mardi 29 novembre 2016

Octobre 2016









PÉAGE EN VUE









Samedi 1er octobre

Huit heures et demie. – Demi-journée chez ma sœur, avec ma mère. De retour ici, tout à l'heure, Catherine et moi nous sommes dit la même chose : que nous avions été frappés par le vieillissement, le recroquevillement physique de ma mère. Bien sûr, elle va vers ses 84 ans (le 2 janvier prochain), ce qui devrait suffire à expliquer ce que je viens de dire. Mais en fait, non : elle n'a commencé à devenir une très vieille femme que depuis la mort de mon père. Je ne sais pas, ne peux savoir et ne saurai jamais, quelle déflagration a produit cette disparition en elle ; je peux essayer d'imaginer, mais en vérité c'est impossible. D''autant que ma mère parle de moins en moins.

Mais, même avant, il y a longtemps, quand elle parlait, quand elle menait notre famille d'une main indubitable : qu'est-ce que je savais d'elle ? Ai-je jamais eu la moindre idée de ce que ma mère pensait de la sienne ? Ou de son père ? De son enfance ? Du premier garçon qui l'a éveillée ? Non, rien. Est-ce que cela me manque ? Non. L'idée que ma mère me reste à jamais opaque m'est finalement plutôt agréable. En tout cas, elle me semble, cette idée, naturelle. Mon père me demeure une sorte d'énigme, même si, par ailleurs, je vois bien qu'il était d'une transparence d'enfant. Ma mère ne doit pas être très différente de lui, de ce point de vue. Mais je sais que je vais entretenir cette opacité factice et indispensable


Dimanche 2 octobre

Sept heures et quart. – Pourquoi diable me suis-je brusquement arrêté, hier, au milieu de ma phrase ? On ne devrait jamais tenter de tenir son journal après boire, même en cas de libation assez modeste, comme ce fut le cas. D'un autre côté, l'alcool, en dilatant les sensations, accroît l'envie de noter certaines choses, qui seraient peut-être restées “dans le sac” sans lui et ses effets.

– Passé l'essentiel de la journée à lire les cent premières pages d'À travers un trou d'aiguille, livre de l'historien américain Peter Brown, chaudement recommandé la semaine dernière par Michel Desgranges et que, en zélé disciple, le me suis empressé d'acheter au retour de chez lui. Le titre est une référence directe à la parole du Christ, à propos du chameau, du chas de l'aiguille, des riches et du royaume des cieux. Il est sous-titré ainsi :  La richesse, la chute de l'empire romain et la formation du christianisme. Toute la partie que j'ai lue se situe au IVe siècle, celui de la conversion de l'empereur Constantin au christianisme, mais aussi des saints Ambroise et Augustin, à qui il est largement fait référence. Il est encore trop tôt pour que j'en dise davantage, à propos de ce livre foisonnant et d'un très grand intérêt, pour qui s'intéresse à cette époque charnière, riche d'enseignements pour nous, de l'Antiquité tardive.


Mardi 4 octobre

Sept heures vingt. – Matinée essentiellement bancaire. Profitant de ce que la tornade biélorusse tentait de rendre présentable notre bauge, nous partîmes vers dix heures et demie pour l'agence du Crédit Mutuel (notre banque) de Pacy-sur-Eure, où Catherine avait pris rendez-vous avec une jeune femme au rire quelque peu agaçant, mais au sourire charmant et à la poitrine avantageuse. Je l'y suivis en traînant les pieds, mais il se trouve que ma présence était hélas indispensable. Il s'agissait :

1) de me donner une procuration sur le livret de Catherine (au cas où elle mourrait sans prévenir et que ses fucking enfants tenteraient de me piquer ses économies, qui sont en grande partie les miennes) ;

2) de lui ouvrir un compte “courant” à son seul nom (mais avec procuration pour moi), au cas où, comme il est prévu, elle devienne “officiellement” pigiste à FD ;

3) de nous ouvrir un compte commun, censé remplacer, d'ici quelques mois, celui que nous avons dans la même banque, mais en Île-de-France.

Contrairement à ce que je pensais, tout cela s'est fait en moins d'une heure. Nous voilà donc à la tête de comptes multiples, alors que nous sommes à peine capables d'en gérer un : j'attends de cette situation des réjouissances inédites. Pour l'instant, est-il besoin de le préciser ?, tous ces comptes sont absolument vides d'argent et attendent avec sérénité la pluie d'or qui va s'abattre sur eux à la fin de ce mois, lorsque je serai véritablement expulsé du groupe Lagardère-Active.

– En dehors de ces impressionnantes tractations financières, nous avons pris ce soir un modeste apéro, sous prétexte que Catherine part demain matin, pour cinq jours, chez sa fille, à Saint-Malo, et que c'était peut-être la dernière soirée que nous passions ensemble – allez savoir.

J'ajoute que, contrairement à la dernière fois (août, Québec…), non seulement je vais être abandonné, mais en plus, d'une certaine façon, emprisonné, puisque, cette fois, Catherine part avec la voiture. Heureusement, j'ai fait provision de spiritueux divers.


Mercredi 5 octobre

Cinq heures. – Catherine a pris le volant à neuf heures moins le quart, comme elle avait prévu de le faire. Coup de téléphone à midi et demie pour me dire qu'elle était bien arrivée, ce qui est heureux. Me voilà donc à nouveau seul pour un peu plus de cinq jours (elle devrait être de retour lundi midi) : il y a du pleurnichage dans l'air, le vieux machin va encore gémir qu'il ne sait pas quoi faire de sa carcasse, qu'il compte les heures, etc. ; la routine.

Cela dit, je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer aujourd'hui, puisque, ayant reçu Naissance d'une nation au courrier de ce matin, je viens de me taper les trois heures de ce film d'anthologie. Je comprends que l'œuvre fasse encore couiner les progressistes en peluche de nounours : la seconde partie, qui se situe juste après l'assassinat d'Abraham Lincoln, est un hymne à la gloire du Ku Klux Klan, sans l'action purificatrice de qui les États du Sud seraient tombés aux mains des noirs, lesquels ne rêvent évidemment que de s'emparer des pauvres vierges blanches pour leur élargir le centre d'accueil. Même moi, j'ai trouvé que Griffith en faisait un peu trop, c'est dire… Il reste que c'est un film génial, de par sa construction et son montage en histoires se déroulant simultanément. Les scènes de foule et de bataille sont particulièrement impressionnantes : quelle que soit l'énormité de son cadre, sa profondeur notamment, Griffith l'occupe tout entier, en une multiplicité de plans étagés, depuis celui qui se trouve juste devant sa caméra jusqu'au plus éloigné du spectateur, où se devinent encore des figurants, des chevaux, des canons, etc., minuscules mais jouant réellement leur scène, ce qui donne au spectateur l'impression de regarder tout cela par effraction, d'avoir lui-même surgi au milieu de la rue ou sur le champ de bataille (j'ai l'impression de m'exprimer en sabir, depuis quelques lignes…). Je crois que je vais rester avec Griffith et, demain, regarder Intolérance.

Pour ma soirée d'après apéro, pas de problème : la saison 5 d'American horror story m'a été tout à l'heure livrée par porteur spécial. Je vais probablement en regarder trois épisodes d'un coup. Comme il y en a douze au total, la saison me mènera jusqu'à samedi soir inclus. Pour dimanche, j'ai prévu de regarder les deux premiers épisodes de la série anglaise Penny dreadful, afin de voir si elle serait tolérable par Catherine ; si c'est le cas, nous la reprendrons da capo à son retour.


Jeudi 6 octobre

Cinq heures. – Journée assez peu différente de celle d'hier. Lecture ce matin (étant, comme d'habitude, incapable de me concentrer vraiment, en l'absence de qui on sait, j'ai momentanément abandonné Peter Brown pour reprendre Muray : ses entretiens avec Élisabeth Lévy, qui sont, je crois bien, son dernier livre), et trois heures de D.W Griffith cet après-midi, en remplaçant simplement Naissance d'une nation par Intolérance. La seule différence notable est que, ensuite, j'ai tontiné le jardin. Quant à ma soirée, elle devrait elle aussi ressembler à la précédente comme sa jumelle : court apéritif musical, dîner sur le pouce, debout dans la cuisine, puis deux épisodes d'American horror story, dont il me semble bien, pour l'instant, que cette saison 5 est d'assez loin la plus baroque de l'ensemble. Pour l'instant, après deux épisodes d'une heure, je continue à n'y comprendre à peu près rien, mais c'est une incompréhension plutôt agréable : je me laisse promener, tel un enfant au landau, sans me préoccuper de l'endroit où l'on va arriver, me contentant d'observer le défilé du paysage.

Intolérance n'est pas aussi réussi que Naissance d'une nation. Je ne sais pas si Griffith a vu trop grand, mais il ne parvient pas vraiment à lier les quatre histoires qu'il raconte et qui, en principe, sont réunies par leur thème commun, indiqué par le titre. L'histoire principale, celle qui occupe d'assez loin le plus d'espace, se déroule à l'époque contemporaine – contemporaine du film, il va sans dire. Ensuite, par ordre d'importance décroissante, on est transporté à Babylone au VIe siècle avant J.C., en France à l'époque de la Saint-Barthélémy et en Galilée au moment de la passion du Christ. Les deux dernières sont peu développées et celle du Christ fait même franchement “croupion”. L'impression d'inaboutissement, pour ne pas dire d'échec, vient surtout du fait que le thème censé fédérer les quatre récits n'est finalement que peu agissant. Je veux bien que la Saint-Barthélémy ait à voir avec l'intolérance, mais quid de la vie de Jésus et de sa mort ? Quant au récit “contemporain”, son intrigue centrale relève de l'erreur judiciaire et en aucun cas de l'intolérance. Malgré ces réserves, cela reste un grand film, dans lequel on retrouve cet art éblouissant de Griffith, d'emplir à ras bord chacun de ses plans, quelles qu'en soient sa largeur et surtout sa profondeur : il les sature littéralement d'actions, créant une sensation de vie intense. Il faudrait aussi évoquer son génie du montage, mais cela dépasserait très probablement mes compétences.

Je m'aperçois surtout, depuis quelques jours, à quel point le cinéma a peu gagné, et sûrement beaucoup perdu, à se mettre à parler : le “langage” cinématographique, que les meilleurs réalisateurs étaient en train d'inventer, se suffisait à lui-même ; et il aurait sans doute atteint une richesse insoupçonnée si le parlant n'était venu tuer ce bouillonnement, en ramenant le cinéma vers le théâtre. C'est à ce point que, plusieurs fois, durant Intolérance, je me suis agacé de l'apparition d'un “carton” censé nous expliquer un point précis de l'intrigue, que les seules images m'avaient déjà parfaitement fait comprendre. Mais sans doute était-il nécessaire, en 1916, de mâcher un peu le travail du spectateur lambda, qui se trouvait face à un moyen d'expression dont il ne pouvait maîtriser parfaitement tous les codes, pour la bonne raison que les codes en question étaient en train de s'élaborer sous ses yeux.


Vendredi 7 octobre.

Cinq heures. – J'ai regardé, tout à l'heure, les deux premiers épisodes de Penny Dreadful, série anglaise qui, pour le moment, comporte trois saisons (mais, prudent, je n'ai acheté que la première…). Cela démarre fort bien, mais j'ai vu tout de suite qu'il ne s'agissait pas d'une série “pour Catherine”. Je crains que de retrouver en même temps Jack l'Éventreur, Dorian Gray et le Dr Frankenstein, cela soit un peu trop pour elle ; sans compter quelques vampires qui m'ont tout l'air de remonter à la plus haute Antiquité. Du reste, je ne sais pas encore si, pour moi-même, je commanderai la saison suivante : j'attends d'en avoir vu un peu plus ; d'autant que, même d'occasion, elle n'est pas donnée, cette série…

– De son côté, dans le genre je-m'éclate-à-Saint-Malo, Catherine dépense à pleines brassées le gros chèque que je n'ai pas encore : vêtements, thalasso et tout le tremblement ; elle a parfaitement raison de le faire. D'ailleurs, pour être dans le même ton, je me demande si je ne vais pas acheter tout de suite la saison 2 de ma série horrifique.


Samedi 8 octobre

Quatre heures et demie. – J'aurai finalement passé l'essentiel de la journée à me dire qu'il faudrait bien aller écrire mes cinq mille signes pour FD (à propos de François Mitterrand et Anne Pingeot, sujet débandant s'il est possible) et à n'en rien faire : ce sera pour demain, où je n'aurai plus le choix ni de possibilité d'atermoiement. À la place j'ai regardé M le Maudit, que je n'avais pas revu depuis sa découverte : je devais avoir entre 18 et 20 ans. J'ai trouvé le film moins enthousiasmant que le souvenir que je croyais en garder. Mais, évidemment, c'est un “moins” qui se situe tout de même à un très haut niveau. J'accorderai demain une nouvelle chance à M. Lang, avec Le Testament du Dr Mabuse. Et, même en cherchant bien, je ne vois pas ce que je pourrais noter de plus ici.


Mardi 11 octobre

Sept heures dix. –Si j'ai déserté ce journal ces deux derniers jours, c'est parce que nous avons pris l'apéritif dimanche soir, Catherine ayant finalement décidé de rentrer ce jour-là, plutôt que le lendemain comme il était prévu. Pour ce qui est d'hier, je me suis retrouvé privé de connexion internet au moment de revenir ici après le dîner, et je n'ai pas eu la patience d'attendre qu'elle se rétablisse. D'autant que je n'avais rien de plus à noter que je n'en ai ce soir.

– Après avoir, hier après-midi, enterré Pierre Tchernia sous quatre feuillets de texte, j'ai aujourd'hui enseveli préventivement la pauvre Mireille Darc, qui semble à la dernière extrémité d'après les nouvelles que nous avons d'elle. Du reste, signe qui ne trompe guère, lorsque j'ai appelé le service de la documentation, la jeune femme que j'ai eue en ligne m'a dit, après avoir écouté ma requête : « Mais qu'est-ce que vous avez avec Mireille Darc aujourd'hui ? Je viens d'avoir quelqu'un de Match qui m'a demandé tout un dossier sur elle. » Quand les corbeaux commencent à voleter de cette façon-là autour du lit hospitalier d'un pipole


Jeudi 13 octobre

Quatre heures. – Prix Nobel de littérature 2016 : Bob Dylan. Lisant cela je ne sais plus où, sur internet, j'ai cru à une plaisanterie pas très fine.

– Mon pouvoir de résurrection des agonisants célèbres semble se confirmer. Il y a une quinzaine de jours, on me demandait, à FD, une “nécro” de Jacques Chirac, lequel était supposé ne pas vivre encore plus de deux jours : deux semaines plus tard, il est toujours là, jusqu'à plus ample informé. Avant-hier, c'est Mireille Darc qu'on me chargeait d'enterrer, comme je l'ai dit ; quant à elle, franchir le cap de la nuit suivante paraissait hors de question. Résultat, une fois mon article écrit elle s'est tout de suite sentie mieux. Il y aurait peut-être de l'argent à se faire…

– Je suis encore sous le coup de Metropolis, le film de Fritz Lang que j'ai regardé pour moitié hier et la fin tout à l'heure. Film extraordinaire, foisonnant, visuellement époustouflant, notamment les scènes de destruction de la ville et celles qui mettent en scène les enfants. En ce qui concerne la seconde partie, il s'agit à coup sûr du meilleur “film-catastrophe” jamais tourné. Évidemment, il est préférable de faire abstraction du “message” du film : le cerveau (patron) et la main (ouvrier) ne sont rien s'ils ne sont pas reliés par le cœur (?), ainsi que du jeu des acteurs, très “muet”.

– Commencé La Vie de saint Augustin de Peter Brown.


Vendredi 14 octobre

Sept heures. – Dans les premiers jours du mois, c'est-à-dire juste après le début de mon préavis, j'ai dit à Catherine que la quantité de travail que l'on me donnait à FD venait de chuter ; phénomène qui s'est amplifié ensuite. Cette semaine par exemple (je précise que la semaine FD va du mercredi au mardi…), on ne m'a encore rien demandé du tout. Cela semble donc confirmer ce que je lui ai tout de suite dit : « Philippe B. habitue progressivement la rédaction à se passer complètement de moi, de manière à pouvoir, à partir de novembre, faire totalement l'économie des piges qu'il m'avait quasiment supplié d'accepter. » Je suis de plus en plus persuadé d'avoir raison, d'autant que, à plusieurs reprises, je lui ai fait remarqué (à Philippe B., pas à Catherine), que s'il voulait que je continue à œuvrer pour le journal, il allait falloir régler les choses du point de vue administratif, réglage que, jusqu'à présent, il s'est bien gardé de faire, et que, à mon avis, il ne fera pas. Cesser totalement de travailler ne me gêne en rien, même si j'aurais trouvé agréables les deux ou trois mille euros qui seraient venus ainsi s'ajouter à ma retraite, mais dont je puis très bien me passer. Ce que je trouve tout de même un peu indélicat, s'il s'avère que j'ai raison, c'est que Philippe B., après avoir insisté pour que je continue d'écrire pour lui, ne prenne même pas la peine de me signifier franchement qu'il a changé d'avis, quelle que soit la raison de ce changement (mais elle ne peut être que financière). L'espèce humaine…

– Vu cet après-midi le film de Murnau intitulé en français Le Dernier des hommes, traduction assez peu satisfaisante me semble-t-il de l'allemand : Der letzte Mann. C'est une œuvre absolument remarquable jusqu'à son dernier quart d'heure exclusivement. Pas envie de développer ce soir. Juste noter que c'est, je crois bien, la première fois que je vois un film muet aussi long (105 mn) ne comportant pas le moindre “carton”, et dont l'histoire, malgré cela, reste d'une clarté et d'une fluidité parfaites. Le cinéma a sûrement beaucoup perdu le jour où Murnau est allé se tuer à 41 ans dans un accident de voiture, sur une route de Californie ; encore que nul ne peut dire ce qu'il aurait fait une fois passé au parlant.


Dimanche 16 octobre

Sept heures et quart. – Alors que nous n'avons pas eu un seul orage de tout l'été, il s'en est déclenché un tout à l'heure, juste avant que nous ne passions à table (soupe à la tomate maison, petits croûtons et fromage râpé…), très vacarmeux et accompagné d'une forte pluie. Il est en train de s'éloigner vers l'Île-de-France.

– Regardé cet après-midi deux épisodes de la seconde saison de Penny dreadful, qui est vraiment une excellente série, comme les Anglais sont capables d'en produire et réaliser – au contraire de nous, trois fois hélas : les moments où, au hasard d'un zapping nocturne, je tombe sur une série télévisée “de souche” sont les seuls où j'ai vraiment honte d'être français. J'assume tout : les croisades, le colonialisme, l'esclavage des nègres, le pétainisme, la torture en Algérie, François Hollande ; mais pas les séries télévisées.

– Continué la biographie de saint Augustin par Peter Brown : remarquable.

– Je suis presque décidé à changer de médecin “référent” et de cardiologue : du fait de ma retraite prochaine, il deviendrait un peu absurde de conserver ma pratique à des hommes de l'art exerçant leurs talents à Neuilly. Si je dis presque, c'est parce que cette éventuelle décision suscite en moi une stupide mais tenace culpabilité : j'ai l'impression, ces deux médecins que j'aime beaucoup et connais depuis longtemps, de les abandonner. J'ai tout de même rencontré, vendredi, le Dr Dubruel, Ana de son prénom, qui est déjà le médecin de Catherine et qui m'a fait une bonne impression (mais, évidemment, on ne va pas chez le médecin pour en retirer des impressions…). Mais comment annoncer au Dr Garrigue que je m'apprête à le quitter ? Je n'ai jamais été très doué pour les ruptures… Du côté du cardiologue, c'est encore autre chose. Le Dr Dubruel (qui est relativement nouvelle à Pacy) m'a fourni une liste de cinq ou six praticiens d'Évreux, en me pointant les deux qu'elle connaissait. J'ai appelé aussitôt le premier pour prendre un rendez-vous, sachant quels peuvent désormais être les délais d'attente en province. La secrétaire m'a tranquillement annoncé que l'agenda était complet jusqu'en juillet 2017. J'ai tout de même pris le rendez-vous, mais je crois que, tant qu'il exercera, le Dr Jobbé-Duval continuera de me voir deux fois l'an dans son cabinet neuilléen.


Mardi 18 octobre

Sept heures vingt. – Finalement, mes Puissances se sont souvenues que j'existais. Il est vrai qu'il s'agissait encore d'une “nécro”, celle de la mère (pardon : de la maman, comme l'écrivent désormais tous les journaux sans exception) de Jean-Pierre Pernaut. La dame allait sur ses 102 ans, si bien que la surprise fut minime, mais FD a tout de même décidé d'en faire quatre pages (deux “doubles”) : j'étais chargé de celle que l'on appellera “non factuelle”, c'est-à-dire de psychologisation à la mords-moi-le-freud. Je pense – sans me vanter – que c'est la première fois dans l'histoire de FD (70 ans tout de même) qu'un article démarre sur une citation de saint Augustin, pour se terminer par une autre du même ; bien entendu sans être hors sujet le moins du monde. Et, justement, à peine avais expédié à qui de droit ce que mes doigts avaient produit sur le clavier, que je recevais la réponse suivante de Philippe B., réponse adressée non à moi seul mais à l'ensemble des têtes plus ou moins pensantes de notre estimable périodique : « Un papier formidable comme j'aimerai en lire plus souvent. La référence culturelle est claire, et au service de l'émotion. C'est bien. PHB »

De la part de quelqu'un que, comme je l'ai dit, je soupçonne fortement de vouloir se passer complètement de mes services, c'est pour le moins inattendu. Ou alors, c'est la preuve d'un humour particulièrement retors, ce qui est possible. De toute façon, répétons-le : je m'en fous. Si je cesse complètement d'écrire pour FD, j'en serai d'une certaine manière soulagé ; si je continue, ce sera une excellente chose pour les finances ménagères. Ce qui est certain, c'est que je ne lèverai pas le petit doigt pour faire pencher la balance d'un côté plutôt que de l'autre ; du reste, je ne pense pas que mon petit doigt ait ce pouvoir.

Là-dessus (je ne sais pourquoi j'aime cette transition parfaitement incongrue), j'ai décidé, après le repas de Bergotte, de m'autoriser un ou deux (ce fut deux…) gin-orange, que Catherine a accompagné d'un jus d'orange seul, puisque, bronchiteuse, la voilà sous antibiotiques depuis hier.

Je continue néanmoins à me demander ce que peut bien penser, si elle existe, l'âme d'Augustin, d'avoir été ainsi enrôlé dans une feuille de chou du XXIe siècle après Jésus-Christ, c'est-à-dire du XVIe après lui-même.

– Je ne sais si c'est la perspective de n'avoir plus rien à écrire du tout (en cas d'arrêt de FD), mais depuis quelque temps Les Exilés de la rue des Juifs reviennent me titiller. Mais qui est capable de mener à bien ce roman, tel que je l'entrevois à peine ? Certainement pas moi, malheureusement.


Jeudi 20 octobre

Sept heures dix. – Eh bien, on dirait que les choses évoluent, du côté de FD, et dans un sens très favorable à nos finances. Hier, à la suite d'un mail par lequel je mettais franchement les pieds dans son plat, Philippe B. m'a assuré qu'il avait toujours la ferme intention de me faire travailler après le premier novembre, et m'a même fait parvenir, aujourd'hui, un modèle de “note d'honoraire” par lequel je me ferai désormais payer. (Je dis “je” par logique et commodité, mais, en réalité, c'est Catherine qui, officiellement, travaillera pour FD et non moi.) Nous nous sommes à peu près mis d'accord pour deux jours de pige par semaine (2 x 300 €, donc), les lundis et mardis qui sont ceux dits “de bouclage” ; étant entendu que si le sujet qui m'est destiné est disponible dès le jeudi ou le vendredi, je le prendrai de la même façon. Les articles, plus longs, que je serai amené à écrire pour les futurs hors-série, du genre “Destins brisés” ou autres, me seront payés comme m'ayant pris deux journées de travail. Tout cela fait (si ça fonctionne effectivement) que je devrais à peu près, par ce travail, doubler ma maigre retraite, chose appréciable.

– En ayant lu d'assez bonnes critiques au moment de sa sortie, je me suis acheté la première saison d'iZombie, série qui, comme son nom ne l'indique qu'à moitié, met en scène une jeune doctoresse qui, ayant été zombifiée lors d'une fête sur un bateau (les zombis adorent la navigation de plaisance, ce qu'un vain peuple ignore trop souvent), abandonne sa spécialisation en cardiologie pour se faire embaucher dans une morgue d'hôpital, ce qui lui permet de se tortorer son aliment de prédilection : les cerveaux humains. J'ai regardé le premier épisode cet après-midi : c'est très bien fait, plutôt amusant, mais enfin ça sent la série pour adolescents ; il m'étonnerait beaucoup que je fisse l'emplette de la saison suivante.

– Poursuivi – entre deux attaques de sommeil… – la lecture de la Vie de saint Augustin qui, elle, n'est pas du tout un passe-temps pour jeunes acnéiques.


Samedi 22 octobre

Sept heures et demie. – Ayant accordé deux jours de congé à saint Augustin, je me suis mis, hier, à relire Les Tiroirs de l'inconnu, le dernier roman de Marcel Aymé, publié par Gallimard en 1960. Chemin faisant, comme de vagues idées semblaient me venir, à propos de ce livre, j'ai commencé à en corner certaines pages, pour y revenir au moment d'écrire le billet de blog que je projetais plus ou moins. Aujourd'hui, sur le point de m'y atteler, j'ai tout de même tapé le titre dans le petit moteur de recherche du blog, bien pratique. Ce fut pour m'apercevoir que, non seulement j'avais déjà consacré un texte à ce roman, mais qu'en plus je l'avais fait pour le Salon littéraire de Joseph Vebret. Je me demande même, y repensant, si ce n'est pas le premier des rares textes que j'ai écrits pour lui ; ce devrait être facile à vérifier, sur le site lui-même, mais quel intérêt de s'assurer d'une chose aussi insignifiante ?

– Sinon, côté images cette fois, j'ai abandonné iZombie après quatre épisodes, la série étant vraiment trop “ado” pour soutenir l'intérêt. À la place, j'ai enfin abordé la première saison de The walking dead, nettement plus destinée aux adultes, si j'en juge par les deux premiers épisodes. Comme cette initiale saison n'en comporte que six, j'ai tout de suite commandé la saison suivante.

– Hier soir, par la magie d'internet, Catherine est devenue auto-entrepreneur, ce afin que je puisse, sous son nom, poursuivre mes coupables mais lucratives activités à FD, à partir du mois prochain, lequel ne saurait tarder. C'est moi qui me suis occupé de constituer son dossier et, miracle, je semble avoir tout fait dans les règles. J'attends néanmoins le “retour d'URSSAF” avant de pavoiser au grand jour. Au pire du pire, si rien de tout cela ne fonctionne, ou si tout le monde (l'URSSAF et FD) y met de la mauvaise volonté au point de me faire tout envoyer promener, cela ne nous aura que coûté que les cinquante euros de “frais d'établissement” du dossier en question : on a connu plus onéreux, comme distraction vespérale.


Dimanche 23 octobre

Sept heures et demie. – Ayant terminé le roman de Marcel Aymé en milieu de matinée, je me suis aperçu que j'avais perdu toute curiosité pour les tribulations augustinienne à Hippone. À la place, j'ai ressorti de sa niche le Journal inutile de Paul Morand que, contrairement à beaucoup de critiques à sa sortie, je trouve extrêmement intéressant, riche, foisonnant même. Mais je sais bien que leurs appréciations, à ces tristes guignols, ne devaient rien à leur goûts littéraires, mais tout au carcan idéologique dans lequel ils se sont prudemment enfermés. Et il est vrai que le vieux Morand leur tend, pour se faire flageller, autant de verges qu'il est possible. J'aurais dû (mais en fait il n'est pas trop tard) corner toutes les pages offrant l'une ou l'autre de ces “pépites méphitiques”, puis composer un billet nauséabond, uniquement fait de ces citations mises bout à bout.

– Je reste plutôt dubitatif devant The walking dead, dont j'ai regardé tout à l'heure deux épisodes supplémentaires. D'un côté, je reconnais les qualités de la série (qui sont trop habituelles pour que je les détaille une fois de plus), mais de l'autre, je la trouve excessivement bavarde et comportant de nombreux “trous d'air”, défaut qui avaient fini par me dégoûter de Game of Thrones.

– J'entame, demain lundi, ma dernière semaine de salariat…


Lundi 24 octobre

Sept heures dix. – Reçu un mail, en milieu d'après-midi, de ce garçon vivant à Madrid et qui, lorsqu'il commente sur le blog, signe Cherea ; c'est également sous ce pseudonyme que, naguère, il était un contributeur régulier de feu le blog I like your style (ILYS pour les intimes). Nous nous sommes rencontrés une fois, lors d'un déjeuner chez Axelle et Damien Theillier (ou “chez les Damien Theillier”, pour m'exprimer comme Morand et tous les gens bien élevés de sa génération), durant lequel nous fûmes voisins de table. Bref, son mail était pour me dire que, si la chose m'intéressait ou m'amusait, il serait, ce soir-même à six heures dix, sur France 3, l'un des nouveaux candidats de la célébrissime émission Questions pour un champion, dont j'avoue n'avoir jamais regardé ne serait-ce qu'une minute. Naturellement, à l'heure dite, je me trouvais devant l'écran et sur la bonne chaîne.

L'affaire s'engagea mal puisque, au bout de cinq ou six questions, Axel (c'est son prénom) était lanterne rouge avec aucun point marqué. Il parvint néanmoins à se qualifier in extremis pour la deuxième manche. À partir de là, il ne cessa plus de revenir au score, comme je crois qu'on dit, au point que je commençai à m'en inquiéter, me disant en substance et in petto : « Merde ! si ce jeune imbécile devient le nouveau “champion”, il va revenir demain et, du coup, je serai moi aussi obligé de me farcir une seconde émission. » Malgré les sorts néfastes que je lui jetai alors, il gagna en effet : qu'il soit maudit jusqu'à la septième génération.

« J'espère pour les candidats que l'émission n'est pas en direct et qu'ils enregistrent tout en une seule fois », me dit alors Catherine, qui m'avait rejoint au petit salon. Un voile se déchira devant mes yeux : bien entendu que tout était enregistré à l'avance ! Et c'est bien parce qu'il savait qu'il allait se comporter plus qu'honorablement qu'Axel avait pris la peine de me signaler son passage dans l'émission et, conséquemment, son entrée dans la gloire. Elle est maligne, cette jeune garde du réactionnariat…


Mardi 25 octobre

Sept heures cinq. – Merde ! Posant un œil distrait sur l'entrée d'hier, je m'aperçois que j'ai totalement oublié de regarder Questions pour un champion tout-à-l'heure. Je tâcherai d'y penser demain, pour voir s'il est toujours en lice ou s'il s'est fait éliminer aujourd'hui comme un malpropre.

– J'avais une douzaine de milliers de signes à écrire à propos de Véronique Jannot (pour la huitième édition de nos “Destins brisés”), eh bien je les ai toujours, ayant passé ma journée à lire le premier volume du Journal inutile de Morand. Livre remarquable, que celui-là, presque impossible à quitter, une fois qu'on a mis le nez dedans. On y sent le vieil homme qui, une bonne fois, et sachant qu'il ne sera pas lu de son vivant, a décidé de ne plus s'encombrer de pudeurs et de bienséances hors de propos, en disant roidement ce qu'il pense, y compris lorsqu'il s'agit de taper sur les Juifs, les homosexuels ou les femmes. Bien sûr, ces trois catégories de personnes n'étaient pas encore les icônes intouchables qu'elles sont devenues, mais enfin, il commençait à ne pas faire très bon clamer ce qu'on en pensait, surtout quand on en pensait ce qu'en pense Morand ; qui, d'ailleurs, dit beaucoup de sottises à leur sujet, mais aussi bien des vérités. Je me souvenais bien de cet aspect du journal ; ce que j'avais oublié de ma première lecture, en revanche, ce sont tous les passages assez touchants, voire poignants, lorsqu'il parle de la vieillesse, et de celle de sa femme, Hélène Soutzo, son aînée de dix ans, en particulier. Et l'on se divertit beaucoup de ses nombreux coups de projecteur sur le marigot littéraire du temps, notamment des minuscules grandes manœuvres des candidats à l'Académie pour décrocher enfin le fauteuil qu'ils convoitent. Par une association d'idées à la fois compréhensible et un peu saugrenue, sa lecture m'a donner envie, ensuite, de reprendre les Choses vues de Hugo, au moins la première partie, celle qui va jusqu'à son exil : d'après mon souvenir, les “années Guernesey” sont nettement plus emmerdantes.

Quant à Véronique Jannot, je l'écrirai demain, et ce sera certainement mon dernier travail de salarié. À propos d'elle, je me souviens que, voilà 25 ou 30 ans, François Charlonnai et moi étions des inconditionnels de Pause Café, le feuilleton télévisuel qui a fait connaître cette jeune comédienne, dans lequel elle était Joëlle Mazart, assistante sociale dans un lycée de la région parisienne (le proviseur était joué par l'irrésistible Jacques François). Cela surprenait un peu les autres rewriters de FD, qui savaient qu'il s'agissait d'un feuilleton pour adolescents, ou à la rigueur pour parents d'adolescents voulant se donner l'illusion qu'ils allaient comprendre leur progéniture “de l'intérieur”. Je suppose qu'ils devaient mettre notre appétence affichée sur le compte d'un goût prononcé pour le “second degré”. Or, il n'en était rien, en tout cas pour ce qui me concerne : je trouvais Pause Café vraiment attachant et très bien fait ; de plus, ce qui ne gâtait rien, Véronique Jannot avait un genre de beauté fraîche et lumineuse, notamment dès qu'elle souriait, qui me la rendait fort agréable à regarder. Et voilà que je vais devoir, demain, lui briser son destin sur le dos : misère implacable du salariat. Pour un peu, j'aurais presque l'impression d'être Lucien de Rubempré, obligé de descendre en flamme le livre de son ami Daniel d'Arthez.


Mercredi 26 octobre

Sept heures et quart. – On se demande parfois ce qui peut traverser la tête des gens qui font les lois, édictent les règlements, etc. Catherine a appris aujourd'hui qu'elle avait parfaitement le droit de devenir “micro-entrepreneur” tout en étant retraitée, mais qu'il lui était rigoureusement interdit de le faire avant d'être bel et bien en retraite. « Dès le lendemain, si vous voulez ! », lui a-t-on même précisé. Par conséquent, comme elle ne le sera que le 1er décembre prochain, deux pis-aller s'offrent à nous : soit je décide d'être “en vacances” durant tout le mois de novembre – me privant de revenus et FD de mon concours –, soit je travaille normalement, mais en post-datant mes futures factures, c'est-à-dire en les répartissant sur décembre et janvier, par exemple. En somme, à cause d'un interdit stupide, je me retrouve poussé à la triche (triche bénigne, certes, mais triche tout de même). Je viens de demander par himmel à Philippe B. sur quelle branche de l'alternative il préférait que nous nous posassions.

– J'ai fini par me débarrasser de mes dix mille signes concernant Mlle Jannot ; après quoi, j'ai pu me consacrer pleinement au Journal inutile, qui continue de faire mes délices. Notamment, j'aime de plus en plus la princesse Soutzo. Je compte d'ailleurs, quand j'en aurai terminé avec le second tome, établir un petit florilège de ses aphorismes et sentences les plus percutants et, donc, les plus inacceptables pour notre chère époque : ça va “envoyer du lourd”, comme dirait Modernœud. Je regrette simplement de n'y avoir pas pensé dès le début de ma lecture, en cornant comme je le fais désormais chaque page où cette méphitique grande dame s'exprime.


Jeudi 27 octobre

Huit heures. – Satisfaction et déception. Satisfaction, recevant ce matin ma feuille de paie d'octobre, de constater que s'y trouvait porté mon “solde de tous comptes” ; déception de le trouver, ce solde, inférieur d'environ 25 000 € à mes estimations. Cette déception, qui m'a quitté depuis, j'en suis seul comptable, dans la mesure où je m'étais imaginé, puis enfoncé dans la tête, que les indemnités étaient versées en salaire brut. Or, pourquoi l'auraient-elles été ? Pour quelle raison inimaginable ce prédateur cynique et implacable qu'est l'État aurait-il laissé passer une occasion de s'enrichir un peu ? Il fallait être aussi sot que je le suis pour avoir cru à une fable pareille.

Ce “manque à gagner”, comme dit l'État détrousseur, lorsqu'un fond de bourse échappe à sa rapacité, m'a un peu gâché le plaisir durant deux ou trois heures. Jusqu'à ce que Catherine me rappelle que, de toute façon, j'avais prévu de prendre ma retraite au quatrième trimestre de cette année et que, donc, ces euros surnuméraires sont une sorte de cadeau parfaitement immérité, pour faire ce que j'aurais fait quoi qu'il arrivât. Elle a raison, évidemment.

De toute façon, je n'y pense déjà plus, ne m'étant jamais intéressé à l'argent. Je sais bien les objections que l'on va me faire, et je sais d'où elles viendront, mais je les récuse par avance. Et je réaffirme : non, l'argent ne m'a jamais intéressé ; en tout cas pas suffisamment pour que je fasse le moindre effort : je me suis toujours contenté de ce que je gagnais, de ce que m'offraient les gens pour qui j'ai travaillé. Je n'ai jamais été capable de lever le petit doigt pour me faire augmenter, et jamais je n'ai cherché à occuper un poste mieux payé que celui que j'avais : bien que manquant systématiquement d'argent, j'ai toujours trouvé plus facile de me débrouiller avec ce que j'avais plutôt que de sortir de mon apathie naturelle. Cela est, je crois, à rattacher au fait que je n'ai jamais cherché à “faire carrière”, ni même pensé sérieusement que je pourrais le faire. Or, oui. Dans les années quatre-vingt, lorsque je connaissais la moitié de la rédaction du Matin de Paris et un tiers de celle du Nouvel Observateur, rien ne m'aurait été plus facile que de proposer des articles à l'une ou l'autre de ces deux publications et de les y faire accepter : l'idée ne m'en est jamais venue. Lorsque cette adorable jeune fille de 21 ou 22 ans, que j'avais surnommée “le petit singe” (Frédérique J.) m'avait dit avoir déposé un dossier de candidature au Matin pour y travailler durant l'été (1986 ? 1987 ?), je n'ai eu qu'on mot à dire pour qu'elle soit effectivement embauchée : qui m'aurait empêché de faire la même chose pour moi ? Je n'y ai pas pensé une seconde : je me trouvais très bien à FD.

De toute façon, même si j'avais fait cet effort, je n'aurais pas “assuré le suivi”. C'est-à-dire que je n'aurais pas écrit les méchants petits romans, vite torchés en un été, à quoi mon statut de “journaliste qui compte” aurait assuré un aimable retentissement dans la presse et, donc, des ventes qui m'auraient valu un statut de directeur de collection chez mon éditeur et la possibilité de baiser trois ou quatre douzaines de demi-folles littéromanes chaque année.

Penser à tout cela m'amuse beaucoup.


Vendredi 28 octobre

Onze heures du matin. – On se rappelle et on cite la phrase de Victor Hugo, « Être Chateaubriand ou rien », parce que Victor Hugo est finalement devenu Victor Hugo. Mais combien d'aspirants écrivains se sont écriés : « Être ***** ou rien ! », et sont en effet restés rien ? (Voilà exactement le genre de réflexion qui retarde d'au moins deux semaines la mise en chantier d'un nouveau livre…)


Samedi 29 octobre

Sept heures et quart. – En dehors de la demi-heure prise ce matin pour aller faire quelques courses, et une autre cet après-midi durant quoi j'ai tondu le jardin, j'ai passé toute ma journée avec Morand, second tome de son Journal inutile. Les pages qui précèdent la mort d'Hélène Soutzo (fin février 1975, 97 ans) et celles qui la suivent sont souvent émouvantes, voire déchirantes, d'abord en raison même de l'événement qu'elles attendent puis pleurent, mais aussi parce que cette agonie et ce deuil sont vécus à travers toutes les époques que les époux ont traversées ensemble. Je pense notamment à ces deux pages où, debout seul dans l'immense salon de l'avenue Charles-Floquet, cependant que sa femme s'éteint lentement à quelques mètres de lui, Morand voit le salon en question se peupler de tous les personnages qui y sont venus à à telle période ou à telle autre, et ces fantômes bienveillants finissent par former une sorte de chœur silencieux, assemblé là pour faciliter à la mourante son passage aux ténèbres, l'encourager à rejoindre leur cercle. Si j'en ai la patience, je les copierai d'ici quelques jours sur le blog.

Je sens que, demain, je ne vais pas quitter Morand davantage, en dehors de l'heure que je devrai distraire au profit de FD, puisque, lorsque j'en aurai fini avec son journal, je me replongerai dans Venises, ressorti tout à l'heure de son rayon.


Dimanche 30 octobre

Sept heures dix. – C'est avec un plaisir identique à celui des années précédentes, inentamé, que je me suis éveillé en ce premier matin de retour à l'heure normale, dite “d'hiver”, par opposition à l'heure moderneuse, dite “d'été”, que l'on nous impose stupidement depuis plus de 40 ans. Quand je dis “normale”, je trahis la vérité, dans la mesure où nous sommes en réalité à l'heure allemande, celle décrétée par les nazis lors de l'Occupation, et sur laquelle, curieusement, nous ne sommes jamais revenu : il faut croire que, dès 1945, l'alignement domestique sur l'Allemagne était déjà entré dans les mœurs, en dépit des rodomontades gaullistes d'un côté et communistes de l'autre.

– Poursuivi la lecture de Morand, à qui, ce soir, il reste un peu moins de huit mois à vivre.


Lundi 31 octobre

Huit heures. – Autant le dire : je suis un peu ivre. Rien de trop laid : une “ivresse douce et raisonnée”, comme disait Juan Carlos Onetti, dont je me souviens d'avoir écouté une interview, il y a longtemps, sans doute faite par la télévision espagnole, où il répondait aux questions du journaliste en pyjama et à demi allongé dans son lit, sirotant régulièrement de petites gorgées du liquide contenu dans une tasse, et qui ne devait pas être du thé.

Nous avons bu – Catherine moins que moi, on s'en doute – par une sorte de coutume consistant à marquer un événement, comme s'il n'était pas capable de se marquer lui-même. En l'occurrence : mon dernier jour de salariat et mon entrée dans le couloir de la mort. (Écrivant cela, j'allume une cigarette, pour être certain de ne m'être pas trompé de couloir…) Je lui disais tout à l'heure (à Catherine) que rien n'était changé, puisque j'allais continuer à écrire pour FD et que, depuis plus de six mois, je n'allais plus à Levallois. Je ne sais si elle a fait semblant d'y croire, mais moi : pas une seconde. Un cycle se referme bel et bien, du moins je le suppose. Enfance et adolescence : tension vers l'avenir, vu comme une éternité ; âge adulte : agitation brouillonne ne débouchant sur rien, désillusion progressive, quand il y a eu illusion, effort de concentration sur soi ne donnant aucun résultat ; vieillesse : retrait, diminution, enfoncement, acceptation (pas facile) de cette zone de silence que l'on sent se créer autour de soi, retour de certains souvenirs, surgissement de visages oubliés durant 40 ans, mais aussi soulagement de ne pas voir ce qui attend les plus jeunes et va probablement les détruire. Aussi : désintérêt presque total du monde, incapacité à s'intéresser à la “chose politique”, mépris tranquille de ce qui n'a pas à voir avec la beauté.

Cela dit : se méfier, ne pas généraliser, ne s'intéresser qu'à soi. Ne pas imiter ceux qui, comme Élie Arié, par exemple, ignorent le “je” et ne peuvent dire que “on”, c'est-à-dire qui prennent leurs lubies, ou leurs ébauches de pensées, pour des règles universelles, et prétendent, au seuil de leur tombe, édicter des lois générales.

Au contraire : fermer sa gueule. Si on a eu la faiblesse d'ouvrir des blogs, d'écrire un journal, de publier des livres non lus : en finir du jour au lendemain. Plus difficile : cesser de voir les jeunes gens qu'on a admis, par faiblesse ou gloriole, dans le cercle de cette vie qui ne peut que se terminer mal. Le faire tout de même. Les renvoyer à cet avenir où on ne sera pas. Et, surtout, ne rien écrire. Devenir statue.

vendredi 28 octobre 2016

Septembre 2016











DRH : LE DÉPARTEMENT 
DES RETRAITES HEUREUSES









Jeudi 1er septembre

Sept heures et quart. – Journée blanche : lecture (Rebatet), rien écrit pour FD, simplement commandé, reçu et lu la documentation en vie d'un “destin brisé” concernant Ayrton Senna. Ce qui m'a considérablement rajeuni puisque, à cette époque, il y a plus de vingt ans, Catherine et moi nous intéressions beaucoup à la F1, ne manquant quasiment aucun grand prix ; sauf ceux qui, pour cause de décalage horaire, se déroulaient en pleine nuit. Et je me souviens très précisément de la journée du 1er mai 1994, celle où est morte Ayrton Senna. Luc Évrard était venu passé le week-end à la maison (notre maison d'alors, celle des bords de Loire). Après un déjeuner bien arrosé, il s'était retiré dans notre chambre afin de regarder en direct le grand prix d'Imola, que nous avions, nous, programmé sur le magnétoscope afin de le regarder le soir, après son départ. Et il a eu la force d'âme de repartir pour Paris, quelques heures plus tard, sans nous avoir dit que Senna venait de se tuer sous ses yeux.


Vendredi 2 septembre

Huit heures moins le quart. – Il y a des jours où l'idée de continuer à vivre devient pesante : c'était le cas aujourd'hui, et notamment ce soir. Que pourrait-il bien se passer demain qui n'est pas advenu hier, à part les maladies invalidantes et l'agonie au bout ? Et si chaque journée à venir doit être strictement semblable à celle que l'on vient de passer (ce qui, en principe, reste mon idéal), à quoi bon les vivre ? Même les livres, à certaines heures, me semblent relever du radotage. De l'autre côté de la fenêtre, Bergotte ronge un os sur lequel elle s'est déjà acharnée dix fois.


Samedi 3 septembre

Sept heures et demie. – Je comptais, ce soir, dire quelques mots à propos des Deux Étendards de Rebatet, dont j'ai tout à l'heure franchi victorieusement la millième page (il m'en reste tout de même trois cents encore…). Et voilà que je reçois un himmel de M. Aboucaya qui, entre autres choses, me dit ceci, en réponse à mon précédent petit mot, à lui envoyé :

« Les Étendards, certes, Michel et ses atermoiements ont parfois de quoi irriter, et il faut attendre bien longtemps pour que le berlingot saute enfin.  Mais, dans l'intervalle, que de morceaux délicieux, de digressions suaves (la musique), de fraîcheur ignorée des "ados" actuels, d'analyse psychologique subtile...  Quant à Une Histoire de la musique, régal intégral, même s'il arrive qu'on ne soit pas toujours d'accord avec l'auteur. Je ne m'aviserai pas de gloser sur Les Décombres, peu soucieux d'aggraver un cas déjà désespéré. »

Il a raison, évidemment. Il n'empêche que, après mille pages, je commence à m'irriter de plus en plus ouvertement contre ses trois personnages principaux (et même à peu près uniques) ; ce qui, du reste, tendrait à prouver qu'ils existent bel et bien. Mais Dieu qu'ils peuvent être horripilants, chacun dans son genre ! Attachants aussi, naturellement, mais enfin : de plus en plus horripilants à mesure qu'on les fréquente et qu'on les voit tourner sans fin autour du pot… au propre comme au figuré. Hier, je n'ai quasiment pas décoléré de la journée, à cause de cette andouille raisonneuse de Michel Croz, qui se voit soudain offrir l'occasion de quitter Lyon pour revenir à Paris et s'y faire embaucher aux Nouvelles littéraires tout juste créées et dirigées par Emmanuel Berl. Naturellement, il choisit de laisser passer l'occasion et de continuer à se dessécher sur pied entre Saône et Rhône, à tourner sans fin autour du cul de cette pucelle d'Anne-Marie, en pleine crise de dévotion. (Du reste, un revirement soudain s'est produit ce matin, et l'Anne-Marie en question s'est mise à prendre un relief intéressant ; mais le gars Michel n'a toujours pas trempé son biscuit…) Je rageais tout seul dans mon fauteuil, en me disant que ce chien nauséabond de Rebatet nous privait sadiquement d'un tableau de la presse parisienne au début des années trente, qui aurait été hautement réjouissant. Je me suis un peu calmé en me rendant compte, un peu plus tard, que, ce tableau, il l'avait déjà, et superbement, donné dans ses Décombres de 1942, et que, donc, il y avait un risque de double emploi. Et puis, ce retour de Michel à Paris aurait fait prendre au roman un virage si serré qu'il aurait peut-être bien sauté hors de ses rails. Mais c'est un risque que Balzac n'a pas hésité à prendre, lui, dans ses Illusions perdues, et il a eu bien raison de le faire. Dans son cas, d'ailleurs, l'embardée n'est pas tant entre la première et la deuxième partie (la première peut être vue comme un long mais simple préambule de la suite) qu'entre la fin des illusions parisiennes de cet imbécile de Lucien et son retour à Angoulême ; où, en outre, Balzac l'abandonne presque complètement pour braquer sa caméra sur David Séchard, le beau-frère imprimeur. Enfin, bon : pour en revenir au roman de Rebatet, et conclure provisoirement à son sujet, je trouve que 1300 pages très serrées uniquement pour savoir si on va tirer un coup ou pas, c'est tout de même bien long. D'un autre côté, le fait que l'on aille au bout de ces pages, et qu'on y aille pratiquement d'une traite, prouve que l'on est face à un livre qui compte, ou plutôt qui devrait compter si l'on était capable de le considérer en lui-même et non par rapport aux errances de son auteur entre 1940 et 1945. Mais, ça, c'est vraiment beaucoup demander, je crois.


Dimanche 4 septembre

Sept heures vingt. – Eh bien, je suis finalement venu à bout de mes Étendards, en fin d'après-midi. Je suis très content de l'avoir lu, c'en valait la peine (même si, effectivement, peine il y eut, en de nombreux endroits), mais je suis fort admiratif du Père B., qui me disait l'autre jour avoir relu ce roman : on ne m'y prendra pas. Même si, au bout de compte, il s'agit d'un livre assez nettement anti-catholique, pour ne pas dire anti-chrétien, j'ai l'impression d'avoir ingurgité davantage de bondieuseries en dix jours que durant les dix années écoulées.


Lundi 5 septembre

Sept heures vingt. –  Ce matin, petite expédition ébroïcienne, dont le but principal était d'acheter une imprimante, puisque je ne puis plus profiter des facilités que m'offrait FD de ce point de vue. M. Darty nous en vendit une promptement, fort peu onéreuse ainsi que nous le souhaitions. De retour ici, nous nous empressâmes de la brancher et de la relier à mon ordinateur, lequel accueillit la nouvelle arrivante avec une grande bonhommie, allant même jusqu'à l'appeler par son petit nom, comme s'ils avaient gardé les octets ensemble étant gamins. Il ne restait plus qu'à lancer l'impression d'un document quelconque, pour vérifier que tout fonctionnait parfaitement. Comme je m'y attendait plus ou moins, mais nettement plus que moins, rien ne se passa, rien ne fut imprimé ; et, malgré son opiniâtreté, Catherine ne parvint pas à venir à bout de cette stupide et rétive machine. Inutile, bien sûr, d'espérer quelque secours que ce soit du mode d'emploi, qui vous ferait douter que le français fut bien, en des temps reculés, votre langue maternelle. Nous aurons, mercredi soir, la visite de l'un de nos voisins, qui est une sorte de spécialiste de ces saloperies informatiques ; et qui devrait donc nous humilier en réglant le problème en moins de temps qu'il ne nous a fallu pour sortir l'impavide engin de sa boîte en carton.


Mardi 6 septembre

Sept heures dix. – Mes Puissances ont un peu abusé de la leur, aujourd'hui, me réclamant un article de près de cinq mille signes ce matin et, à l'heure de la sieste “post-prandiale”, comme dirait l'autre, un second de six mille, ce dernier sur un sujet qui ne méritait pas plus de vingt lignes. Comme de juste, le vaillant petit trousseur de contes est venu à bout de cette double mission.

– Depuis hier, je sens monter la pression en moi, relativement à mon prochain et toujours éventuel départ. J'ai beau me fustiger mentalement, me moquer de moi-même de la manière la plus acerbe, rien n'y fait : chaque heure qui passe me trouve de plus en plus persuadé que ma demande va finalement être rejetée et que je vais devoir continuer à FD comme à présent ; ce qui, du reste, considéré objectivement, ne serait pas une catastrophe : il me suffirait d'attendre la vente du journal, qui va bien finir par se faire, et, en attendant, je mettrais le marché entre les mains de Philippe, mon vénéré patron de la rédaction : soit il accepte que je continue à ne plus venir du tout à Levallois, soit je prends ma retraite illico, avec ou sans cadeau de départ. Je suis à peu près assuré de sa réponse.

– Parce que je suis tombé hier soir, au hasard d'un zapping, sur une émission que France 3 consacrait à Fernand Braudel, j'ai repris ce matin le premier tome de son Identité de la France, livre savoureux et brillant que j'avais lu à sa sortie, en 1986 je crois. Braudel fut peut-être le dernier historien à savoir vraiment écrire. Ce n'est pas Michelet ou Taine, bien entendu, ni même Bainville, mais enfin, il sait sa langue. Je me disais, avant d'ouvrir le volume que, s'il devait publier ce livre aujourd'hui, il serait sans doute plus ou moins contraint – éventuellement par lui-même d'ailleurs – de lui choisir un titre sentant un peu moins le soufre que celui-là. C'est à ce genre de petites réflexions que l'on se rend compte, concrètement, à quel point, en trente ans, nous avons fait des progrès dans la dégradation, progressé dans la régression.


Jeudi 8 septembre

Quatre heures. – Le sketch de l'imprimante continue, mornement prévisible. Hier soir, notre voisin “de derrière”, M. B., est donc venu pour tenter de la mettre en service. Il s'est rendu compte, au bout de trois minutes, que nous nous étions fait refiler une machine merveilleusement incompatible avec mon ordinateur. Car si le vendeur avait répondu un “oui” franc et massif lorsque Catherine lui avait demandé si son imprimante était compatible avec Mac, il avait omis de préciser qu'elle l'était avec certains Mac – et, bien entendu, à l'exclusion du mien.

Donc, ce matin, retour chez Darty, où l'on n'a fait aucune difficulté pour nous reprendre imprimante et cartouches d'encre. Ensuite, descente à Pacy, dans la boutique du même M. B., dont nous ignorions qu'il vendait… des imprimantes. Il nous en a donc vendu une, de même marque que la fugitive précédente, en nous assurant que celle-ci était compatible, mais que, pour la faire fonctionner, il faudrait sans doute se rendre sur le site du fabricant pour y télécharger je ne sais quoi. Naturellement, comme toujours dans ce genre de cas de figure, c'était censé être “tout simple”. Et, tout aussi naturellement, Catherine et moi avons coulé à pic dès notre arrive sur le site en question. M. B. doit donc repasser par chez nous (ce sera lundi soir) afin de régler le problème. Tout cela est si normal, si prévisible, que cela finit par m'amuser beaucoup.

– Toujours aucune nouvelle de la DRH, à propos de mon départ. (Il est vrai que l'on m'avait dit : entre le 10 et le 15 probablement…) J'en profite pour continuer mon auto-bourrage de mou : j'en suis déjà à l'opinion qu'un refus n'aurait au fond aucune importance, ma situation actuelle étant tout à fait supportable, puisqu'elle consiste à recevoir un salaire confortable en échange d'une heure d'écriture quotidienne à domicile. Encore un jour ou deux de “travail sur moi-même” et je devrais en arriver à souhaiter que ma candidature soit refusée.


Vendredi 9 septembre

Sept heures et demie. – Journée exclusivement braudélienne, en dehors d'un rapide aller-retour à la déchetterie en fin de matinée. Le deuxième tome de L'Identité de la France s'intitule Les Hommes et les Choses (le troisième aussi, du reste) ; Braudel y examine le déroulé de notre histoire sous l'angle de la démographie. Le volume se termine par quelques pages consacrées à l'immigration contemporaine. Et l'on se rend compte dès le premier paragraphe que, écrit voilà trente ans, tout ce qu'on va lire sur le sujet ne pourra qu'être complètement obsolète – de fait, ce l'est –, tant il est vrai qu'encore en 1985 la situation que nous vivons désormais était absolument inimaginable. Mais peut-être en va-t-il de même pour toutes les grandes catastrophes.


Samedi 10 septembre

Sept heures vingt. – J'en ai fini de mes lectures braudéliennes cet après-midi ; mais il faut dire que j'ai plutôt survolé que lu le troisième tome : l'économie et moi… J'ai enchaîné avec Les Lieux de mémoire, écrits par de nombreux contributeurs sous la direction de Pierre Nora. J'ai négligé le premier volume, La République, pour passer directement au second, La Nation, lequel se subdivise en trois tomes d'environ 500 pages. J'avais acheté l'ensemble à leur parution, c'est-à-dire il y a plus ou moins trente ans ; je crois bien me souvenir que je n'avais pas tout lu, alors : on va voir si je serai plus endurant cette fois-ci.C'est seulement hier, en attrapant le livre en question, que je me suis avisé de ce que je n'avais jamais acheté le troisième volet du triptyque, Les France, lui aussi composé de trois tomes. J'ai aussitôt voulu réparer cet oubli stupide : pas moyen ; introuvables, même d'occasion. Pourtant, Gallimard, l'éditeur originel, a ressorti l'ensemble en 1997, en trois gros volumes de sa collection Quarto. Seul le premier semble accessible et, bien entendu, c'est le troisième qui m'aurait intéressé. D'un autre côté, il sera toujours temps de me pencher sérieusement sur la question si je lis vraiment de bout en bout les quatre tomes qui sont en ma possession…

– Le temps est curieux, depuis deux ou trois jours. Quand je me lève le matin, peu avant ou après huit heures, le thermomètre extérieur affiche chichement 7 ou 8° ; et, quelques heures plus tard, il se retrouve à 25 ou 26°, avant de rechuter (mais plus lentement qu'il n'a grimpé tout de même) dès que la nuit s'installe.

– Les blogs semblent être en train de crever doucettement de leur belle mort, et ce n'est certes pas moi qui porterai leur deuil. L'avantage de cette agonie, se traduisant par une nette raréfaction des billets, c'est que je n'y passe plus qu'un temps vraiment dérisoire, ce qui est autant de gagné pour la lecture (et pour l'écriture si je me décidais à écrire…).


Lundi 12 septembre

Sept heures dix. – Hier, tandis que la nuit prenait résolument ses aises, et que je naviguais à sauts et à gambades entre les différentes chaînes de télévision, j'ai brusquement basculé dans une espèce de monde surnaturel, qui était bien entendu le nôtre et qui rappelait par son étrangeté mi-inquiétante, mi-comique, ce pays où les lapins ont des montres à goussets et les sourires une complète autonomie d'existence. C'était une émission consacrée à ces jeux que l'on nomme paralympiques, et que je serais tenté de rebaptiser plutôt guignolympiques. Au moment où je débarquai, se disputait entre le Brésil et la Turquie, la fin d'une première mi-temps de cécifoot : en modernœud, le mot désigne une partie de football réservée aux aveugles et se pratiquant sur un terrain beaucoup plus petit que le vrai. Passé la première minute d'incrédulité peureuse, je me mis à osciller assez violemment entre le fou-rire nerveux et la béance pure et simple. Finalement, le rire l'emporta haut la main, devant ces fantômes en shorts et maillots jetant maladroitement leurs pieds cramponnés en avant, quand la balle était déjà à deux mètres d'eux ; rire libérateur, rire sain, rire nostalgique aussi : qui, de nos jours, a encore l'occasion de se foutre de la poire des aveugles ? Même celui qui se sentirait de taille à braver l'opprobre induite par une telle malveillance serait bien empêché de dauber, vu la raréfaction dramatique de cette catégorie d'infirmes. Passerait-il une journée entière sur un banc public, face à un réverbère, qu'il n'aurait pratiquement aucun porteur de canne blanche venir s'y écraser le nez. Mais, là, soudain, cette innocente petite joie m'était rendue pour quelques minutes. La mi-temps se termina sur le score de 1 à 0 en faveur du Brésil. L'autre source d'amusement et de pouffade était le décalage entre la sarabande incertaine qui se donnait à voir et le sérieux papal dont faisait preuve les deux commentateurs appointés.

Ensuite, j'eus droit à un 400 mètres pour culs-de-jatte. On les pose sur des sièges qui ne sont pas sans rappeler ceux des tracteurs de notre enfance, monté sur un châssis équipé de trois roues : une moyenne à l'avant et deux grandes latérales arrière ; c'est en poussant ces dernières à la force des bras que les athlètes s'élancent sur la piste. J'ai attendu jusqu'au premier virage, pour voir, en cas de chute, ce qui allait se passer, mais tout ce petit monde est passé sans encombre.

J'ai finalement découvert un sport inconnu (inconnu de moi), qui se pratique sur un terrain de la même taille que le cécifoot et dont j'ai oublié le nom. De chaque côté, le fond du terrain est presque entièrement occupé par une cage de but extrêmement longue. Deux équipes de trois joueurs s'affrontent. Ils sont à demi-assis, à demi-allongés (un mauvais esprit dirait : vautrés) sur le sol. L'un des joueur d'une équipe se lève, attrape le ballon et l'envoie d'un déroulé du bras vers la gigantesque cage de ses adversaires ; lesquels, ne le voyant pas arriver, le laissent passer ou bien le stoppent par hasard, parce qu'ils se trouvaient sur la trajectoire : après deux ou trois minutes, cela devient un peu monotone, malgré les paracommentaires enthousiastes des deux parajournalistes parasportifs.

J'ai encore patienté un peu, espérant vaguement assister à une épreuve de tir à l'arc pour manchots ou à une course de Formule 1 pour aveugles. Je suis finalement allé me coucher, pas tout à fait certain d'être revenu dans le monde réel, ni même de l'existence d'une réalité quelconque.


Mardi 13 septembre

Sept heures vingt. – Finalement, la mémoire est une chose dont il ne faut pas abuser, bien qu'excellente en soi ; c'est pourquoi, ce matin, j'ai sagement remis à leur place les Lieux qui lui sont consacrés. Puis, comme j'avais envie d'un peu de flamboyance, j'ai repris Léon Daudet (pas longtemps après Rebatet : je sens que mon dossier s'épaissit, à la Chancellerie). J'y ai trouvé cette anecdote : lorsque Émile Bergerat se présenta chez Théophile Gautier afin de lui demander la main de sa fille, un scrupule d'honnêteté le poussa à révéler à son futur beau-père que, dans un passé point si éloigné, sa mère avait vécu avec un prêtre ; ce à quoi Gautier répondit : « Mais, mon jeune ami, avec quel homme plus honorable Madame votre mère eût-elle pu bien vivre ? »

– Il règne ici, depuis trois jours – et encore demain si j'ai bien compris – une température scandaleusement méditerranéenne, qui nous oblige à vivre portes et fenêtres fermées dès neuf ou dix heures du matin ; et, en revanche, à dormir aux quatre vents, lesquels ne sont nullement de l'esprit. Il serait temps, à la mi-septembre, que la Normandie reprenne le pas sur la Provence.

– La mi-septembre, c'est le moment où, en principe, où la DRH devrait se manifester auprès de moi, pour me dire si, oui ou non, ma demande de départ est acceptée ; évidemment, pour le moment, règnent toujours le silence et l'incertitude. J'ai décidé que, si rien ne s'était produit vendredi en fin de journée, je décrocherais mon téléphone dès lundi matin pour rappeler à tous ces braves gens que j'existe.

– Le bon M. B. est passé hier soir pour mettre en marche l'imprimante qu'il nous avait vendue en fin de semaine dernière et que, comme de juste, nous avions été incapables de faire fonctionner : l'affaire lui a pris cinq minutes, sans le moindre raté, ce qui, l'habitude aidant, n'a même pas réussi à m'humilier le moins du monde. J'ai prévu, dès que j'aurais mon chèque de départ de FD (si je l'ai un jour…), d'aller lui acheter un nouvel ordinateur, de manière à ce qu'il puisse m'installer dedans tout ce se trouve dans l'actuel, avant que celui-ci ne tombe en panne. Du coup, nous allons devoir dire adieu à Apple, avec qui je travaille depuis une quinzaine d'années au moins, car lui n'en vend pas. J'espère que je pourrai me réadapter sans trop de peine à… à je ne sais même pas quoi, tout en étant fermement persuadé du contraire.


Mercredi 14 septembre

Sept heures et demie. – Ce que je disais avant-hier, à propos des jeux gignolympiques, je l'ai transformé en billet de blog ; si bien que j'ai eu, évidemment, des commentaires, assez nombreux. À l'un d'eux, je répondais, hier ou ce matin, que j'attendais avec impatience un concours de tir à l'arc pour manchots, ce qui, dans mon esprit, était évidemment de l'humour et avait à peu près autant de sens qu'un concours de ténors wagnériens pour muets. Or, presque aussitôt, Matthieu Woland déposait en dessous une vidéo où l'on voit en effet, lors d'une compétition à l'impeccable sérieux, un homme privé de bras tirer à l'arc avec ses orteils. Ce monde n'est pas seulement effrayant, il est décourageant, en ce sens qu'il est devenu incaricaturable : tout ce qu'on peut imaginer de plus stupide existe déjà, et environné du solennel le plus imperturbable. Il va être temps de rompre, de rompre vraiment, avec cet asile gigantesque dans lequel nous sommes enfermés.


Jeudi 15 septembre

Cinq heures. – Eh bien, ça y est : j'ai reçu, il y a une heure, un himmel de la DRH m'apprenant que ma candidature au départ était acceptée, et que la chose serait formalisée dans les jours qui viennent. C'est donc la fin d'un insoutenable suspense, laquelle va évidemment entraîner tout à l'heure un petit apéritif, non pas mérité mais tout à fait logique.

– Dans la “chronologie” de Renaud Camus, à la date d'hier, figure cette phrase : « Pas mal de visiteurs toute l’après-midi, Pierre s’en occupe, en profite pour lire le livre de Didier Goux, Le Chef-d’Œuvre de Michel Houellebecq, soirée dans une ville de province avec Houellebecq. » Je ne sais si Camus est parvenu au chapitre 8 de mon roman, ou s'il n'a fait que feuilleter le dit chapitre ; la seconde hypothèse me paraît tout de même la plus probable.


Samedi 17 septembre

Sept heures vingt. – Irritants problèmes avec nos deux boitamels Orange, hier toute la journée ; notamment, le courant ne passait plus, si j'ose dire, entre FD et moi, ce qui était un peu ennuyeux pour mon travail, surtout si les choses se mettaient à s'éterniser en l'état. Heureusement, tout paraît rétabli aujourd'hui. Pour plus de sécurité, Catherine m'a créé une nouvelle boîte chez Outlook.

– Sinon rien de particulier à noter ici, sinon qu'il pleut depuis deux jours sans beaucoup discontinuer et que les températures ont gaillardement plongé sous la barre des 20°, ce qui fait que les vieillards frileux que nous sommes devenus ont ressorti les pulls de leur armoire. Et les chaussettes de laine montantes. Continué ma lecture des Souvenirs de Daudet fils, dont j'ai même tiré un petit billet pour le blog, que je ne mets pas en lien ici, le trouvant tout à fait oubliable. Et j'ai sagement remis à demain matin les cinq mille signes que je m'étais solennellement promis d'écrire aujourd'hui.

– Samedi prochain, déjeuner chez les Desgranges.


Lundi 19 septembre

Sept heures et demie. – Rien de plus à consigner aujourd'hui qu'hier, se ce n'est que, en ayant terminé avec Léon Daudet, et ne sachant trop quoi entamer d'autre, j'ai repris, en attendant que l'inspiration me vienne, le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig, dans lequel je picore çà et là un article au gré de mon humeur : passe-temps fort agréable, et qui donne à peu de frais l'impression d'être intelligent et cultivé.

– Pas de nouvelles nouvelles du côté de chez Lagardère.


Mardi 20 septembre

Sept heures vingt. – N'ayant toujours reçu aucune commande de mes Puissances tutélaires à deux heures et demie, je m'estimais sauf pour la journée, quand m'est échue une mission particulière : préparer, sur huit mille signes, une nécrologie de Jacques Chirac, pour le cas où il viendrait à défunter d'ici demain, deux heures de l'après-midi. Évidemment, il ne s'agit pas, pour FD, de retracer sa carrière politique, ce qui est une chance car cela m'aurait atrocement ennuyé. Je crois avoir trouvé la manière dont je vais angler mon affaire (« Titrez les premiers, Messieurs les anglés ! »), en jouant sur le côté Janus bifrons du personnage (quitte à forcer un peu le trait) : d'un côté le politicien professionnel, énarque, tueur au sang froid, etc. ; de l'autre, le mec sympathique, proche des gens, buveur de bière et bouffeur de cochonnailles, tâteur de culs bovins, und so weiter. Le tout en m'appuyant sur sa “fiche” Wiki, dont j'ai déjà tiré tout à l'heure le plan très sommaire qui me servira demain matin.


Jeudi 22 septembre

Sept heures dix. – J'ai écrit, hier, mes huit mille signes sur Jacques Chirac (ma “viande froide”, en jargon journalistique…), entre neuf et onze heures ; ils n'ont servi à rien puisque l'Ex semble tenir bon la rampe jusqu'ici. À l'heure qu'il est, ils doivent être au congélateur : quand le besoin s'en fera sentir, quelques tours de micro-ondes et ils paraîtront frais du jour.

– En ayant fini avec Dantzig et son dictionnaire, j'ai failli m'emparer du recueil de nouvelles de Jacques Aboucaya, Mûrir de désir, que son auteur a eu la gentillesse de m'envoyer il y a quelques jours. Mais comme, dans l'intervalle, était aussi arrivé Le Cabinet noir de Max Jacob, qui se retrouvait donc au sommet de la petite pile, c'est lui qui a eu la préférence : j'espère que M. Aboucaya ne s'en montrera pas froissé lorsqu'il lira ça le mois prochain.

Il est d'ailleurs fort savoureux, ce livre de Jacob, ensemble de lettres imaginaires qui sont parfois commentées et parfois non ; quand elles le sont, ce n'est pas par Max Jacob mais par un troisième personnage, tout aussi imaginaire que l'expéditeur et le destinataire, et dont en général on ne sait pratiquement rien. Les lettres sont presque toujours drôles, mais sur un fond de tristesse tendre qui n'exclut pas une certaine ironie parfois. Enfin, bref : un excellent petit livre. (J'ai de moins en moins envie de parler de ce que je lis, je ne sais pourquoi.)


Vendredi 23 septembre

Sept heures dix. – Cette fois c'est (presque) officiel : j'ai reçu un appel téléphonique ce matin – j'étais occupé dehors, à étendre du linge sur la corde… – d'un jeune homme de la DRH (le Département des Retraites Heureuses) de Lagardère, pour m'informer d'un courrier qu'il m'envoyait. Je serai donc retraité au premier novembre qui vient. Je l'ai aussitôt signalé à Philippe B., qui m'a informé en retour que le tarif des piges tel qu'il le pratiquait à FD était soit de 50 € le feuillet (1500 signes) soit de 300 € pour une journée de travail. Je lui ai clairement fait comprendre que la rétribution journalière avait ma préférence. S'il pouvait avoir besoin de mes services deux fois par semaine, ce serait idéal, puisque je me retrouverais avec des revenus assez nettement supérieurs à ceux d'en ce moment, sans compter le fait que je vais mettre fin dès le mois prochain au crédit de Liselotte (il me reste normalement quinze mois à payer), ce qui fera 750 € que je n'aurai plus à débourser chaque mois. Bref, si l'on ne tient pas compte des maladies diverses et mortelles qui ne vont pas manquer de nous fondre dessus à la moindre distraction de notre part, l'avenir s'annonce plutôt riant. Il serait même idyllique si je me décidais à me mettre à l'écriture de Pot-Bouille. Mais, ça, je n'en prends guère le chemin.

– Aujourd'hui, tontine ; demain, Desgranges.


Mardi 27 septembre

Sept heures vingt. – Trois jours sans venir dans ce journal, sans que cela ne m'ait manqué le moins du monde, et guère envie d'y venir non plus aujourd'hui : ça sent le sapin, comme dirait ma mère. La demi-journée que j'ai passée, samedi, chez les Desgranges, s'est fort agréablement déroulée, mais il n'y a là rien de nouveau, donc de notable. Michel est totalement immergé dans le cinéma des années 20 – 50, aussi bien dans ses lectures que lors de ses soirées cinéma. Personnellement, ça m'arrange plutôt car, même si je ne suis pas un cinéphile averti, je fais tout de même moins pâle figure dans une discussion ayant les grands films américains pour objet que lorsque Michel m'entraîne du côté de Port-Royal ou des mémorialistes du XVIIe siècle…

– À part ça, la retraite bat son plein, si je puis dire. J'ai reçu ce matin la lettre officielle de la DRH me signifiant que l'on se passera de mes services à compter du 31 octobre. Du coup, il me faut relancer les différentes caisses (régime général, AGIRC…) pour les informer de la nouvelle date, 1er novembre et non plus 1er octobre, à laquelle je me mettrai à dépendre financièrement de leur bon vouloir. Entretemps, mon “solde de tout compte” aura été viré sur le mien, de compte.


Mercredi 28 septembre

Sept heures dix. – Pas mécontent du tout de cette journée. D'abord parce que, ce matin, j'ai eu le courage d'affronter cette épreuve devant laquelle je renâcle le plus souvent : la visite au bureau de poste. Il s'agissait d'effectuer un envoi en recommandé avec accusé de réception (AR en langage postier), lequel avait évidemment à voir avec ma prochaine retraite ; sinon, je n'aurais même pas envisagé de franchir le seuil du bureau en question.  Tout s'y passa admirablement. D'abord, j'eus la surprise d'en découvrir le nouvel agencement intérieur (preuve que je ne fréquente cet endroit qu'en dernière extrémité, Catherine m'ayant confirmé que les travaux d'aménagement remontaient à environ deux ans). À un petit bureau, séparé des traditionnels guichets, qui n'avaient pas changé de place, un homme d'un certain âge semblait n'attendre que moi. De fait, il fut d'une bienveillance presque maternelle, et je ne résistai qu'à grand-peine à l'envie de l'embrasser lorsqu'il ne me réclama que six euros pour prix de sa sollicitude.

– Cet épisode me remit du baume au cœur et du rose dans ma vie, moi qui m'étais réveillé grisâtre, parce que pensant au travail qui m'attendait, aujourd'hui et demain. Deux articles commandés par mes Puissances, mais très bizarres, et dont je ne suis pas sûr, encore maintenant, d'avoir compris grand-chose ; ce qui expliquera sans doute le côté brumeux de l'exposé qui va suivre. Tout a commencé lundi, en milieu d'après-midi, par un appel téléphonique de Jean-Baptiste D., l'une de mes Puissances tutélaires subalternes. Il entreprit de m'expliquer, mais de façon fort brumeuse, que nous avions “récupéré” SLC (comprenez : Salut les copains) et qu'il s'agissait d'en sortir une sorte de numéro hors-série, comme nous le faisons depuis déjà un moment pour les “Destins brisés”. Il s'agissait pour moi, tenta-t-il de m'expliquer, d'écrire huit mille signes sur les débuts de Johnny Hallyday, mais comme si je les rédigeais dans les années soixante. À cela venait s'ajouter un article adventice plus court (deux mille cinq cents), consacré au Teppaz, et écrit selon le même principe. Je dis “oui” et raccrochai ; pour m'apercevoir au réveil du lendemain (ce matin, donc), que je n'avais à peu près rien compris à ce qu'on semblait attendre de moi ; une demande d'éclaircissement par himmel me laissa tout aussi songeur. Écrire sur Johnny comme si j'étais un rédacteur de SLC des années soixante ? Oui, mais : quelle année soixante, précisément ? Qu'étais-je censé savoir, et quoi ignorer ? Personne ne semblait fixé sur cette question. L'affaire m'énervant quelque peu, me “prenant la tête”, je décidai, sur les coups de dix heures, d'expédier le Johnny, ayant vaguement trouvé un biais pour ce faire. L'affaire était bouclée deux heures plus tard, et l'on eut l'indulgence, en haut lieu, de s'en déclarer satisfait. Là-dessus, m'installant pour lire le volume de Courteline que je venais de recevoir, je me mis à penser au Teppaz. Furieux de l'interférence, je finis par revenir devant cet écran pour y clavioter rageusement deux petits feuillets, à propos de ce misérable électrophone dont je crois bien n'avoir jamais utilisé, ni même vu en action, le moindre exemplaire.

Tout cela pour dire que ma journée fut bien remplie, et, le temps d'été aidant, justifia les deux ou trois verres de riesling frappé que je pris tout à l'heure.


Jeudi 29 septembre

Sept heures. – Je ne sais quelle inspiration m'a saisie, il y a une petite semaine ; toujours est-il que j'ai, en deux clics, commandé un gros volume de Courteline et un autre, encore plus gros, d'Alphonse Allais, tous deux en collection Bouquins. Après une courte hésitation, j'ai commencé ce matin par le premier et, depuis, je me délecte des mésaventures assez nettement asilaires de Messieurs les ronds de cuir. Comme mes Puissances tutélaires ont eu la délicatesse de ne point m'envoyer de travail, je n'ai rigoureusement rien fait d'autre de la journée, à part, ce matin, publier mon journal d'août. Ah ! si : j'ai également envoyé à himmel à M. Aboucaya pour lui dire tout le bien que je pensais de son recueil de nouvelles, commencé avant-hier et terminé hier.


Vendredi 30 septembre

Sept heures dix. – Jacques Aboucaya m'a envoyé l'article qu'il a fait paraître dans le numéro d'octobre de Service littéraire, revue mensuel consacrée au roman, dont j'avoue avec un semblant de honte que j'en ai ignoré l'existence jusqu'à ce jour, alors qu'elle approche pourtant de son centième numéro. L'article de M. Aboucaya était bien sûr consacré au Chef-d'œuvre, et il en disait grand bien, comme il l'avait déjà fait dans le Salon littéraire du Père Joseph (Vebret). Je l'aurais volontiers reproduit ici, comme je l'ai fait durant des mois pour les monceaux d'articles qui se sont écrits à ma gloire, mais il se trouve que je n'ai pas trouvé le moyen de “l'importer” et que je n'ai guère le courage de le recopier. Il n'empêche : il y aurait en France une trentaine d'Aboucaya, chantant à l'unisson mes mérites dans toutes les gazettes, que je serais assurément le roi du pétrole, mes tirages faisant pâlir d'envie Marc Lévy soi-même, et sangloter de reconnaissance la duchesse Caroline des Belles Lettres.

C'est en tout cas suffisant pour finir septembre sur une note agréable, et entamer, demain, mon mois de préavis, dernier couloir avant ma libération inconditionnelle.

Lendemain matin (je sais que nous sommes passés cette nuit en octobre, mais tant pis). – Je trouve dans ma boitamel l'article de M. Aboucaya, transmis obligeamment par lui sous forme de document Word ; le voici donc :

Didier Goux est un fieffé réac. Circonstance aggravante, un réac de talent. Son blog le suggère, son journal en témoigne. Le présent roman en apporte la confirmation. Il ne respecte rien de ce que notre époque porte au pinacle, prend à rebours les valeurs de la pensée unique. En territoire ennemi (Les Belles Lettres, 2013) nous avait déjà mis la puce à l’oreille. Il y dressait un bilan implacable de notre époque. Voilà qu’il réitère, cette fois sous couvert de fiction. Encore que celle-ci emprunte à la réalité, au point de se confondre avec elle. A preuve le titre, référence à un écrivain bien vivant, lui-même fort suspect aux tenants de la doxa en vigueur. Plus ou mois marginaux, du reste, les personnages principaux. A commencer par Evremont, qui n’est pas un saint, mais ressemble comme deux gouttes d’eau à son auteur : misanthrope, prompt à la raillerie, écrivant au kilomètre, mais sous pseudo, des polars érotiques. Propriétaire d’un chien qui se nomme Charlus, ô mânes de Proust, et pose sur le monde un regard apathique et désabusé. D’autres encore, Charlie, fils métis de l’épicier arabe du coin, qui fera auprès de la jeune Tosca son éducation sentimentale. Jonathan, étudiant en pharmacie, féru des romans de Houellebecq. Et puis, parmi quelques autres, un grand Noir se disant « sans papiers » (il en tire auprès des jeunes filles un prestige incomparable). Tout ce petit monde se croise, s’aime ou se déchire, partage un quotidien fait de rencontres à l’épicerie ou au bistrot. A des manifs pour de nobles causes, la lutte contre le staphylocoque doré, la défense des droits acquis. Sous le rire, la réflexion, parfois amère. L’observation sans concession d’une civilisation à la dérive. Une comédie humaine prestement troussée. Bien écrite, de surcroît. Elle exerce sur le lecteur une indéniable séduction.   J.A.
 

jeudi 29 septembre 2016

Août 2016









TERMINAL 3









Lundi 1er août

Sept heures dix. – Ça se mange très vite, une salade de pommes de terre au haddock, surtout quand tout cela a déjà été découpé en petits cubes par la cuisinière ; d'où mon arrivée ici de plus en plus tôtive, comme dirait R. Camus. J'ai, aujourd'hui, consacré un temps anormalement long à FD, pour la raison que, en plus de l'article du jour, il a fallu que je refisse presque entièrement celui d'hier, non de ma faute, mais en raison d'une mésentente entre mes Puissances, l'une voulant un papier “blanc” (mettons) et l'autre un papier “noir”. Comme le blanc m'avait été donné comme consigne dès hier par Philippe B., directeur de la rédaction, j'ai foncé bille en tête. Mais, en début d'après-midi, tout à l'heure, Françoise D., rédactrice en chef, m'a signalé, avec force excuses, que c'est le noir qui finalement devait l'emporter. Ses arguments étant sans appel, j'ai donc ressorti mes pinceaux et mes couleurs pour rebadigeonner mes six mille signes.

Entretemps, j'avais terminé le journal 2015 de Camus, décidément bien déprimant – mais il n'y est pas pour grand-chose, et loin de moi l'idée de vouloir mettre à mort le messager des nouvelles sinistres qu'il apporte –, puis j'ai repris, avec plus d'allant, L'Esprit des lettres de Jacques Laurent, qui est un recueil de ses articles parus dans les différentes revues (La Table ronde et La Parisienne, dans ce premier volume) auxquelles il a participé, voire qu'il a créées. Je vais d'ailleurs aller illico commander le tome second, malgré la promesse solennelle que je m'étais faite de ne rien acheter en août. Mais les promesses n'engagent que ceux bla bla bla.

– Je n'ai toujours aucune nouvelle de mon frère qui, au départ, devait arriver ici le 10 pour repartir le lendemain en direction de Dubaï, à qui j'ai envoyé un himmel il y a trois jours pour lui dire que nous préférions annuler leur passage (sa femme et leur fille sont en France avec lui), du fait que, horaire d'avion oblige, nous devions nous lever le lendemain vers quatre heures du matin, afin que j'emmène Catherine à Roissy. Philippe et Dominique ont toujours cette propension, parfois un peu irritante, à mettre sur pied un programme, en général assez complexe, de visites aux uns et aux autres, mais en n'avertissant ces uns et ces autres qu'une fois que tout est fixé “dans leur tête”, leurs billets d'avion pris, etc. Passe encore quand ils font ce coup-là en avril ou novembre, périodes où ils sont presque assurés de trouver leurs différents gibiers au gîte, mais il ne faudra pas qu'ils s'étonnent si, en juillet et août, leurs petits plans concoctés unilatéralement ont tendance à faire eau de toutes parts : c'est ce qui est en train de se produire, en tout cas avec nous. Je suis quand même toujours un peu étonné que l'on puisse, comme ils le font généralement, avertir les gens qu'on se présentera chez eux tel jour et pour une durée de tant, plutôt que de leur demander si la chose est envisageable ; même quand il s'agit de son propre frère. Mais j'ai l'impression de me mettre à “faire mon Camus”, depuis une minute…


Mardi 2 août

Sept heures et demie. – Depuis trois ou quatre jours, dans la pâture derrière la Case, se trouve une vache, dépendant de la ferme située à l'autre bout de ce champ (voir, sur le blog principal, la couverture de mon journal 2011). Depuis seize ans que nous vivons ici, on y a vu tantôt des chevaux, mais plus aucun depuis plusieurs années, des vaches en troupeau et des moutons, alternativement. Une vache seule, c'est la première fois et nous en fûmes intrigués ; d'autant plus que celle-ci passe des heures sans se lever jamais, broutant couchée, ne se déplaçant que d'un mètre ou deux à la fois et sans jamais qu'on ait le temps de la voir sur ses pattes. Il se dégage de cet animal pesant et immobile, comme affaissée sur lui-même, une impression de grande tristesse. Notre très vieille voisine étant venue nous apporter de petites pommes de terre nouvelles de son jardin, de celles dont il n'est nul besoin d'ôter la pelure avant de les manger, Catherine lui a parlé de notre vache solitaire et mélancolique ; et il est apparu que “mélancolique” était en dessous de la vérité. D'après elle, la voisine, la vache vient d'être opérée d'une patte et, depuis, refuse obstinément de se lever : quand les fermiers veulent la faire rentrer à l'étable, il leur faut faire donner les chiens pour qu'elle consente à se mettre debout. Catherine a d'abord compris que, suite à l'intervention vétérinaire, la station debout lui était encore pénible ; mais la vieille dame a alors ajouté : « Elle se laisse mourir. » Devant la mine dubitative de Catherine, elle a expliqué que c'était déjà arrivé, aux mêmes fermiers, avec une vache qui avait dû subir une césarienne et qui, à la suite de cette opération, s'était réellement laissée mourir, avec un complet succès. Celle-ci, d'après elle, suit le même chemin, victime de ce qu'on hésite un peu tout de même à nommer une dépression. Mais, après tout, pourquoi les bovins ne seraient-ils pas sujets, eux aussi, aux dépressions ? D'autant qu'à force de ruminer…

– Il a plu sans discontinuer depuis ce matin, si bien que je m'attends, à l'aurore de demain, à découvrir un jardin bien vert, à l'herbe vigoureusement croissante, qui m'obligera, d'ici quelques jours, à ressortir la tondeuse, que je pensais remisée jusqu'en septembre.


Mercredi 3 août

Sept heures et demie. – Himmel de mon frère à l'instant, pour me dire qu'il comprenait très bien qu'on ne puisse les recevoir le 10, si Catherine doit être très tôt le lendemain à Roissy, étant lui-même un “voyageur nerveux”. De toute façon, c'était devenu d'autant moins possible que, finalement, parce que ce départ nocturne commençait à vraiment angoisser Catherine, nous avons décidé (sur ma suggestion) que je la conduirais à l'aéroport dès le 10 en fin d'après-midi, et qu'elle dormirait dans un hôtel local. Le hasard à voulu que le plus proche de son “terminal” fût un hôtel Ibis, chaîne pour laquelle travaille Élodie, laquelle nous a obtenu un tarif tout à fait “préférentiel” (on ne pourra bientôt plus rien écrire sans encadrer chaque mot de guillemets…). Celui-ci disposant d'un vrai restaurant, nous dînerons ensemble, après quoi je rentrerai ici ; en espérant que l'autoroute 14 ne sera pas fermée.

Finalement, dans cette histoire, la vraie punie est ma mère, qui va devoir nourrir une journée de plus Philippe et ses deux femmes. Mais, après tout, c'est son fils, alors qu'il n'est que mon frère…


Jeudi 4 août

Sept heures et demie. – Terminé juste avant le dîner le second volume de L'Esprit des lettres, le recueil des articles et chroniques de Jacques Laurent parus dans les diverses revues qu'il a dirigées ou auxquelles il a collaboré. J'aime beaucoup chez lui ce côté ferrailleur, mousquetaire, que l'on sent toujours prêt à s'exprimer, contre les totems et tabous de ce temps qui – c'est le côté un peu triste – commence à apparaître presque aussi lointain que la Belle Époque, voire le Second Empire.

– Renaud Camus vient de publier sur Youtube une vidéo qui, encore maintenant, plusieurs heures après sa découverte, me laisse sans voix. On l'y découvre filmé en gros plan, devant l'un de ses tableaux, déclamer et surtout chanter ses propres tweets politiques. Chaque tweet est séparé du suivant par un chapelet de borborygmes, sons, notes isolées (je ne sais trop comment qualifier ça) ; le tout donne une atmosphère assez asilaire, dans laquelle un Ferdinand Lop voire un Mouna Aguigui ne dépareraient nullement. Dans son journal 2015, Camus ne cesse de déplorer le peu d'adhésion (et donc d'adhésions) que rencontrent ses deux partis, l'In-nocence et le NON : je doute un peu que cette nouvelle prestation soit de nature à la renforcer. D'autre part, j'aimerais voir la tête des maires de France et des conseillers généraux lorsque le candidat Camus va solliciter leurs parrainages pour l'élection présidentielle, si jamais un esprit mal intentionné leur met cette vidéo sous les yeux et dans les oreilles. À quoi peut bien correspondre cette lubie ? Du masochisme ? De l'inconscience ? À moins qu'il ne s'agisse, une fois encore, de brûler ses vaisseaux le plus sûrement possible ; un aveu d'échec politique complet en forme de pirouette ou de pied de nez. En tout cas, lui qui se plaint régulièrement de la “désertion” de ses fidèles, voire de leur “trahison”, on peut dire qu'il fait ce qu'il faut pour les susciter, et qu'il est nécessaire d'avoir la fidélité solidement arrimée pour demeurer comme je le fais un lecteur convaincu – encore que ce genre de fantaisie vocale risque de heurter bien davantage les “militants” que les lecteurs proprement dits. Pour le moment, sur le forum de l'In-nocence, on observe à ce sujet un silence parfait…


Samedi 6 août

Quatre heures et demie. – Heure un peu inhabituelle pour venir traîner par ici, j'en conviens. Mais c'est que, tout à l'heure, profitant de ce qu'elle a lieu en l'église du Plessis, Catherine se rendra à la messe, entre six heures et demie et sept heures et demie ; ce qui, en toute logique interne et conjugale, induit un apéritif, celui que je commencerai à prendre en l'attendant et auquel elle se joindra en revenant, dûment purifiée de ses éventuels péchés (ah, non : ça, c'est le boulot de la confession, pas de la messe. Mais enfin, ça doit bien purifier un peu quand même). Comme nous ne sommes pas des ivrognes compulsifs, il a été décidé que cet apéritif-là “compterait” aussi pour celui de notre dernière soirée avant son départ vers les Amériques septentrionales, lequel aura lieu mercredi. Et comme, décidément, je suis aujourd'hui la raison même, j'ai résolu ce matin que, pour mériter pleinement cette libation vespérale, il me faudrait écrire avant les douze mille signes qui m'ont été réclamés pour un septième hors-série “Destins brisés”, texte consacré à l'acteur Roland Giraud et à l'assassinat de sa fille unique, Géraldine : tout cela a été accompli entre onze heures et une heure et demie. Il ne restait qu'à mettre le riesling au frais, ce qui fut diligemment accompli. Pour passer agréablement le temps séparant la corvée de sa récompense, j'ai ouvert l'ultime roman de Jacques Laurent, Ja et la fin de tout, qui m'est opportunément arrivé ce matin ; cependant que Catherine se lançait à l'assaut de La Tour, le journal 2015 de Renaud Camus. Bref, comme disait le type tombant du cinquantième étage au moment où il passait devant le vingt-cinquième : jusqu'à présent, tout va bien.


Lundi 8 août

Dix heures et demie du matin. – Quand on est agacé par le désir de se mettre à un nouveau roman, le remède radical consiste à relire un journal d'écrivain : Léautaud, Jules Renard, peu importe. On y croise tellement d'auteurs dont même les noms nous sont devenus totalement inconnus, et qui pourtant semblent avoir eu du succès à l'époque où ils sévissaient, que l'on est aussitôt saisi par la puérile vanité de l'entreprise ; sauf si, bien sûr, on ne souhaite être imprimé que pour tenter d'en imposer à sa belle-mère, au voisin ou au boulanger. Mais même cette ambition minuscule reste une vanité, car il est bien rare que l'on impressionne qui que ce soit avec un livre, à moins qu'il ne vous pousse jusqu'aux plateaux de télévision, et encore.

– Nous n'avons plus, Catherine et moi, que deux jours complets à passer ensemble. Mercredi soir, nous nous quitterons pour deux semaines, devant un quelconque hôtel Ibis de l'aéroport de Roissy. Et j'ai déjà, comme les fois précédentes, commencé de me dire, hier soir, que, nous quittant en effet, ce sera peut-être la dernière fois que nous nous verrons, si jamais il arrive de mourir à l'un de nous (et, en général, je pense plutôt que c'est à moi qu'il incombera de me charger de cette formalité).

– J'attends, ce matin, un appel téléphonique d'une personne de la DRH de Lagardère, qui doit m'aider à remplir le “formulaire de demande de départ à la retraite” qu'elle m'a adressé la semaine dernière et auquel, à mon grand énervement, puis abattement, je n'ai rien compris, tant ces trois ou quatre pages sont écrites en un français qui n'est pas le mien. À l'école, pendant qu'il est encore temps, on devrait inciter les jeunes élèves à choisir comme première langue d'étude le français administratif : cela les aiderait plus souvent et mieux que l'anglais. De toute façon, comme ce rendez-vous immatériel a été pris par une tierce personne, il est probable que mon interlocutrice supposée n'appellera pas du tout. D'autant que, si j'ai bien compris, cette dame est en vacances et ne passera aujourd'hui à son bureau de Levallois que pour expédier les affaires urgentes. N'ayant pas la prétention d'être une affaire urgente…

Cinq heures. – Peu avant midi, sentant mon impatience grandir de ce coup de fil qui n'arrivait pas, j'ai pris l'initiative d'appeler cette Mme G., à la DRH. Elle s'est montrée fort aimable et, surtout, très claire dans ses explications, dont il ressort que les choses vont aller beaucoup plus vite que je ne le pensais, à condition que ma “candidature” soit retenue (ce dont je refuse de douter, sauf à être très déçu en cas contraire). En gros, si je remets mon dossier au premier septembre, j'aurai une réponse dans les dix ou quinze jours, car l'examen des candidatures va se faire à mesure qu'elles arrivent, et non, comme je le croyais, après la date de clôture, c'est-à-dire en mars prochain. Deuxième erreur de ma part : comme régulariser sa situation auprès des diverses caisses de retraites prend, de l'avis de ces caisses même, entre quatre et six mois, je pensais ne pouvoir être effectivement en retraite que six mois après l'acceptation de Lagardère. Or, pas du tout : si tout suit son cours, je le serai, en retraite, dès le premier octobre ou, au plus tard le premier novembre. Ce qui, ensuite, demande six mois c'est l'obtention du premier versement. Mais comme il sera rétroactif, je n'y perdrai rien. Et, entretemps, il nous aura suffi de prélever un peu de mes indemnités de départ. Bref, tout cela prend une excellente tournure, laquelle va justifier, tout à l'heure, un petit apéritif conjugal. Je disais à Catherine que, vu mon mode de vie depuis environ trois ou quatre mois (passés à ne plus travailler que de la maison), et pour peu que, comme il en a la ferme intention, Philippe B. puisse me faire écrire pour FD en tant que collaborateur extérieur, je n'allais voir aucune différence entre mon état de salarié et celui de retraité. À ceci près que je vais peut-être même gagner un peu plus d'argent.

– Il y a un moment, alors que nous regardions le sixième épisode de la première saison de True Detective, appel du Père B., pour nous informer qu'il s'apprête à prendre ses nouvelles fonctions en tant que prêtre d'une paroisse du centre de la France, qui est sa région natale. Du coup, cela a relancé mon envie d'aller voir Nohant qui, nous a-t-il dit, se trouvera à moins d'une heure en voiture de la petite ville où il va désormais officier. Je pense que nous irons dans le courant d'octobre, lorsque mes affaires de retraite seront réglées (enfin : j'espère qu'elles le seront…). Entre autres choses, il m'a chaudement recommandé la lecture d'une biographie de Simon Leys, qui vient de sortir.


Mardi 9 août

Onze heures du matin. – Ce mélange d'ennui et d'hilarité qui me saisit, chaque fois que je tente d'écouter Pelléas et Mélisande ; ennui engendré par la mélodie de Debussy et hilarité par les vers de Maeterlinck.


Jeudi 11 août

Dix heures du matin. –  Être de gauche, au fond, c'est vouloir que les pauvres cessent de l'être, mais que les riches le deviennent.

– Sinon, Me voilà seul, comme gémissait Aznavour au début des années soixante-dix. J'ai déposé Catherine à l'hôtel Ibis de Roissy, hier vers six heures, et suis rentré directement ici. Sans encombre, à l'aller ni au retour. À l'heure qu'il est, Catherine doit être dans l'avion, ou peu s'en faut. Quant à moi, j'ai commencé à m'emmerder à peu près dès mon lever ; lever frisquet puisque le thermomètre affichait 7,5° comme température extérieure (à six heures et demie du matin) et tout juste le double dans la maison : je suppose qu'il doit s'agit d'un effet collatéral au réchauffement climatique. Comme je n'avais pas envie de me lancer dans un livre inconnu (mon cerveau a tendance à tourner au ralenti dès que Catherine s'éloigne), j'ai repris le premier volume des Exorcismes spirituels de Muray : j'y suis pratiquement comme chez moi. Je vais tâcher, à compter d'aujourd'hui, de supprimer l'apéritif vespéral (ou au moins le réduire et me cantonner au vin blanc), afin de pouvoir regarder ensuite l'une ou l'autre des séries télévisées dont j'ai fait provision en vue de cette solitude de deux semaines. On verra ce que vaut cette excellente résolution.

Huit heures. – Eh bien voilà, c'est de pire en pire, à mesure de l'âge : première journée seul et je me suis déjà ennuyé à périr, malgré les deux derniers épisodes de True Detective regardés en début d'après-midi et les cinq mille signes écrits pour FD ensuite. Je n'ose même pas imaginer ce que vont être les deux semaines qui s'annoncent. Et ce n'est pas cet ennui plombant qui va m'aider à ne pas boire, le soir venu : l'idée de regarder la télévision, et même une série qui me tente, m'accable par le fait de la regarder seul. Moi qui disais à Catherine, un jour où nous en parlions, que j'accepterais de mourir après elle parce que l'expérience du veuvage et de sa souffrance pouvait avoir son intérêt, je me trouve parfaitement stupide, puisque je ne suis plus capable de ne pas me désagréger complètement après vingt-quatre heures sans elle. D'un autre côté, c'est peut-être justement cela, l'expérience du veuvage : se désagréger complètement. En attendant, je sirote du vin blanc en écoutant Monique Morelli chanter François Villon, et je pleurniche vaguement d'être vieux : quelle pitié !

– Néanmoins, j'ai reçu aujourd'hui la biographie de Simon Leys que le père B. m'a chaudement recommandée il y a deux ou trois jours, au téléphone. Je n'en ai pas lu assez pour en dire quoi que ce soit ce soir.


Samedi 13 août

Six heures. – Je ne sais ce qui m'a pris, ce matin, pratiquement dès le saut du lit, de me transformer, à mon intense stupéfaction, en véritable petite fourmi industrieuse. J'ai commencé, dès la dernière gorgée du premier café avalée, par aller arroser le jardin de Catherine – ses plants de tomates pour être précis –, profitant de ce que le soleil n'y donnait point. De là, j'ai bondi au sous-sol et me suis rué sur la machine à laver pour y mettre une fournée de “blanc”. Après avoir sauté dans la douche, j'ai fait la même chose dans la voiture afin de descendre à Pacy chercher du pain. De retour, il a encore fallu aller mettre le linge propre sur la corde, que j'irai dépendre dès que j'aurai quitté ce journal. Comme cela ne suffisait encore pas, j'ai résolument ouvert mon “dossier retraite” afin d'en cocher les petites cases et noircir certaines lignes : à ma grande surprise, j'ai compris toutes les questions qu'on me posait et j'ai même été capable d'y apporter des réponses. Pour que l'affaire soit complète et expédiable à la Carsat, il me faut encore quelques photocopies ou impressions de pdf, choses qui seront accomplies jeudi, puisque je dois ce jour-là me rendre à Levallois, où j'ai rendez-vous avec la personne de la DRH qui s'occupe des départs volontaires.

– Le reste des heures fut nettement plus calme, fait de lecture (alternativement la biographie de Simon Leys et le deuxième tome des Exorcismes spirituels de Muray) et de télévision : j'ai regardé, en blu-ray, L'Aurore de Murnau, film étonnant, et même extraordinaire, de 1927, qui démarre comme un drame, bascule soudain vers la comédie et même le burlesque (une scène avec un porcelet ivre mort, qui fait penser à Milou lapant le whisky du capitaine Haddock), mais avec tout de même une tension toujours là, en dessous, avant de se remétamorphoser en tragédie pour finir sur un happy end. À son retour, je vais inciter fortement Catherine à le revoir, avec peu de chances de succès vu ses appétences très faibles pour le cinéma muet.

Pour les quelques heures qui me séparent encore du coucher (le mien, pas celui du soleil), je pense qu'un modeste apéritif musical, suivi d'un sandwich hâtif et d'un ou deux épisodes d'American horror story (saison 4) sont tout à fait envisageables.


Mardi 16 août

Six heures. – Que viendrais-je faire en ce journal, alors que, depuis le départ de Catherine, je passe l'essentiel de chaque journée à attendre qu'elle se termine ? Évidemment, je tâche d'emplir plus ou moins intelligemment les heures, mais j'ai l'impression constante que ça ne marche pas ; que je joue un rôle qui ne trompe personne, comme un acteur de théâtre qui, face au public, fait semblant de lire un livre pour laisser le temps au protagoniste prévu par l'auteur de la pièce d'entrer en scène. Sauf que, mon protagoniste à moi, il n'entrera en scène que dans huit jours révolus, et que, en attendant, je me fais l'effet d'un piteux imbécile ; ou d'une âme en peine qui n'aurait pas de peine et pas beaucoup d'âme non plus.

Ce matin, par exemple, j'avais vaguement dans l'idée d'écrire un billet sur le blog, à propos de 2001 L'Odyssée de l'espace, que j'ai revu hier soir ; ou au moins d'en parler ici. Eh bien, le temps de venir de la maison à la Case, et l'envie – déjà faiblarde au départ – s'était envolée.

Le point positif est que mes apéritifs du soir sont on ne peut plus raisonnables. Mais je n'y ai pas grand mérite : je les abrège uniquement parce que je réussis désormais à me fatiguer de ma propre personne, dans ces moments de tête à tête avec moi-même que j'ai pourtant toujours aimés. Seulement, pour demeurer précieux, ou simplement agréables, il faut qu'ils fassent un peu contraste avec le reste de la journée, qu'ils s'inscrivent entre deux parenthèses dûment tracées – quand Catherine va assister à une messe du soir, par exemple. Là, le tête-à-tête intervient au moment où, depuis le matin, l'unique débatteur est déjà amplement fatigué de lui-même.

Well… Au bout du compte, voilà qui me fait toujours une “entrée”.


Mercredi 17 août

Six heures. – Il y a une semaine tout juste, je m'apprêtais à passer ma première soirée en solitaire ; ce qui veut dire que me voici au milieu du gué. Demain, précieuse distraction : j'ai rendez-vous à midi avec Mme Véronique G. la personne de la DRH qui est chargée de collecter les dossiers en vue d'un départ volontaire. Comme le dépôt officiel de ces dossiers ne commence que le premier septembre au matin, le mien sera donc officiellement reçu à cette date, c'est-à-dire dans les tout premiers, si ce n'est le premier, chose importante puisque, selon les préceptes qui nous ont été communiqués, les premiers arrivés seront les premiers servis. Bien que, évidemment, il y ait d'autres critères pour entrer en ligne de compte, des avoués et probablement des inavoués. Logiquement, d'après Mme G., je devrais avoir une réponse d'acceptation ou de refus aux alentours du 15 septembre.

– Je profiterai d'être à FD demain pour photocopier un certain nombre de documents (carte d'identité, livret de famille, dernier avis d'imposition…) afin de les joindre à mon dossier de demande de retraite au régime général, lequel dossier sera alors complet (tu rêves, mon vieil ami, tu rêves !) et pourra être envoyé. Comme un bienheureux hasard m'a fait recevoir ce matin l'autre dossier à remplir, celui pour demander mes retraites complémentaires (AGIRC et ARRCO, les deux jumeaux maléfiques, plus terrifiants encore que Fasolt et Fafner), j'en serai quitte pour faire deux fois chaque photocopie et boucler aussi cette affaire-là. Ensuite, il n'y aura plus qu'à attendre, espérer, prier, picoler.

– Au milieu de ma paperasse de futur retraité, j'ai tout de même pris le temps d'expédier cinq mille signes à propos d'un certain Élie Semoun, qui gagne, m'a-t-on assuré, sa vie en faisant rire ses contemporains : on se demande qui est le plus à plaindre dans cet attelage, du comique ou des contemporains. Et j'ai poursuivi la lecture de la biographie de Simon Leys, livre tout à fait remarquable, dont il faudrait bien que je parle sur le blog, mais je manque un peu trop d'allant pour le faire vraiment. On verra à partir de demain, que la température diurne est censée redescendre assez franchement.


Vendredi 19 août

Cinq heures. – Ma petite virée à Levallois d'hier n'a pas été inutile, puisque me voilà désormais très officiellement candidat au départ, dossier remis à la DRH, etc. En principe, je devrais recevoir la semaine prochaine une estimation chiffrée du chèque censé m'inciter au départ. J'ai également fait toutes les photocopies qu'il fallait pour pouvoir expédier mes deux enveloppes dûment garnies, en direction des caisses de retraite, générale et complémentaire. Je me suis d'ailleurs peut-être un peu précipité pour cette dernière opération : la personne qui m'a reçu, Mme G., a trouvé que j'étais “gonflé” d'avoir fait ma demande de retraite avant d'avoir l'accord de la DRH. Elle n'a pas tort en effet ; mais c'est que tout ce petit monde avait l'air si pressé… Elle a d'ailleurs soulevé une objection qui ne manque pas de pertinence. Même en cas d'accord de la direction de L.A., si celui-ci survient aux alentours du 10 septembre, comment pourrais-je être en retraite au premier octobre, ainsi que je l'ai officiellement demandé, alors que la loi m'oblige à un mois de préavis ? Il y a là, certes, un semblant d'impossibilité, à quoi je vois deux remèdes : 1) la DRH antidate son accord au premier septembre, auquel cas le dit mois devient celui de mon préavis ; 2) je contacte les caisses pour repousser ma retraite au premier novembre. Cela ne m'a pas empêché, me réveillant au milieu de la nuit sans raison particulière, d'élaborer aussitôt le scénario catastrophique suivant : d'une part les caisses de retraite refuseront tout changement à ce que j'ai signé, et d'autre part la DRH, sachant que j'ai déjà demandé ma retraite, me dira tout gentiment qu'elle n'a plus aucune raison de me verser le moindre centime, mon départ de l'entreprise étant d'ores et déjà “acté”. J'ai tout de même réussi à me rendormir… mais il subsistait malgré tout, au réveil véritable, un voile d'inquiétude.

– Ce matin, sitôt mon premier café bu, j'ai décidé que j'en avais assez de voir ces ridicules et longues fleurs jaunes proliférer insolemment dans le jardin et, après avoir ramassé les merdes de Bergotte, j'ai empoigné la tondeuse. Je n'ai pas mal fait car, dès onze heures il s'est mis à pleuvoir et ça n'a guère cessé depuis. En dehors des trois quarts d'heure passés à écrire cinq mille signes à propos d'un animateur télé quelconque, j'ai consacré mon temps à la biographie de Simon Leys, dont je viens d'ailleurs de tirer un billet de blog. Et, malgré son prix assez élevé, je me suis enfin décidé à commander, d'occasion, l'épais volume des Deux Étendards de Rebatet, roman que j'avais essayé de lire en vain il y a 25 ou 30 ans : c'est le bien qu'en dit Simon Leys, justement, qui m'a donné envie de retenter ma chance. Et puis, quand on est nauséabond, il s'agit de fréquenter les bons auteurs.

– Catherine et sa petite smala sont parties aujourd'hui pour les fins fonds du bois canadien ; elle ne sera donc plus joignable, selon toute vraisemblance, avant lundi. Ensuite, il ne restera plus que deux jours avant son retour.


Lundi 22 août

Trois heures. – Je commence à trouver le temps vraiment long, mais cela ne me surprend nullement, dans la mesure où il s'était produit à peu près la même chose lors des précédentes absences prolongées de Catherine : les trois premiers jours sont pénibles (impression que chaque journée s'étire comme de la guimauve de fête foraine et qu'on ne viendra jamais à bout de leur total) ; puis, malgré tout, une sorte de nouvelle routine se met en place, les heures se recontractent un peu, des semblants de repères se laissent discerner ; enfin, l'imminence du retour fait voler cet équilibre fragile en éclats, l'âne sentant de plus en plus proche le picotin se remet à ruer et à braire d'impatience, ce qui a évidemment pour conséquence de faire se rallonger les heures. Si, en plus, une recrudescence de chaleur s'en mêle…

– Je ne sais pas si je l'ai noté mais, fait assez étrange, depuis le départ de Catherine je n'ai pas rempli une seule grille de mots croisés, alors que, en toute logique, mon désœuvrement aurait dû me pousser à les multiplier (phrase assez incertaine).

– En tout cas, je me félicite tous les soirs d'avoir pris la précaution d'acheter ce gros coffret de blu-ray contenant les quatre premières saisons d'American horror story, car, sans cela, je me demande ce que j'aurais fait de mes soirées (sans doute les aurais-je noyées dans l'alcool, alors que, là, je ne bois quasiment rien : mes apéritifs sont plus symboliques qu'autre chose). Je ne parviens d'ailleurs pas à comprendre pour quelle raison Catherine et moi avions laissé tomber la première saison dès le deuxième épisode, alors qu'elle avait tout pour nous plaire. Je n'en dirai pas autant des trois suivantes, pour ce qui concerne Catherine, car leur côté assez malsain ne lui plairait pas, je pense. Mais, malsaine, la première saison ne l'est pas du tout, pas gore non plus, et c'est une histoire somme toute classique de fantômes et de maison hantée, originale, rythmée et avec ce qu'il faut de surprises et de rebondissements. On ne devait pas être dans un bon soir…


Jeudi 25 août

Deux heures et demie. – J'ai franchi les portes coulissantes du terminal 3 de Roissy, à dix heures ce matin, au moment précis où Catherine apparaissait avec son chariot à bagages. Le retour ici s'est passé sans encombres, malgré mes craintes : une demi-heure plus tôt, à l'aller, j'avais pu voir l'autoroute 86 presque entièrement bouchée, entre le stade de France et l'autoroute 14. Une fois arrivés – il était midi –, nous nous sommes autorisé un petit apéritif de retrouvailles, lequel a envoyé Catherine directement au lit, vu qu'elle n'a dormi qu'une heure dans l'avion. J'ai pour consigne de la réveiller à quatre heures et demie ; ce sera fait… si je ne suis pas moi-même endormi d'ici là.


Vendredi 26 août

Six heures. – J'ai reçu cet après-midi, par mail, de la part d'un membre de la DRH dont j'ignorais l'existence (ce qui ne l'empêche pas de commencer son himmel par “Cher Didier”, comme si on avait gardé les salariés ensemble dans notre prime jeunesse), le relevé de ce que je toucherai en cas d'acceptation de ma candidature au départ volontaire (il me semble, par ailleurs, qu'une candidature au départ involontaire aurait été beaucoup plus amusante). C'est à la fois encourageant et décevant. Encourageant parce que j'avais tablé, sans compter le “petit bonus” que l'on nous a fait miroiter, sur une somme d'environ 90 000 euros. Or, d'après le compte reçu, nous sommes déjà à 93 500, alors que n'y sont inclus ni le mois de préavis, ni le treizième mois ni les congés payés ; de plus, comme je m'y attendais plus ou moins, n'a pas été prise en compte l'année 2000, durant laquelle j'ai été pigiste à temps plein de mars à décembre.J'ai donc répondu aussitôt pour demander des précisions et exposer mes objections. Et surtout m'enquérir de ce fameux, mais bien flou, “petit bonus”. Je suppose que j'aurai une réponse en début de semaine prochaine. En tout état de cause, même si on en restait là (93 500 € à quoi s'ajouteront environ deux mois et demi de salaire brut pour les raisons que j'ai dites, c'est-à-dire à un total d'environ 105 000 €), ce serait déjà un assez joli cadeau de départ.

– Continué la lecture des Deux Étendards de Rebatet, nauséabond d'exception,  et je suis passé, avec Muray, du troisième au quatrième volume de ses Exorcismes spirituels.


Lundi 29 août

Sept heures vingt. – Nous avons, depuis hier, retrouvé un rythme normal de vie, après les perturbations (opération + Québec) de ces quatre derniers mois. Non seulement nous sommes revenus à un régime strictement analcoolique, mais, Catherine pouvant de nouveau conduire Liselotte, me voici de nouveau dispensé des diverses corvées, ravitailleuses ou kinésithérapeutiques.

– Après ne m'y être risqué que du bout des orteils, j'ai finalement, aujourd'hui, plongé totalement dans Les Deux Étendards de Lucien Rebatet, roman torrentiel, souvent prodigieux, parfois ennuyeux, mais dont l'ennui fait en quelque sorte partie du prodige. De même que le côté profondément irritant de certains de ses personnages (Régis notamment, mais aussi Anne-Marie par moment) participe à la vie qui les anime. J'en ai lu près de 400 pages : arriverai-je sans me lasser au bout des 1300 ? c'est une autre histoire. Du coup, ou plutôt du contrecoup, j'ai tout à l'heure tiré de son étagère l'Histoire de la musique du même Rebatet. Heureusement qu'aucun progressiste vigilant ne vient jamais traîner ses sourcils inquisiteurs dans ce journal, car alors mon compte serait bon, avec d'aussi méphitiques lectures.


Mardi 30 août

Sept heures vingt. – Marco Polo a la gentillesse de me dire qu'il a trouvé mon journal de juillet, publié ce matin, meilleur que les livraisons précédentes. Je lui ai répondu que, fort heureusement, août rétablirait une saine moyenne en étant plus mauvais (en tout cas largement plus vide) que les dites livraisons ordinaires ; ce dont je suis persuadé, bien que n'ayant encore rien relu. Mais c'est ainsi : quand Catherine est absente, ce qu'elle a été une grosse moitié du mois, je ne suis vraiment bon à rien.

– Reçu ce matin au courrier la confirmation écrite de la Carsat, la caisse de retraite du “régime général”, comme quoi mon dossier était bel et bien “dans les tuyaux” (l'expression est de moi, pas d'eux ; pas encore…). Et un mail il y a deux heures me demandant si je pouvais envoyer les pièces manquantes (mes bulletins de paie de l'année en cours) par retour de mail – ce que je ne puis faire, n'ayant pas d'imprimante pour les scanner. J'en ai profité pour expliquer à ma correspondante que je m'étais un peu précipité pour demander ma retraite au premier octobre (parce qu'assez mal conseillé par la DRH) et que celle-ci ne pourrait finalement pas être effective avant le premier novembre, voire le premier décembre. On verra bien ce qu'elle va me répondre demain.

Cette dame, en charge de mon modeste cas, s'appelle Claudine L. J'ignorais qu'il y eut encore des parents pour prénommer leurs filles ainsi, ce qui est finalement une bonne nouvelle. En tout cas, elle m'a ravi : j'ai eu l'impression de sauter à pieds joints dans un roman de Colette et de me retrouver au cœur de la Puisaye, vers la fin du 19e siècle.

– Continué la lecture des Deux Étendard de Rebatet (page 400 et quelques). Il y a tout de même des moments où on a envie de le secouer un peu, ce Michel Croz, personnage principal, et de le sommer d'aller une bonne fois pour toutes dépuceler son Anne-Marie sans faire autant d'histoire. (J'ai l'air de me moquer, comme ça, mais c'est vraiment un roman étonnant et riche, même si, parfois, durant une dizaine de pages, on s'y ennuie un peu. Comme dans la vie, en somme.)

– J'ai reçu, toujours au courrier de ce matin, un recueil de nouvelles de Lu Xun, écrivain chinois du début du XXe siècle, dont Simon Leys dit le plus grand bien. Pas ouvert encore.


Mercredi 31 août

Sept heures dix. – Cet après-midi, sous le billet par lequel j'annonçais la mise en ligne de mon journal de juillet, M. Arié m'a laissé le commentaire suivant :

« Il y a quand même quelque chose de tout à fait remarquable (je n'en serais personnellement pas capable), mais aussi de mystérieux, dans le fait de publier votre journal et de le mettre en ligne pour qu'il soit lu par des inconnus.

J'aimerais bien savoir pourquoi vous le faites; car, si vous ne nous dites évidemment pas tout ( par exemple : de quoi rêvez-vous ?), tout ce que vous nous dites semble vrai - ou, en tous cas, vraisemblable; du moins, assez vraisemblable pour que nous soyons nombreux à le lire et à y prendre plaisir, alors que nous ne vous connaissons pas vraiment.

Vous-même: savez-vous pourquoi vous le faites ? »

Il n'a pas tort : pourquoi fait-on cela ? Pourquoi est-ce que, moi, je le fais ? Le besoin, ou plus simplement l'envie, de tenir un journal m'a occupé dès ma vingtième année, environ. Depuis cette époque, j'en ai commencé un certain nombre (notamment lorsque s'est produite la révélation, en 1984, que Philippe Bernalin allait mourir rapidement de son cancer) : ils se sont tous ensablés, au bout de quelques semaines, à la rigueur quelques mois. Ce qui semblerait prouver que mon envie n'était pas bien forte et le besoin à peu près inexistant. Si je m'y suis remis à la fin de juillet 2009, c'est parce que nous allions passer un mois à Plieux, et que je trouvais amusant, piquant, de tenir un journal – moi, le châtelain intérimaire –, en ce lieu où le légitime propriétaire en écrivait un, tout à fait imposant à mon sens. J'ai d'ailleurs arrêté dès que nous sommes rentrés chez nous, à la fin d'août. Pourquoi m'y suis-je remis vers la mi-octobre ? Je ne saurais pas le dire avec certitude. Là encore, ce fut de l'ordre de l'envie vague. Non,pas tout à fait : il y avait aussi que je voulais cesser de raconter certaines choses sous forme de billets de blog, que j'éprouvais la nécessité d'avoir à ma disposition deux formes d'écriture différentes. Et, cette fois-ci, contrairement à toutes les précédentes, j'ai senti que “ça accrochait” ; que je prenais intérêt et plaisir à ce rendez-vous d'après-dîner. Néanmoins, il me manquait quelque chose : un lecteur. C'est pourquoi j'ai commencé, après quelque temps, je ne sais plus combien, à le faire lire à Catherine. Et, bientôt, l'idée d'élargir le cercle s'est imposée, très naturellement, sans que j'aie eu à y réfléchir beaucoup. Sans doute parce que, de par le blog, je m'étais accoutumé à avoir un public, aussi restreint fût-il, et que je ne voyais pas de raison de ne pas continuer dans cette voie avec le journal. J'ai été tout de suite conscient de ce que la publication allait forcément me contraindre à certaine autocensure, pour des raisons évidentes de discrétion vis-à-vis des personnes, ou du moins de certaines d'entre elles. Mais, le journal quotidien étant rédigé sur un blog où nul n'a accès que moi, rien ne m'empêchait d'écrire tout ce que je voulais, puis d'élaguer au moment de passer en mode “blog public”. Je crois d'ailleurs que Julien Green, par exemple, a toujours procédé de cette manière (moins les blogs…).

Cela dit, je me rends bien compte que ce qui précède laisse à peu près entière la question de M. Arié : « Savez-vous pourquoi vous le faites ? » Eh bien, non, au fond, je n'en sais rien. Et je ne suis pas très disposé à me chercher à toute force des raisons profondes, craignant, si je le faisais, de tuer la poule aux œufs d'or – même si ma poule à moi ne pond que des œufs ordinaires, et parfois à la limite du consommable.

– Sinon, c'est avec le même plaisir que toutes les années précédentes que j'accueille la perspective de quitter août pour septembre. Peut-être parce que, enfant, j'ai toujours aimé la rentrée des classes, et cette amorce des jours déclinants qui conduit vers l'hiver. De plus, cette année, d'une manière ou d'une autre, ce mois de septembre devrait susciter des changements dans notre existence. Car on aura beau dire et faire le malin : passer du stade d'actif (si peu, si peu ! comme chantait Marcel Amont sur un 45 tours de mon enfance) à celui de retraité, ce n'est pas tout à fait rien.