est censée tout racheter, mais enfin, là, dans ce cas précis, j'ai eu bien du mal à m'en persuader ; je pense même n'y être pas du tout parvenu : Scott Fitzgerald, voilà bien un homme dont on ne regrette pas de ne l'avoir jamais rencontré. En fait, livre refermé, je m'aperçois que le sentiment qui domine chez moi est une grande tristesse devant un tel gâchis. Et c'est sans doute elle, cette tristesse profonde, qui s'est muée rapidement en exaspération, sentiment beaucoup plus simple à canaliser, à gérer.

Je pense que, demain, je vais sagement revenir à mes Portugais. En tout cas à mi-temps car j'ai reçu ce matin le livre de Jean des Cars sur les Grimaldi à travers les âges, pensum qu'il va falloir que je m'appuie, et en prenant des notes siouplaît ! Ce qu'il ne faut pas faire, quand même, pour payer nos prochains Relais et Châteaux…


Dimanche 26 mars

Sept heures et quart. – Serait-il exagéré de définir José Maria Eça de Queiroz comme un “écrivain français de nationalité portugaise” ? Sans doute, oui ; ne serait-ce que parce qu'il écrivait dans sa langue maternelle et non dans la mienne. Néanmoins, lorsqu'on lit La Capitale, que ce contemporain presque parfait de Zola écrivit à la fin des années soixante-dix, on a réellement l'impression de lire un roman français, avec toutefois un certain sentiment d'étrangeté diffuse, comme si une bizarrerie presque onirique s'était glissée là, subrepticement. C'est que La Capitale, de par son sujet, son déroulement, les milieux dans lesquels évolue l'histoire, lorgne de façon explicite du côté des Illusions perdues balzaciennes (du reste, Eça de Queiroz fait explicitement référence à Balzac plusieurs fois dans le livre) ; mais, en même temps, le lecteur s'aperçoit tout de suite, avant même qu'Artur Corvelo, ce “grand homme de province” ne monte à Lisbonne (est-ce que les provinciaux portugais montent à Lisbonne comme les Lorrain ou les Gascons, à Paris ?), que ces Illusions perdues lusitaniennes ont été vidées de leurs personnages  balzaciens pour être remplacés par ceux de l'Éducation sentimentale de Flaubert, Lucien Chardon s'est mué en Frédéric Moreau, avec tous les rétrécissements que cela entraîne, de même que les autres protagonistes se sont eux aussi débalzacisés et flaubertisés. Du reste, si l'histoire doit beaucoup à Balzac, le style, lui, penche très nettement du côté de Flaubert ; au point que, souvent, il faut aller vérifier le nom de l'auteur sur la couverture pour être bien sûr qu'on est à Lisbonne et non à Paris ou à Yonville. Exemple de phrase parfaitement flaubertienne – mais je pourrais en citer cent autres (c'est moi qui souligne) : « Il mangeait d'un appétit tout provincial et les noms français des plats les lui faisaient trouver meilleurs. » Ou encore ce début de paragraphe : « Le Moyen Âge l'enthousiasma, avec ses cathédrales et ses monastères, et le Rhin gothique avec ses châteaux d'héroïques burgraves dressés sur des pitons rocheux ; l'Orient l'enchanta, avec ses cités hérissées de minarets où se posent les cigognes, les caravanes dans le désert, les jardins des sérails où soupire, en même temps que le murmure de l'eau, la passion musulmane ; puis il fut attiré par la Renaissance italienne, ses galants Décaméron et la pompe de ses papes, etc. » ; on croit voir se dérouler une rêverie frelatée et sans prise sur rien d'Emma Bovary.

Pour autant, le Portugais n'est pas le vil imitateur de ses prédécesseurs français (pour qui il ne s'est jamais caché d'avoir une très grande admiration). Il fait preuve presque tout le temps d'un humour légèrement teinté de cynisme qui le ferait plutôt pencher du côté de Dickens, mais avec un ton bien à lui, moins “bon enfant” que celui de l'Anglais. Il peut même lui arriver d'annoncer, de préfigurer des livres encore dans les limbes. Ainsi cette phrase : « Il s'extasia devant l'illustre Fonseca qui, dans son horreur pour les expressions vulgaires, commandait un bifteck chez Carneiro en s'écriant : “Apportez-moi un lambeau du vieil Apis préparé selon les formules du progrès !” » Est-ce qu'on n'a pas, soudain, l'impression d'entendre parler le Bloch de Proust ? De même, lorsque le personnage du journaliste parasite et exploiteur de gogos (son nom est en train de m'échapper) s'exclame “Tout pour les amis, tout !”, est-ce que ne pointe pas déjà monsieur Verdurin ?

À ce stade de mes ratiocinations, il est temps d'avouer que je n'ai encore lu que 230 pages sur 500, et que la suite du roman va peut-être m'infliger, ce jour ou demain, de sévères démentis.


Mercredi 29 mars

Sept heures vingt. – Il n'est pas mal du tout, le roman d'Eça de Queiroz, même s'il m'a semblé que l'intérêt fléchissait un peu dans les dernières dizaines de pages, tant l'issue est prévisible. C'est en cela que le Portugais me paraît tout de même inférieur à ses deux devanciers français, Balzac et Flaubert : on voit trop bien et trop tôt que son personnage principal, Artur, n'a aucune chance ; que, par décret de l'auteur en quelque sorte, il est condamné dès la première page à subir désillusion sur désillusion ; pour l'excellente raison que c'est une nullité ; pas antipathique, d'ailleurs, mais parfaitement vide de toute espèce de talent, ce qui n'est pas le cas de Rubempré, je suis bien obligé de le reconnaître, malgré le mépris qu'il m'a toujours inspiré. Même Frédéric Moreau a plus de relief, une certaine “épine dorsale”, ce qui fait que, presque jusqu'au bout de L'Éducation sentimentale, on se dit qu'il va peut-être, quand même, arriver à quelque chose. Ce doute, le Portugais nous en prive dès le début de son roman.

J'ai ensuite voulu enchaîner avec Un amour de perdition, de Carmelo Castelo Branco, écrivain contemporain de Flaubert, donc de la génération précédant celle d'Eça de Queiroz, mais j'ai jeté l'éponge après soixante ou soixante-dix pages : les passions “sublimes et contrariées” d'adolescents, façon Roméo et Juliette, ce n'est vraiment plus de mon âge.

De toute façon, il me fallait entamer un cycle monégasque, puisque je dois à mes Puissances tutélaires deux longs articles sur l'histoire et l'économie de Monaco (environ quarante mille signes au total) et que, pour cela, il m'a bien fallu acheter deux ou trois livres traitant de ces sujets. Ça ne m'amuse pas plus que cela, mais enfin, comme l'argent ne tombera pas des branches de notre cerisier (en fleurs)… Monégasque, je le suis doublement puisque, en plus de ces lectures annotées, je viens de remanier trois articles déjà écrits – à propos de Grace, Caroline et Stéphanie – et d'en écrire un quatrième, concernant la benjamine de la famille ; il m'en reste un cinquième à faire sur sa sœur, avant de quitter la maison pour quatre jours : direction le Berry et la bonne dame de Nohant, chez qui nous retrouverons les Pluton, mardi en fin de journée. Entretemps, samedi midi, nous aurons reçu ma mère, ma sœur et son homme. C'est bien ça que l'on appelle une retraite paisible ?

– Deuxième tontine de l'année, cet après-midi.


Jeudi 30 mars

Sept heure et quart. – Visite annuelle chez la dentiste de Pacy : râtelier comme neuf. C'est réconfortant de se dire que, sur l'ensemble de la machinerie, il y a reste deux ou trois secteurs qui ne partent pas encore en digue-digue. De toute façon, personne, à ma connaissance, n'est jamais mort d'un cancer des molaires ni d'un infarctus des canines. Quant aux incisives, je les ai à l'œil.


Vendredi 31 mars (écrit le lendemain matin, 1er avril)

–  Soirée agitée et fort peu agréable, hier (31 mars, donc) : entre sept heures et minuit, Bergotte s'est offert quatre crises d'épilepsie, ce qui est toujours très impressionnant, comme on sait, et à quoi s'ajoute ce pénible sentiment d'impuissance totale face au haut mal. Catherine a rendez-vous avec elle chez le vétérinaire dans une heure ; mais si la médecine, même animale, pouvait quelque chose contre l'épilepsie, je pense qu'on le saurait. Naturellement, cela tombe aussi mal que possible, puisque nous attendons aujourd'hui ma mère, Isabelle et Olivier à déjeuner, et que, mardi matin, nous allons rejoindre les Pluton à Nohant pour quatre jours. Bref, un mois qui se termine dans les teintes grisâtres.