lundi 30 octobre 2017

Septembre 2017











ESCALE À SAINT-MALO









Vendredi 1er septembre

Sept heures vingt. – Je n'avais jamais lu Le Nain jaune de Pascal Jardin, lacune qui a été comblée ce matin, pour partie dans mon fauteuil habituel, pour l'autre dans l'un de ceux qui meublent la salle d'attente de la dentiste de Pacy. C'est un excellent livre, qui semble parfois s'être écrit tout seul, à la fois tendre et fort drôle, de par la personnalité de son personnage principal, Jean Jardin. Mais, en même temps, alors que l'on s'amuse énormément, on y sent une grande tristesse sous-jacente, qui ne demande qu'à s'emparer de vous, un peu comme ces rochers qui, invisibles sous la surface des eaux, vous éventre pourtant très proprement la coque du bateau imprudent. Mais pourquoi le jury du Médicis, en 1978, lui a-t-il attribué son prix du meilleur roman, alors que, manifestement, ce n'en est pas un ? Ensuite, je suis reparti avec Álvaro Mutis pour les mines d'or désaffectées de la Cordillère des Andes.

– Le gros orage qui vient de passer au-dessus de nous, en déversant ses habituelles trombes, a envoyé les deux poules au lit encore plus tôt que d'habitude.


Samedi 2 septembre

Sept heures et quart. – Finalement, l'expression “se coucher avec les poules” n'est pas une simple image : depuis quelques jours, Odette et Nana rejoignent leur perchoir de plus en plus tôt. Ce soir, elle y sont depuis déjà un quart d'heure, alors qu'il fait encore grand soleil.

– Grand soleil aussi sur ma vie de lecteur, grâce aux récits de Mutis, qui me séduit décidément de plus en plus. Au point que, moi qui n'en lis jamais, et encore moins en traduction, je crois que je vais tout de même commander le recueil de ses poésies complètes.


Dimanche 3 septembre

Midi. – J'ai terminé, voilà une heure, le derniers des romans de ce que j'appellerai le cycle de Maqroll le Gabier, lequel en comporte sept et forme en définitive l'essentiel de l'œuvre en prose d'Álvaro Mutis. En réalité, ce cycle comporte une sorte de “tronc” composé de trois romans (dans l'ordre La Neige de l'amiral, Ilona vient avec la pluie et Un bel morir), auquel sont venues s'adjoindre quatre branches secondaires (mais non moins importantes : La Dernière Escale du tramp steamer ; Écoute-moi, Amirbar ; Abdul Bashur, le rêveur de navires ; et enfin Le Rendez-Vous de Bergen : c'est ce dernier que j'ai terminé tout à l'heure. Je ressens de cet achèvement une sorte de frustration mélancolique, tant l'envie est grande de voir se poursuivre indéfiniment cette longue errance que forment, pris dans leur ensemble, les romans de Mutis. La frustration s'augmente de ce que, depuis plusieurs jours, je suis taraudé par le désir d'écrire un long billet de blog sur cette expérience que je viens de faire, et bien sûr les livres qui l'ont engendrée, mais que je ne me décide pas à “y aller”, par une sorte de timidité qui me surprend un peu moi-même, un peu comme on hésite à se plonger dans un océan froid où l'on vient de risquer un ou deux orteils. Toutes les choses qui me semblent devoir être dites arrivent en ordre dispersé, et je suis presque persuadé que, malgré les efforts que je pourrais faire, elles resteraient rétives à toute composition un tant soit peu intelligible. En fait, disons-le : j'éprouve une telle envie de communiquer mon enthousiasme que j'ai peur, n'y parvenant pas, de déboucher sur le résultat inverse. En attendant que la situation se débloque, si elle doit se débloquer, je laisse ici le  himmel que j'ai envoyé hier à Carlos, et qui pourra peut-être, dans les jours qui viennent, jouer son rôle d'étincelle initiale. Voici donc :

Mon cher Carlos,

Comme il arrive souvent, c’est en relisant les « scolies » de Gómez Dávila (j’en ai marre de ces p… d’accents toniques qui m’obligent à passer sans arrêt au clavier espagnol !) que, ricochant d’un Colombien à un autre, j’ai eu envie d’aller voir du côté de chez Álvaro Mutis, que je n’avais jamais lu.

(Entracte : je me suis demandé durant quelques jours pourquoi, dans les années 70, tu ne m’avais jamais parlé de lui… avant de me rendre compte que, à cette époque, il n’avait encore écrit que de la poésie.)

Depuis une dizaine de jours, j’enfile ses brefs romans l’un derrière l’autre, je m’en gorge, m’en pourlèche avec de sourds grognements de plaisir. Et, du coup, je me demandais si, de ton côté, tu partageais ce mien enthousiasme pour les aventures et quêtes de Maqroll el Gabiero. 

Cette constellation de petits récits qui, en fait, ne sont que les différentes parties d’un seul et même roman beaucoup plus vaste, avec son tronc, ses branches principales et ses rameaux adventices, m’a fait penser, dans un genre évidemment tout différent, à un autre écrivain – français et vivant celui-là : Eugène Nicole, qui, depuis une trentaine d’années, publie lui aussi des textes relativement brefs mais qui, en réalité, ne font qu’alimenter et grossir son œuvre maîtresse, intitulée L’Œuvre des mers, dont le personnage principal est l’île de Saint-Pierre-et-Miquelon, et que je t’encourage vivement à lire si ce n’est déjà fait. 

Pour en revenir à Mutis, je trouve notamment ses portraits de femmes (il y en a un par roman, à peu près ; en tout cas un qui se détache nettement) particulièrement réussis, ce qui n’est finalement pas si fréquent chez ces messieurs les romanciers. Sans parler bien entendu de Maqroll lui-même, homme fuyant et lourd tout à la fois, poursuivant comme par lassitude intime des chimères qu’il sait dès le départ être des chimères. Les procédés de narration aussi sont d’une belle subtilité, et la langue – pour autant que j’en puisse juger par la traduction – apte à faire sentir aussi bien les variations de l’âme que les touffeurs et les froidures des différents climats rencontrés.

Bref, me voici devenu alvarophile, pour ne pas dire mutissolâtre…

Amitiés,

Didier

 J'aurais pu aussi, dans ce message, souligner mieux en quoi le rapprochement entre Mutis et Nicole me semblait pertinent : par le rôle essentiel que joue la mer dans leurs œuvres respectives, même si ces rôles sont très éloignés l'un de l'autre. Alors que chez le Colombien, la mer est une sorte d'écheveau de chemins que l'on ne peut s'empêcher de parcourir, tout en sachant qu'ils ne mèneront qu'à la désillusion et à la constatation que nos agitations humaines ne peuvent jamais servir à rien, chez le Français, elle représente plutôt une sorte de cocon entourant l'île primordiale. J'aurais dû aussi dire à Carlos – surtout à lui qui a écrit un petit livre sur cet auteur – combien, souvent, Mutis me faisait penser à Cervantès, par cette façon qu'ils ont tous deux de solliciter les hasards sans que cela paraisse jamais artificiel ni forcé. Chez l'Espagnol, les personnages ne cessent de se retrouver “fortuitement” dans toutes les auberges perdues de la Manche, tandis que chez le Colombien, ce sont les ports du monde entier qui jouent ce rôle nodal.

Je crois qu'il me faut laisser un peu reposer tout cela. Et si ça ne débouche finalement sur rien de lisible, eh bien tant pis pour moi.

Sept heures vingt. –  Je viens juste de recevoir la réponse de Carlos à mon himmel ci-dessus. Je trouve qu'il a toute sa place ici (moins les paragraphes plus personnels) ; le voici donc :

Cher maître,

[… ] Mais revenons à ton sujet : Alvaro Mutis. Je partage totalement ton enthousiasme, je le relis toujours avec passion, c'est l'un des rares écrivains dont la lecture me donne immédiatement envie d'écrire; je ne sais pas exactement pourquoi, peut-être parce que tout paraît juste, élégant et simple, sa langue est magnifique. De plus j'admire sa façon de construire, récit après récit, une sorte de monde dans lequel une parole ou un objet d'un récit ne révèlent leur sens que dans un autre récit. Je suis impressionné par cette maîtrise et par le fait qu'il avait ce monde en tête, du moins sous forme embryonnaire, dès le début. Le personnage de Maqroll apparaît dès ses premiers poèmes en 1948. Tout le cycle romanesque est déjà suggéré, en esquisse, en germe dans ses poèmes. Je n'ai pas vérifié si c'est traduit, mais ce doit l'être, en espagnol le titre de l'œuvre poétique est : Summa de Maqroll el Gaviero, poesia, 1948-1997. 
L'homme Mutis était aussi  intéressant, je l'ai entendu parler de son œuvre et de l'écriture à la maison de l'Amérique latine à Paris, il y a plus de vingt ans. Il était élégant, intelligent, brillant; revendiquant son amitié avec Garcia Marquez et sa pensée réactionnaire; il se disait "d'ancien régime", opposé à notre époque gouvernée par la bureaucratie d'État, la technique, la science, le rationalisme, une époque qui conspire contre la personne, l'individu. Il ne croyait pas au progrès et craignait que la création finisse par disparaître. Les lectures de Maqroll me semblent représentatives de la pensée de l'auteur : Mémoires du Cardinal de Retz; Mémoires d'Outre-Tombe; Lettres et mémoires du Prince de Ligne; les oeuvres d'Emile Gabory sur les guerres de Vendée; Georges Simenon, Balzac et Céline. Il a répondu à beaucoup d'interviews dans la presse espagnole et latino-américaine dans lesquels il exposait sa pensée réactionnaire et commentait son œuvre, ils sont tous d'une merveilleuse intelligence. […]

Amitiés

Carlos


Mardi 5 septembre

Sept heures vingt. – Curieux comme on change, en à peine 20 ans. Je gardais un excellent souvenir de Réjean Ducharme, ce romancier québécois qui est mort il y a quelques semaines ; au moins de deux de ses livres : L'Hiver de force et Va savoir. Évidemment, plus aucune de ses œuvres ne se trouvait dans la bibliothèque, et tout aussi évidemment je ne me souvenais absolument pas de ce qu'il avait pu advenir d'elles. J'ai donc racheté les deux titres que je viens de citer, avec le ferme projet de les relire,  dans la mesure où je ne connais pas d'autre manière de rendre hommage à un écrivain mort. Les deux volumes sont arrivés hier et j'ai assez logiquement commencé par le plus ancien des deux, L'Hiver de force (1973). Quelle déception ! Quel ennui que celui dégagé par cette non histoire tournant mollement sur elle-même et ces personnages dont le créateur se donne un mal de chien pour nous les faire trouver originaux, décalés ! Et je ne dis rien de cette irritante propension de l'auteur à placer tous les jeux de mots qui lui viennent à l'esprit : rien de tel pour “tuer” une page. J'ai fini le roman bride abattue, en sautant bien des obstacles. Je vais tout de même, d'ici quelques jours, lui accorder une dernière chance avec Va savoir, avant de refermer définitivement le tombeau de Réjean Ducharme. Pour me remettre, je me suis invité au sein de La Famille de Pascal Duarte, roman de l'Espagnol nobélisé et mort Camilo José Cela, qui en plus d'être un véritable écrivain a l'élégance de posséder un nom dont l'unique accent est disponible sur un clavier français. Je viens de commander deux autres romans du même : La Ruche et San Camilo, 1936.

– La géante biélorusse nous ayant lâchement abandonnés, sous le fallacieux prétexte qu'elle a trouvé un travail en CDI, nous allons, demain, en début d'après-midi, voir débarquer une femme de ménage inconnue. Avec la lâcheté qui me caractérise, il va de soi que je vais me réfugier ici, dans la Case, et laisser Catherine affronter ce nouveau Moloch.


Vendredi 8 septembre

Sept heures dix. – Bien que le fâcheux mois d'août soit déjà loin derrière nous, et que, donc, tous les joyeux plaisanciers soient censés être rentrés au port, FD continue de m'envoyer en rafale des articles à écrire – ce dont je ne me plains nullement, d'ailleurs, mais qui m'étonne un peu.

– Ce matin, nous avons remis la chaudière en “mode hiver”, nous lassant un peu de devoir, au réveil, enfiler pull sur pull. Aujourd'hui, la température extérieure n'a pas excédé quinze degrés rigoureusement celsius, et il a plu presque sans discontinuer. Les poules semblent se ficher totalement de cette eau qui leur tombe dessus, au grand abattement de Catherine, qui aimerait bien les voir, dès la première goutte, se réfugier sous l'un des deux abris qu'elle a gentiment confectionnés pour elles. Mais la poule est têtue par nature, et continue de picorer sous les bourrasques.

– Depuis deux jours, ayant renoncé au deuxième roman (Va savoir) de Ducharme après quelques pages, je ne sais plus quoi lire (« J'ai pus rien à m'mettre ! », pleurniche la blonde devant son armoire dégorgeant les vêtements à peine portés). Il y aurait bien la seconde partie du Quichotte, mais quelque chose me retient d'y plonger, probablement de l'ordre du surnaturel. Si le symptôme persiste demain, je vais sans doute relire quelques dizaines (ou centaines, je me connais…) de pages des Mémoires d'Outre-Tombe (je ne saurai jamais où placer des majuscules dans ce titre-là ; dans le doute, comme on voit, j'en fous partout). À moins que, demain, n'arrivent les deux romans de Cela commandé il y a une couple de jours.


Samedi 9 septembre

Sept heures dix. – Repris effectivement les Mémoires d'outre-tombe (dont j'ai vérifié l'orthographe depuis hier…). Comme d'habitude, je suppose que je vais “caler” dans le premier tiers de la troisième partie, c'est-à-dire au début du second volume de La Pléiade.

– J'ai également écrit près de cinq mille signes sur deux présentateurs de la météo, mais comme même moi je m'en fous, je me demande si c'est vraiment la peine de développer.


Dimanche 10 septembre

Sept heures vingt. – On ne peut décidément plus se fier à rien ni à personne. Je triomphais, hier, parce que j'avais finalement trouvé où placer les majuscules des Mémoires d'outre-tombe. J'étais sûr de mon fait puisque m'étant abreuvé à la meilleure source : la page de garde du premier tome de l'édition de La Pléiade. Jusqu'à ce que je m'avise, ce matin, que, sur la couverture de ce même volume, s'étalait le titre suivant : Mémoires d'Outre-Tombe. Refusant de demeurer dans une aussi pénible incertitude, je viens d'aller tirer le tome 2 de sa léthargie, comptant sur lui pour lever tous les doutes. Peine perdue : la même discordance s'y trouve fidèlement reproduite. Cela dit, il me semble plus logique d'écrire outre-tombe sans majuscules.

– Pendant ce temps, à Saint-Martin, on endure un autre cyclone, purement humain celui-ci. Les rats n'ont pas tardé à sortir des tanières pour voler, saccager, détruire ce qui ne l'était pas encore tout à fait ; et probablement tuer, mais ça, je suppose qu'on ne l'apprendra que plus tard et comme par inadvertance, tant nos journalistes ont sans doute à cœur, en ce moment, de ne rien écrire ou dire qui pourrait venir lézarder le vivre-ensemble. On repense fatalement à la dignité simple et sans phrase des habitants de Fukushima après leur catastrophe. Et l'on se dit que, toutes les races étant bien entendu égales (la preuve c'est qu'elles n'existent même pas), si jamais on devait revenir vivre une seconde existence humaine sur cette planète – étrange punition –, on préférerait faire partie d'une quelconque communauté extrême-orientale, plutôt que de renaître au sein d'une tribu caribéenne, même avec l'assurance alléchante de devenir, une fois adulte, fonctionnaire à la Poste ou travailleur associatif.


Vendredi 15 septembre

Trois heures. – Catherine est partie hier midi, en compagnie d'Adeline et Maléna, pour Saint-Malo où les attendait Élodie. Auparavant, nous étions allés chercher les deux premières citées à l'aéroport de Roissy, puisque je m'étais héroïquement proposé comme chauffeur, de façon à épargner deux cents kilomètres de conduite à Catherine. Ensuite, tout traditionnellement, j'ai commencé à m'ennuyer, ne trouvant aucun goût à ma lecture en cours. Il est vrai que les dernières pages du journal de Matthieu Galey ne sont pas, en elles-mêmes, des plus réjouissantes, puisque, pour l'essentiel, il se borne à noter les progrès de son inexorable maladie de Charcot. En dehors de ça, les mille pages de ce journal furent une très agréable redécouverte, car je ne me souvenais pas de l'avoir autant aimé à ma première lecture, laquelle remonte à Dieu sait quand. J'aimerais d'ailleurs bien en tirer un billet pour le blog, de cette lecture ; mais, pour l'instant, je n'ai pas encore trouvé le courage de m'y mettre, faute d'en avoir aperçu le fil. Et ce n'est certainement pas l'absence de Catherine qui va me pousser au travail. Cela dit, poussé ou non, il va bien falloir, dès demain, m'atteler au premier des cinq articles que Philippe B. m'a demandés, en vue du premier numéro d'un nouveau hors-série, consacré aux coups de foudre des gens célèbres (et aussi, forcément, à l'histoire qui s'en est suivie). Comme c'est un coup à 2500 €, j'ai bien sûr sauté sur la proposition, mais enfin j'aurais bien aimé des délais un peu moins drastiques : le premier papier (Céline Dion et son vieux maquereau mort) doit être rendu dès lundi.

Côté jardin (celui des lectures), j'ai commencé ce matin La Ruche, roman de l'Espagnol Camilo José Cela, mais j'ai très vite senti que ce n'était pas là une lecture adaptée à ma solitude forcée. Je l'ai donc remisée, cette ruche, pour reprendre le journal de Philippe Jullian (1940 – 1950), en attendant le premier volume de celui de Jacques Brenner, dont j'aimerais bien qu'il arrive ici rapidement. Bref, me voilà très journaleux, ces temps-ci.

Je profite des six jours d'absence de Catherine pour arrêter de nouveau la cigarette et reprendre la pipe, elle-même ayant décidé d'un nouveau sevrage tabagique dès qu'elle rentrera de Saint-Malo, ville où elle n'aura peut-être plus l'occasion d'aller, Élodie semblant avoir décidé de partir se réinstaller à Québec. Mais enfin, les décisions d'Élodie…


Samedi 16 septembre

Onze heures du matin. – Il est vrai que j'ai tendance à m'ennuyer dès que Catherine quitte la maison pour plusieurs jours (alors même que je continue à faire strictement les deux ou trois mêmes choses que quand elle est là), mais ce n'est pas pour autant que j'ai envie que l'on vienne me visiter, c'est même tout le contraire : je ne tiens pas à être distrait de mon ennui.

– Je comptais occuper une partie de mon après-midi en racontant sur huit mille signes le meeerveilleux coup de foudre dionesque (je n'ose pas écrire dionisiaque…). Mais ce pensum va finalement me distraire nettement moins que prévu dans la mesure où, dans mes petites archives personnelles, je viens de retrouver un article de Didier Balbec, écrit en janvier 2016, et qui relate… le coup de foudre en question. Comme il m'a semblé que ce Balbec écrivait bien et savait construire un article pour FD, je ne vois pas l'intérêt d'essayer de faire différemment de lui, ce qui serait prendre le risque de faire moins bien.

Midi et demie. – Quand on sort tout juste de celui de Matthieu Galey, le journal de Philippe Jullian est un peu décevant, en tout cas pour moi ; sans doute parce qu'il est nettement plus “mondain” et qu'il fréquente nettement moins d'écrivains. Mais enfin, il est tout de même fort agréable. Ce qui l'est aussi, agréable, c'est que l'édition en a été faite par Ghislain de Diesbach, dont les notes sont concises, toujours strictement informatives mais également souvent pimentée d'humour et de petites “piques” envers tel ou tel dont il est question dans le journal que l'on est en train de lire. L'une d'elle, ce matin, alors que le jour apparaissait tout juste, m'a tout de même fait sursauter, avant de me plonger dans une sorte de tristesse découragée. À la date du 26 février 1942, Jullian vient de dire ceci : « Mon héros favori reste Anthony Adverse. » Appel de note ; Diesbach écrit : « Héros du fameux roman éponyme de Hervey Allen dont la traduction avait paru chez Gallimard en 1937. » Si même Diesbach, ce précieux précipité de culture et d'élégance, si même lui en est à utiliser ce malheureux “éponyme” à tort et à travers, alors c'est que, vraiment, tout est foutu.

Pour ne pas rester sur cette sombre impression, une petite anecdote relatée par Jullian, le 5 juin 1943 : « À un mariage, […] le duc de Lorge, qui a une vocation de maître des cérémonies, règle le cortège dans ses moindres détails, puis se dirige à la sortie vers un groupe de mendiants sur les marches de Sainte-Clotilde, donne cent francs à chacun d'eux et leur dit : “Messieurs, je vous remercie d'être venus.” »


Lundi 18 septembre

Huit heures du matin. –  Reçu à l'instant, par porteur spécial, diligent et matinal, les trois livres que j'ai commandé hier après-midi chez Amazon : la rapidité de ces gens continue à m'épater. Il s'agit d'Au temps des équipages, mémoires d'Élisabeth de Gramont (devenue duchesse de Clermont-Tonnerre par mariage, avant de se faire la maîtresse de Natalie Clifford Barney, la plus célèbre gouine du temps), du livre de pastiches de Philippe Jullian, Les Morot-Chandonneur, et enfin d'un volume réunissant quatre romans d'André Fraigneau, Les Étonnements de Guillaume Francœur. Il est bon que tous ces livres – plus trois ou quatre autres encore en souffrance – se mettent à arriver en rafale, car j'ai décidé que, le mois prochain (il s'agit du “mois Carte Visa”, lequel va du 20 au 19…), aucune commande ne devrait être faite, afin d'apurer un peu les finances de la maison, plus ou moins mises à mal à la fois par mes achats compulsifs et par les petites vacances de Catherine qui ont lieu en ce moment même : elle m'a appelée vers sept heures et demie, pour me dire que les filles et elle se trouvaient à bord du bateau qui les emmène vers Jersey où elles doivent passer la journée. Pour ce qui est de moi, je me suis réveillé fort satisfait d'avoir écrit dès hier mes dix mille signes sur Johnny Hallyday et son encore jeune épouse, plutôt que de les repousser à aujourd'hui, ce que j'étais pourtant fort tenté de faire.

– Hier soir, tout avait été prévu et organisé par moi pour regarder sur Arte la version longue d'Apocalypse now, laquelle commençait quelques minutes avant neuf heures. De six à sept, j'ai regardé un épisode de la série que j'ai en cours, The Strain (de moins en moins convaincante, du reste) ; de sept heures à huit heures moins le quart, apéritif léger (léger au regard de mes critères personnels…) ; puis dîner sur le pouce et dans la cuisine ; de nouveau un épisode de The Strain, et enfin le film de Coppola. Seulement, j'étais éveillé depuis sept heures du matin et, malgré un dosage pour enfant de chœur, le Ricard a commencé à produire ses effet somnifères aux alentours de dix heures. Je ne m'endormais d'ailleurs pas vraiment, mais sentais tout de même mes paupières s'alourdir quelque peu. J'aurais tenu sans problème s'il était, à ce moment-là, resté une demi-heure ou trois quarts d'heures de film. Mais constater que c'était encore deux heures de projection qui m'attendaient a suffi pour me décourager : j'ai éteint la télé et suis allé me coucher. Et je n'ai même pas vu Marlon Brando.


Mardi 19 septembre

Dix heures du matin. – C'est assez curieux, tout de même, cette différence qu'il y a entre les apéritifs pris avec Catherine et ceux que je m'accorde seul, quand elle n'est pas là. À deux, nous parlons de choses et d'autres, de livres et d'écrivains, des petits projets qui surgissent entre nous Dieu sait pourquoi et comment, des menues tâches à accomplir dans les jours qui viennent, des corvées auxquelles on ne pourra échapper, etc. En somme, le réel gagne à tous coups, et je suis comme maintenu au sol par l'existence même de notre duo. Quand je suis seul, bien sûr que la première différence est le silence qui s'installe, uniquement troublé par la musique que j'ai choisie ce soir-là. Mais, très vite, parfois avant même que l'alcool ne produise un commencement d'effet, le salon se peuple de nombreux fantômes, ceux que d'ordinaire je tiens en lisière. Dès le premier verre, ils resurgissent, fidèles, attentifs, parfois avec une nuance de reproche mais sans acrimonie. Ils viennent rarement tous ensemble, c'est plutôt une sorte de procession : l'un se présente, puis, avant de se fondre à nouveau, il en appelle un autre, qui à son tour, etc. C'est une expérience d'une agréable mélancolie.

– Dans ses mémoires (Au temps des équipages), Élisabeth de Gramont évoque les “races dorées de l'Asie”.

Quatre heures. – Je viens de terminer un “six mille” pour un nouveau hors-série de FD : on ne brise plus les destins, on magnifie les coups de foudre ! C'est le troisième article (après deux “dix mille”) que j'écris depuis que Catherine est partie en goguette, jeudi dernier. Ce qui m'amuse, c'est de penser qu'elle et les trois filles sont probablement en train de dépenser l'argent à Saint-Malo à peu près à la vitesse où je le gagne ici. C'est ce qu'on appelle, je suppose, la circulation de la monnaie.


Mercredi 20 septembre

Midi et demie. – Nana a pondu son premier œuf ce matin. Et Catherine, sauf anicroches, sera ici dans environ cinq heures. Journée fertile en événements heureux, donc.


Jeudi 21 septembre

Sept heures vingt. – Repris des habitudes et des horaires conformes à la normale. Aujourd'hui, pas hier : Catherine est arrivée peu après cinq heures, fourbue par les près de cinq cents kilomètres qu'elle venait d'avaler, depuis la Vendée, avec arrêt à Nantes pour y déposer, au train, sa fille et sa petite-fille. Bien évidemment, j'ai, sur les coups de six heures, débouché une Montée de Tonnerre, puis une autre, que nous avons à peine entamée : à sept heures (avant les poules !), Catherine a déclaré forfait et est allée se coucher. J'ai quant à moi repris un verre en écoutant Le Condamné à mort chanté par Marc Ogeret, puis rapide sandwich, et à huit heures j'étais également couché.

– Aujourd'hui, en dehors de quelques courses de premières urgences, ma journée a été entièrement occupée par le cahier de L'Herne consacré à Joseph Roth, puis par un recueil de chroniques d'André Fraigneau, C'était hier, tous deux arrivés ce matin au courrier.


Vendredi 22 septembre

Quatre heures. – Depuis deux heures, je sens gonfler en moi la colère, heureusement tempérée, freinée, jugulée par un accablement tout aussi exponentiel. Je tente de lire le Cahier de L'Herne consacré à Joseph Roth, reçu hier. C'est consternant : en dehors de quelques textes et lettres de l'écrivain lui-même, le reste, l'immense reste de 400 pages, n'est qu'un grouillement de professeurs d'université, qui alignent avec un sérieux imperturbable leurs pauvres lieux communs, pensant sans doute que personne ne détectera leurs misérables supercheries, et que les tarabiscots de leur verbiage abscons suffiront à dissimuler le vide de leurs textes filandreux et vides. On en arrive, au détour d'une d'une page, à ressentir un véritable soulagement coloré de gratitude, parce qu'on vient de laisser un moment derrière soi l'armée des cuistres et des pédants au profit d'un texte de… Pierre Assouline. Ce qui est un comble. Plutôt que de commander cette grosse et pâteuse merde, j'eusse mieux fait de laisser tomber mes 39 euros dans la sébile d'un mendiant quelconque, si j'en avait trouvé un entre la rue Isambard et le Super U.

Pour tenter de me remettre d'aplomb, j'ai refermé le Cahier trois fois maudit et saisit en son rayon le Job de Roth ; roman qui, Dieu sait pourquoi, dans l'ancienne traduction que j'ai, se nomme Le Poids de la grâce.


Samedi 23 septembre

Sept heures vingt. – Je me suis plus ou moins réconcilié, en fin de journée, avec ce maudit Cahier de L'Herne consacré à Roth : dans le troisième tiers, les pompeux cuistres que je stigmatisais hier cèdent la place aux articles d'écrivains, témoignages de proches et d'amis (Zweig, Morgenstern…), aux extraits de correspondances, etc. De toute façon, j'étais redevenu d'une humeur d'ange, ayant passé la fin de l'après-midi d'hier et l'essentiel d'aujourd'hui à relire L'État de grâce (autre titre pour Job, roman d'un homme simple), qui est certainement le meilleur des romans du Joseph Roth juif. Demain (et les jours suivants), je m'intéresserai au Roth austro-hongrois, en relisant La Marche de Radetzky (une Marche qu'il serait dommage de manquer…) puis, sans doute, La Crypte des capucins, qui en est la suite logique. Ensuite, si mon appétit rothien n'est pas comblé, on verra : j'ai encore de la réserve, sur le rayonnage germanique.

– Il ne se passera pas beaucoup de jours avant que je sois de nouveau contraint d'allumer la lumière dans cette pièce, à l'heure où j'y reviens pour le journal.


Lundi 25 septembre

Sept heures. – Terminé le Cahier de L'Herne consacré à Maurice Sachs, et enchaîné aussitôt avec le premier des cinq tomes du journal de Jacques Brenner, arrivé justement ce matin ; tout en poursuivant la lecture de La Marche de Radetzky. On comprend que je n'ai guère bougé de mon fauteuil ! Et comme je n'ai strictement rien à dire sur les élections d'hier, qu'elles soient allemandes ou sénatoriales, on ne m'en voudra pas trop d'en rester là pour ce soir.

– Demain, il va falloir que je m'extirpe une dizaine de milliers de signes à propos de Jean-Pierre Pernaut, présentateur de journal télévisé que je crois bien n'avoir jamais vu, mais que la détestation dont le poursuivent les progressistes de toutes obédiences me fait a priori trouver sympathique.


Mardi 26 septembre

Onze heures et demie du matin. – Dans son journal – c'est-à-dire dans le premier tome, celui de son extrême jeunesse –, Jacques Brenner emploie régulièrement la locution (?) à cause que, laquelle, chaque fois que je la rencontre, me provoque un léger sursaut, comme si, dans une bibliothèque silencieuse, quelqu'un venait de péter juste à côté de moi.

– Si je suis “au” journal à cette heure inhabituelle, c'est que notre nouvelle femme de ménage règne sur la maison depuis neuf heures. Or, si elle est efficace dans son travail, elle est aussi à fuir absolument, étant incapable de ne pas parler et le faisant d'une voix désagréablement criarde, rendue encore plus pénible peut-être par l'enjouement exagéré qu'elle donne au plus anodin de ses propos. Mais enfin, encore un quart d'heure et ce sera la délivrance…


Jeudi 28 septembre

Sept heures dix. – Terminé tout à l'heure le Chateaubriand de Ghislain de Diesbach : excellent livre, comme tous ceux de cet auteur (tous ceux que j'ai lus…), très bonne biographie, dans laquelle le biographe trouve la juste distance vis-à-vis de son modèle (c'est le plus difficile), celle d'une admiration lucide qui, souvent, n'exclut pas la discrète ironie lorsque, vraiment, François-René exagère dans le moi-je-isme, ce qui lui arrive plus souvent qu'à son tour. J'ai tout de même trouvé que Diesbach plaçait vraiment trop bas le dernier livre de Chateaubriand, sa Vie de Rancé, que je tiens, moi, pour son livre restant le plus lisible (hors Mémoires d'outre-tombe bien entendu). Le plus lisible et même, il faut bien le dire, quasiment le seul, avec l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Mais je défie quiconque, s'il n'est pas un tâcheron universitaire (ou s'il n'a pas été payé par un éditeur pour écrire cinq cents pages sur Chateaubriand…) de lire de bout en bout Les Martyrs, l'Essai sur les révolutions, Le Génie du christianisme, pour ne rien dire des impayables Natchez. Même René et Atala n'ont guère pour eux que d'être fort brefs. En revanche, la Vie de Rancé reste un livre étonnant, et c'est précisément son côté “bric-à-brac” que stigmatisait Sainte-Beuve qui en fait le prix – disons : une partie du prix.


Vendredi 29 septembre

Sept heures. – J'ai repris avec un certain plaisir Une histoire de la littérature française de Kléber Haedens. Si je ne craignais pas les lieux communs journalistiques, je dirais qu'elle se lit comme un roman. Bien sûr, on sursaute souvent : à chaque fois que l'auteur ne place pas un écrivain à l'exacte hauteur où le lecteur souhaiterait qu'il fût. Mais c'est aussi, cette partialité, une grande partie de ce qui fait le charme de cet épais volume. Du reste, la couleur est annoncée honnêtement dès le titre ; qui n'est pas : Histoire de la littérature française, mais bien : UNE histoire de la littérature française ; procédé que, de son propre aveu, Lucien Rebatet a repris à Haedens pour son propre livre, Une histoire de la musique (ces vieux collabos, c'est rien que des voleurs sans vergogne…).

– Catherine me racontait tout à l'heure que, lorsque ses filles et elle étaient à Jersey, elles s'étaient, pour leur goûter, acheté un assortiment de muffins dans un genre (j'imagine) de salon de thé. À peine avaient-elles déposé leur chargement sur leur petite table de terrasse que, tel un Stuka en piqué, un pigeon est venu leur rafler un gâteau sous le nez, sans qu'aucune ait le temps de la moindre réaction. Et j'imaginais une horde de pigeons cernant le moindre bistrot de l'île, immobiles au sommet de chaque poteau disponible, attendant la moindre occasion de razzia, tels des vautours du désert arizonien dans un album de Lucky Luke.

– J'ai eu, cet après-midi, la curiosité de faire l'addition des sommes gagnées grâce à FD depuis que je suis en retraite ; sommes déjà encaissées ou “à venir”. Pour onze mois de travail, j'arrive à un total de 27 750 €, soit un peu plus de 2500 par mois ; argent qui a bien entendu disparu tout aussi vite qu'entré, en travaux divers dans la maison, en achat de meubles, ainsi que dans deux ou trois Relais et Châteaux (et je ne compte pas les livres et les nombreuses séries télévisées en DVD ou Blu-ray). Si, demain, la pompe à phynance se fermait brusquement, il y aurait un sérieux travail d'adaptation à faire pour arriver à vivre uniquement de nos retraites. En attendant, puisque la pompe reste ouverte…


Samedi 30 septembre

Sept heures dix. – Catherine traîne toujours cette sale petite fièvre qui ne la lâche pas depuis une semaine. L'ennui est que son médecin, consulté il y a deux ou trois jours, ne lui a rien trouvé d'anormal ; ce serait donc, sans doute, sa thyroïde qui fait des siennes, ce qui arrive paraît-il fréquemment en début de traitement. La parade, en général consiste à arrêter le médicament responsable, avant d'établir un nouveau diagnostic (enfin, quelque chose comme ça). Mais, comme les analyses ont révélé que le taux de……… le diariste avoue ici à la fois son ignorance et son manque de mémoire……… était satisfaisant, l'endocrinologue, consulté par téléphone, a préconisé de ne pas arrêter le dit médicament. Sauf que, aujourd'hui, Catherine s'est mise à tousser sans discontinuer. Donc, je pense qu'octobre va être inauguré par une nouvelle visite chez le médecin, lundi, voire aux urgences demain si le phénomène s'aggrave cette nuit.

Pour le moment, le chat, les poules et moi nous portons à peu près bien.

jeudi 28 septembre 2017

Août 2017











NICOLÁS ET ÁLVARO








Mardi 1er août

Trois heures et demie. – Lecture très agréable que celle de Monsieur Croche. Dans ces chroniques, publiées au début de son siècle d'abord à la Revue blanche, puis au Gil Blas, puis encore ailleurs mais j'ai oublié où, Debussy se montre armé d'une plume volontiers sarcastique et nanti d'un jugement pour le moins tranché. Le revers de la médaille est que son ironie est tellement répandue que, quand il fait des compliments à tel chef d'orchestre ou loue le morceau de tel compositeur, on se demande toujours à quel degré il faut prendre les lauriers qu'il distribue, au premier ou au second. Pour donner une idée de sa manière, voici ce qu'il dit d'un certain Émile Sauer dont, en mars 1903, le Concert Lamoureux vient de donner un concerto pour piano et orchestre : « Cet homme qui n'a pourtant pas l'air méchant a le concerto sans pitié ; par un artifice diabolique, il paraît devoir finir, mais il recommence des petites choses folles, pas gaies du tout, où, de temps en temps, intervient une valse infernale, pendant laquelle M. Émile Sauer projette des mains d'escamoteur, de façon à inquiéter les araignées mélomanes du plafond. Notez qu'il joue fort bien du piano, qu'il a une autorité incontestable sur les diverses façons de faire les gammes ; pourquoi se croit-il obligé d'écrire des concertos ? Est-ce la conséquence d'un vœu ? Ou bien est-il né comme cela ? » Par moment, on songe à Paul Léautaud quand il revêtait l'habit de Maurice Boissard, même si Debussy n'a tout de même pas son aisance de style ni son goût parfait en la matière.

– J'ai pleurniché ici, plus ou moins, tout le mois dernier, de ce que FD ne faisait plus appel à mes talents et semblait même déterminé à s'en passer définitivement. Or, depuis hier, ce sont trois articles que j'ai écrits, pour le numéro qui est en train de se boucler, soit pas moins de quatorze feuillets (21 000 signes). Cela ne veut pas dire, d'ailleurs, que Philippe B. n'essaie pas de se passer de moi – et de la dépense qui s'attache à mes services – le plus possible, mais en tout cas qu'il n'a pas reçu, de la part de ses propres puissances souveraines, l'interdiction formelle d'y recourir.

– Voilà Catherine tout inquiète, s'étant persuadé que, depuis ce matin, Nana tousse… Je suppose que c'est cela qu'on appelle communément une “mère poule”.


Mercredi 2 août

Quatre heures. – Suivant le conseil de Jérôme Leroy, dans Causeur, j'ai acheté l'épais roman d'un certain Jean-Pierre Martinet, intitulé justement Jérôme. Apparemment, le Martinet en question (1944 – 1993) était une sorte de génie méconnu qu'il importait de redécouvrir urgemment, un maître de la noirceur absolue, à propos de qui il convenait de citer Céline et surtout Dostoïevski. J'ai tenu un peu plus de cent pages avant d'abandonner. Trop de noirceur tue la noirceur. À empiler les unes sur les autres le plus d'horreurs possible, à force de se rouler soi-même dans l'abjection, on finit par obtenir un résultat radicalement inverse à celui que, je suppose, on visait : le lecteur se met à pouffer. Il paraît que le malheureux auteur, mort d'alcoolisme et de frustrations diverses, si je comprends bien, a été réellement aussi désespéré que son improbable Jérôme : c'est possible, hélas, mais cela ne lui a pas donné, à mon sens, la capacité littéraire d'exprimer réellement ce désespoir. On me parle de Dostoïevski ; mais il y a, chez le Russe, des traits de lumière fulgurants, des personnages radieux, qui par contraste font ressortir les ténèbres dans lesquelles d'autres sont en effet plongés. Ici, tout n'est que noirceur, on baigne dans un baril de goudron liquide qui empêche de distinguer quoi que ce soit dans ce magma : combat de nègres dans un tunnel. J'ai eu l'impression de lire l'interminable imprécation d'un tout jeune homme, avide de “dire son fait” à une société dans laquelle il n'est pas parvenu à entrer et qui n'entend même pas ce qu'on croit lui hurler dans les oreilles. Ou encore de voir le guerrier géant d'Astérix chez les Normands, qui se demande “mais où est passé le barde ?”, alors que celui-ci, juché sur ses épaules, est entrain de lui marteler le crâne, les traits déformés par sa fureur impuissante. L'écrivain maudit a donc pris le chemin de la poubelle à couvercle jaune, ce qui est une façon, après tout, de ne pas faire mentir sa destinée.


Jeudi 3 août

Sept heures vingt. – Depuis mardi, environ quarante fois par jour, je me plante sur la terrasse et regarde Nana. A-t-elle bougé ? Respire-t-elle mieux ou moins bien ? Ah, elle se dirige vers l'abreuvoir ! Boit-elle ? Non, il me semble que non… À moins que… si, peut-être… Impossible à dire, je retourne m'assoir et lire. Et, un quart d'heure après, je recommence. Elle a mangé ? me demande Catherine. Difficile à dire, je ne sais pas… Mais il me semble qu'elle a bougé… Bon Dieu ! J'ai réussi à ne pas faire d'enfant durant les quarante et quelques années qui viennent de s'écouler : je ne vais quand même pas, maintenant, devenir le père d'une poule malade !

– Cela dit, les Mémoires de Berlioz sont passionnants, même lus entre deux observations gallinacéennes.


Vendredi 4 août

Neuf heures et demie du matin. – La saga des poules (la sagallinacée…) continue et même se corse salement. Dès son lever, Catherine est allée médicamenter Nana, en lui injectant dans le bec quelques millilitres d'eau dans laquelle est dilué le dit médicament. En revenant, elle m'assène : « Nana a perdu un œil ! » Moi : « Comment ça, perdu un œil ? » Et elle de m'expliquer que, d'un côté (j'ai déjà oublié lequel), il n'y a plus qu'un trou à la place où, en principe, aurait dû se trouver, et se trouvait effectivement au départ, un œil. Elle a bien vu que j'avais les plus grandes difficultés à avaler une fable aussi énorme. Cependant, à quelques dizaines de minutes de là, se rendant sur un forum de poulolâtres, Catherine a effectivement appris que lorsqu'une poule tombait malade (de certaines maladies précises, supposé-je), il leur arrivait fréquemment de voir l'un de leurs yeux se nécroser, voire les deux. Nous voilà donc avec une poule borgne… et bien évidemment toujours malade. Je pense que si, demain, après une nouvelle journée de traitement intensif, on ne constate aucune amélioration notable, il va bien falloir prendre des décisions extrêmes…


Samedi 5 août

Sept heures vingt. – Nana n'aura donc passé que peu de jours chez nous. Malgré notre ardent désir de trouver qu'elle allait mieux, il nous est apparu ce matin que son état, après trois jours d'antibiotiques, ne s'était nullement amélioré. Du coup, en début d'après-midi, Catherine l'a rendue à la jardinerie, avec l'idée d'en rapporter une autre.

(Mais, pour des raisons n'ayant rien à voir avec cette pauvre poule, je n'ai aucune envie de poursuivre. La raison s'en éclairera peut-être dans les jours à venir.)


Dimanche 6 août

Deux heures. – Je crois que j'ai un peu trop forcé, hier soir, sur l'apéritif sabbatique… Bref, pour en revenir à Nana, elle est donc repartie pour la jardinerie où, si son état ne s'améliore pas – et on ne voit pas pourquoi il s'améliorerait –, elle sera très logiquement tuée. La première idée de Catherine était de racheter exactement la même et de revenir avec. Mais le vendeur l'en a fortement dissuadé : il valait mieux, d'après lui, attendre de voir si l'autre, Odette, n'était pas contaminée par le virus ; auquel cas, en lui amenant une nouvelle compagne, nous risquions de tomber dans un cercle vicieux qui n'aurait pas de fin (je me demande soudain si ce n'est pas justement le propre des cercles vicieux de n'avoir pas de fin…). Conseil judicieux puisque, ce matin, Odette a commencé à donner à son tour des signes de maladie ; ils sont moins prononcés que dans le cas de Nana, mais c'est sûrement parce que, depuis cinq jours maintenant, Catherine mêle l'antibiotique à l'eau qu'elle ingurgite. Comme le traitement doit cesser demain, on verra bien ce qui se produit. Si elle venait à mourir également, il a été décidé que nous ne reprendrions d'autres poules qu'à la fin de septembre, quand Catherine rentrerait de ses vacances à Saint-Malo.

– Je suis, depuis ce matin, replongé dans le Cahier de l'Herne consacré à Houellebecq. Par une sorte de ricochet qu'il serait fastidieux d'expliquer, cela m'a poussé à commander deux volumes du journal de Dantec, écrivain dont je suis rigoureusement incapable de lire les romans. On verra.


Lundi 7 août

Cinq heures. – E bien voilà : Odette est morte à son tour. Il ne reste plus qu'à désinfecter entièrement le poulailler vide, de manière à ce que leurs remplaçantes de septembre n'attrapent pas le virus (si c'est bien un virus) à leur tour. On ne peut pas dire que notre première expérience soit bien encourageante, mais enfin…


Vendredi 11 août

Sept heures vingt. – C'est très intéressant, de relire, comme je le fais depuis quelques jours, les billets de blog que l'on s'est laissé aller à publier, entre 2013 et maintenant. D'abord parce qu'on se rend compte que neuf sur dix d'entre eux auraient gagné à n'être pas écrits. Mais, ça, je le savais déjà, depuis que j'avais passé au crible ceux de 2008 à 2013, pour composer En territoire ennemi. Le plus amusant est de balayer du regard les commentaires qui font suite à chacun d'entre eux : c'est une procession de fantômes. Certains sont encore là aujourd'hui : ils n'ont pas changé, ils disent les mêmes choses qu'alors ; comme, suppose-t-on, soi-même. Beaucoup ont disparu : on en regrette certains (Georges, Marchenoir…), on se félicite de la disparition d'autres, qui publiaient des tartines pesantes sous chaque billet, et dont on va oublier les noms : ceux-là, à les relire, sont aussi pesants et dormitifs qu'ils l'étaient à l'époque ; c'est leur malédiction personnelle, je suppose. Néanmoins, les uns comme les autres prennent place dans une sorte de temps incertain, dont on a la surprise de se retrouver un peu nostalgique. Et, pour ceux-là qui semblent évanouis, on se demande s'ils se sont simplement échappés dans un ailleurs ensoleillé (on n'y croit qu'à moitié, mais on le leur souhaite quand même), ou s'il leur est arrivé des choses plus pénibles et irrémédiables, dont personne ne nous aurait tenu au courant. En tout cas, à la relecture, leur silence est retentissant.


Dimanche 13 août

Sept heures dix. – Passé l'essentiel de la journée à lire Le Théâtre des opérations, journal “métaphysique et polémique” de Maurice Dantec pour l'année 1999. C'est un invraisemblable fatras. Deux images me sont venues, tandis que je bourlinguais entre ces pages chaotiques : d'une part celle d'un fleuve en crue qui emporterait tout sur son passage sans distinction ni choix, charrierait tout indistinctement jusqu'à l'océan, et d'autre part celle d'un gigantesque vide-grenier. On sent que Dantec n'est pas du genre à trier ce qui tombe de sa plume, ou plutôt s'écoule de son clavier ; et comme il a des idées, souvent sentencieuses, sur tout, cela donne cette espèce d'encyclopédie saisie de démence dont je viens d'avaler six cents pages (en en sautant un certain nombre tout de même). Il arrive que l'on rie, ou sourie, tant est comique sa propension à affirmer péremptoirement des choses impossibles à étayer ; comme par exemple son long développement à propos des complots successifs de la CIA pour cacher l'existence de l'extraterrestre de Roswell. Ou encore ceci :  « Comme l'esclavage, le rapt sexuel fut une condition essentielle de la survie de nombreux peuples, aux premiers âges de l'humanité. En effet, les systèmes claniques, vivant la plupart du temps en autarcie, se voyaient confrontés régulièrement au problème terrible de la consanguinité. La guerre, la mise en esclavage, avec le rapt sexuel comme finalité, devenaient alors une condition sine qua non de la pérennité du clan. »

En effet, on imagine très bien le chef d'un clan “aux premiers âges de l'humanité”, s'adresser ainsi aux demi-singes de sa tribus : « Les gars, l'heure est grave : à force de niquer toujours entre nous, on va finir par ne plus engendrer que des petits mongos. Il va être temps d'aller diversifier nos gènes dans la vallée voisine ! » La drôlerie atteint son paroxysme, si je puis dire, dans les deux dernières phrases de ce paragraphe, qui se trouve à la page 207 de l'édition Folio (c'est moi qui souligne) : « Il est probable que les Romains des âges légendaires enlevèrent les Sabines dans le but de revigorer un sang devenu trop familial. La guerre de Troie eut vraisemblablement les mêmes origines. »

Tout en admirant la prudence de ce “probable” et de ce “vraisemblablement”, le lecteur se dit qu'imaginer des australopithèques se préoccuper de leur génotype, alors qu'ils ne devaient même pas avoir fait le lien entre coït et génération, c'est pousser un peu le bouchon. Et, justement, page  364, Dantec vous donne raison (c'est toujours moi qui souligne) : « Ce n'est vraisemblablement qu'à un âge tardif (il y a moins de cent mille ans, sans doute cinquante mille) que l'homme et la femme comprirent le rapport plus qu'étroit qui unissait sexualité et reproduction. » Que ceci soit incompatible avec cela ne semble pas du tout gêner Dantec. Qui, de toute façon, n'est déjà plus là, mais en train de vous brosser un vaste tableau de la décadence de Rome et des premiers siècles du Moyen Âge, à moins que ce ne soit le séquençage de l'ADN ou la cybernétique qui s'en vient.

On ajoutera à cela que, pour un écrivain, il manie une langue lourdement pâteuse. Un exemple, pris à peu près au hasard entre mille : « Qui de nos jours s'est risqué à essayer d'établir la typologie psychologique tout à fait singulière de Jésus de Nazareth ? De nombreuses études ont, semble-t-il, cherché à cerner la modélisation d'une telle typologie dans les conditions sociales et culturelles de son époque, et il serait absurde de prétendre que l'environnement singulier dans lequel Jésus naquit et vécut, la Palestine juive romanisée par l'Empire, n'eut sur lui aucune influence. »

Je peux à la rigueur admettre d'un sociologue de modèle courant qu'il puisse envisager de “cerner la modélisation d'une typologie”, mais certainement pas d'un écrivain. De même que si je me résigne à ce que les journalistes et les blogueurs emploient une monstruosité syntactique comme “au final” ou utilise “éponyme”  en dépit de son bon sens, je ne le pardonne pas à Dantec, qui pourtant ne s'en prive pas.

Mais alors, pourquoi continuer à le lire, et même envisager de lire le second volume ? Parce que, dans cet énorme fatras, on trouve de nombreuses pépites, tout comme les chineurs attentifs peuvent découvrir de petits trésors dans le vide-grenier le plus bas de gamme. Pour ne pas avoir l'air d'être injuste, il faudrait que je trouve le courage, demain, de dire tout ce qui a pu me retenir dans ce volumineux livre (700 pages) ; qui, d'ailleurs, fascine peut-être aussi par ses boursouflures même.


Mercredi 16 août

Cinq heures. – Je continue ma lecture de Dantec, j'en suis aux deux tiers du deuxième volume, intitulé Laboratoire de catastrophe générale. C'est le même fatras boursouflé que le précédent tome, souvent assez délirant, partant dans tous les sens, rameutant tout à trac Jésus et les cyborgs, les grandes invasions et les neurosciences, Nietzsche et Thierry Ardisson, etc. Le tout dans une langue décidément peu agréable, et même assez mal assurée : il semble parfois ne pas tellement savoir le sens des mots qu'il emploie, comme par exemple lorsqu'il évoque un mur “aussi impénétrable qu'une impasse”. Je ne voudrais pas jouer les pions, mais enfin, il n'y a rien, à part une rue, de plus pénétrable qu'une impasse, à ma connaissance. En fait, on a l'impression d'un homme en perpétuelle état d'ébullition, pour ne pas dire d'ébriété, laquelle lui fait par exemple adorer le préfixe “méta” qu'il utilise quasiment une fois par paragraphe et à propos de tout et de n'importe quoi. (Si j'en faisais un billet de blog, je l'intitulerais sans doute Métarobe blanche, métaceinture dorée…) D'une manière générale, Dantec aime les préfixes “qui-font-riche” : méta, post, infra, sub, etc.  Le plus étrange, ce qui m'étonne moi-même, c'est que, bien qu'irrité par cette lecture, bien qu'en sautant des pages entières, je viens pourtant de commander le troisième et dernier volume, American black box. Il doit bien y avoir une raison…

– Parallèlement, je me suis attaqué (hier) à une autre trilogie, celle de James Ellroy qui commence par American Tabloid : roman foisonnant, parfois pénible en raison de ce style télégraphique auquel je ne suis guère habitué, et qui, surtout, traite d'un sujet – les Kennedy – auquel je ne suis jamais parvenu à m'intéresser. Malgré cela, je n'envisage pas, pour l'instant, de lâcher le livre.

– Pendant ce temps, tout ce que nos pays en phase terminale comptent de joyeux progressistes s'est levé comme un seul homme pour s'alarmer du raz-de-marée nazi qui, dans une ville du sud des États-Unis, a tué… une personne. Ils sont tellement occupés, ces gentils nounours en guimauve, à reformer les cohortes sacrées pour aller combattre l'hydre, qu'ils n'ont plus une seconde à eux pour enregistrer les voitures qui, en France, foncent droit sur les devantures des cafés, en tuant un homme par-ci, une fillette par-là. Il est vrai que ces véhicules-là ne sont pas conduits par des gestapistes mais par de simples “déséquilibrés”, naturellement plus à plaindre qu'à blâmer. D'ailleurs, avec un minimum d'effort conceptuel, nos angéliques racaillolâtres devraient réussir à établir que si, chez nous, certains malheureux en sont réduits à foncer sur les terrasses de bistrots pare-choc en avant, c'est parce qu'ils ont été littéralement rendus fous de terreur par la remontée du nazisme américain : coup double gagnant.

Face à leurs envolées avortées de poules caquetantes, dont chaque paragraphe est une insulte à l'intelligence, on perd jusqu'à l'envie d'argumenter, par exemple en faisant remarquer que rien ne serait arrivé à Charlottesville si les pressions conjuguées des gauchistes décervelés et des noirs vociférants (on pourra sans dommage inverser les deux adjectifs) n'avaient conduit au déboulonnage de cet homme remarquable que fut le général Lee ; et si, d'autre part, ces mêmes gauchistes décerférants et vocivelés, ne s'étaient pas lancés dans “contre-manifestation” qui n'était rien d'autre qu'une invitation pressante à la baston générale. À quoi bon discuter, objecter, contredire ? Affronter la bêtise à front de taureau armé de la simple muleta du verbe, voilà qui allait bien quand on était jeune. Aujourd'hui, les taureaux s'étant faits rhinocéros, il nous reste le rire qui finira bien par dissoudre leur corne ; et à passer loin d'eux pour éviter de marcher dans leurs bouses.


Samedi 19 août

Sept heures et demie. – J'aimerais que l'on nous voie, Catherine et moi, depuis quelques jours, entre six et sept heures du soir, lorsque nous nous asseyons sur la terrasse, un verre en main, et que nous nous mettons à faire la conversation à Odette et Nana, dont c'est le moment où elles se sentent aventureuses (sinon, elles passent l'essentiel de leurs journées sous le millepertuis, n'en sortant que pour rejoindre leurs deux gamelles, celle à graines et celle à eau). Nous devons être particulièrement croquignolets, avec nos “Poulettes ! Poulettes ! ” , et les dialogues que nous entamons, d'une voix stupidement guillerette, avec ces deux volatiles qui, la tête sans cesse en mouvement, nous guettent de leur œil parfaitement vide. Les vieux ont de ces amusements…

– Passé la journée à lire le recueil d'articles et de préfaces de Guy Dupré, Je dis nous. Il semble particulièrement marqué par la guerre de 14 et par l'affaire Dreyfus. À propos de cette dernière, je crois qu'il ferait pousser des cris d'horreur à nos gentils progressistes, si ces derniers avaient connaissance de son existence ; heureusement, leur totale inculture nous préserve de leurs criailleries vertueuses.


Dimanche 20 août

Sept heures vingt. – Ce soir et avant-hier, nous avons mangé du chou-fleur (faut-il un trait d'union ?) ; avant-hier, recette indienne : sauce au curry et œufs durs ; ce soir, le reste en gratin. J'aime bien manger du chou-fleur, car cela me ramène systématiquement à la maison de La Ferté et me rend mes parents jeunes (moi aussi, par la même occasion). J'ai passé les trente premières années de ma vie à détester (ou au moins à n'aimer pas) le chou-fleur. Cela n'empêchait pas, évidemment, ma mère d'en cuisiner, et les dîners où ce fucking légume était servi m'étaient évidemment pénibles, d'autant que j'avais alors un appétit gargantuesque qui s'en trouvait fort frustré (je me rattrapais plus avant dans la nuit, après lecture, lorsque je redescendais de ma chambre, vers trois heures du matin, pour engloutir les trois quarts d'un pain garni d'un camembert entier…).

Je me suis mis à aimer le chou-fleur (et les légumes en général) lorsque j'ai commencé à vivre avec Catherine et que j'ai compris que l'on n'était pas obligé de cuire ces choses durant des heures, jusqu'à ce qu'ils perdent tous goût et texture (penser à supprimer ce paragraphe quand j'imprimerai ce journal pour ma mère…). Il n'empêche que, depuis une paire de décennies, chaque fois que que je mange du chou-fleur, me vient l'image de ma mère tentant de me persuader que j'ai vraiment tort de n'aimer pas ça ; et aussi, dans la cuisine de La Ferté qui se reconstitue instantanément, telle qu'elle est dans le chapitre 5 de mon Chef-d'œuvre, la présence de mon père au bout de la table, dos à la fenêtre dont les volets de bois sont fermés, avec le chat du moment qui se prélasse sur la table à repasser, et la huche à ma droite, puisque de tout temps c'est à moi qu'il appartient de trancher de pain pour tout le monde, autour de cette table de fantômes.


Mardi 22 août

Sept heures vingt. – À cause de (ou grâce à) Michel Desgranges, je  me suis mis à relire Barbey d'Aurevilly : en alternance Les Diaboliques et ses articles de journaux. Pour ce qui est du premier recueil cité, c'est  effectivement très bien. Mais de là à trouver ça supérieur à Flaubert, je persiste à ne pas être d'accord.

Quant à ses articles de critique littéraire, il y a en effet une certaine flamboyance, y compris dans la mauvaise foi, laquelle est réjouissante quand elle rejoint la mienne (par rapport aux Misérables de Hugo, par exemple). Néanmoins, il me semble qu'il a une tendance à tourner indéfiniment autour du pot avant d'entrer dans le vif de son sujet. Dans les moins bons de ses articles, on a presque l'impression d'une sorte de Juan Asensio, mais qui, évidemment, écrirait dans un français étincelant au lieu de produire le magma bourbeux de l'autre zouave. Il y a aussi que, à cette époque, il convenait de réduire Zola en miettes selon les mêmes arguments convenus à base de scatologie, comme le faisaient les Goncourt, Daudet et quelques autres, et comme on en retrouve la trace jusque chez Kléber Haedens qui, ce jour-là, aurait mieux fait de reprendre un verre et de se taire. On reconnaît le critique à courte vue de la fin du XIXe siècle à ceci qu'il ne comprend rien à Zola, lequel reste, en dépit de ses faiblesses, l'un des quatre ou cinq grands romanciers de son siècle.


Mercredi 23 août

Onze heures du matin. – Décidément, James Ellroy et moi-même ne vieillirons point ensemble. Après avoir abandonné American Tabloid au bout d'environ 300 pages, j'ai voulu lui offrir une seconde chance, en relisant Le Dahlia noir, découvert à sa sortie en France, quelque part dans la seconde moitié des années quatre-vingt : je viens de le lâcher à son tour, après 150 pages ; toute cette littérature “efficace”  m'emmerde au plus haut point : poubelle jaune pour tous les deux. Je vais aller de ce pas me plonger dans le Volupté de Sainte-Beuve : comme je n'en attends à peu près rien, je ne m'expose qu'à de bonnes surprises.

Cinq heures. – Baptême du feu pour Odette et Nana, qui n'ont que très modérément apprécié le vacarme de la tondeuse à gazon fonçant droit sur elles ou peu s'en faut : elles se sont carapatées au fin fond du jardin de Catherine, se sont blotties derrière la haie, au plus profond qu'elles le pouvaient, et n'en sont toujours pas ressorties à l'heure où nous mettons sous presse. J'espère ne pas les avoir traumatisées à vie, ni avoir transformé en omelette rancie leur hypothétiques futurs œufs.

Sept heures. – Les D. sont des voisins parfaits. (Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je ne leur donne pas leur nom entier : il est si courant qu'ils seraient bien incapables de se retrouver ici, si jamais ils le tapaient dans la fenêtre Google.) Ils vivent juste de l'autre côté de la rue de l'Église, en face, depuis exactement 15 ans (phrase tout à fait manquée : eux vivent là depuis bien plus longtemps, et c'est nous qui sommes arrivés voilà 15 ans). Nous n'avons aucune idée d'à quoi ressemble l'intérieur de leur maison, vu que nous n'y avons jamais été invités. Lui (l'homme) sait à quoi ressemble le nôtre, d'intérieur, puisque nous lui avons vendu deux épaves de voitures, et qu'il lui a bien fallu venir ici pour signer les papiers de vente. Mais cela ne l'a jamais conduit à nous inviter chez lui, ce dont je lui sais infiniment gré, car, l'aurait-il fait, nous nous serions sentis obligés de dire oui et d'y aller. Les D. sont une famille attendrissante. Ils ont deux fils, que nous avons connus, l'un à 17 ans, l'autre trois ou quatre années de moins. Leur mère les engueulait volontiers, d'une voix perçante qui nous distrayait beaucoup. Puis, l'aîné est parti, s'est marié, a fait deux enfants. Il revient régulièrement ici et, en ce moment, l'aînée (car c'est une fille) est sous la garde de ses grands-parents, lesquels semblent raisonnablement gâteux de cette gamine blonde. Quant au fils cadet, il n'a pas quitté la maison, bien qu'il travaille : c'est peut-être une sorte de Tanguy, mais qui semble heureux de vivre encore chez ses parents, et eux qu'il soit encore là, avec eux. Il leur arrive, comme ce soir, de se chamailler, mais on sent dans tout cela une forme d'amour qui a bien l'air indestructible.


Vendredi 25 août

Sept heures vingt. – Je ne sais déjà plus, bien que ça ne remonte qu'à cet après-midi, pourquoi j'ai ressorti de leur rayonnage les deux volumes que je possède de Nicolas Gomez Davila (et merde pour ses trois accents toniques ! Je les les lui rajouterai peut-être à la relecture…). Toujours est-il que, le relisant, j'ai décidé d'imiter ces imbéciles antichrétiens qui se croient pourtant obligés de marquer le dimanche d'un sceau spécial, celui-ci en publiant une “pensée” (généralement une pure imbécillité émanant d'un politicien n'en ayant jamais eu aucune), celui-là en proposant une ritournelle stupide, généralement anglo-saxonne, etc. Il m'a semblé que la plus efficace méthode pour leur mettre le nez dans leur merde fadasse était encore de feindre de les imiter, mais en proposant des choses scandaleusement intelligentes. À partir d'après-demain, donc, je vais mettre en ligne chaque dimanche, sur le blog, douze aphorismes du Colombien, et cela s'appellera Nos dimanches Davila. À cette fin, j'ai commencé à le relire – avec un plaisir extrême – et à entourer d'un petit cercle de crayon les pensées que je vais infliger à mes lecteurs.

– Sinon, au bout d'une centaine de pages, j'ai compris pourquoi on ne lisait plus Volupté de Sainte-Beuve, et j'ai également remisé le fatras que constitue le troisième volume du journal de ce pauvre Dantec, qui en plus de se prendre pour un prophète omniscient, écrit un français presque aussi pâteux que celui de Juan Asensio, à qui ce pavé est plus ou moins dédié. Néanmoins, comme pour les volumes précédents, je suis allé jusqu'au bout, parce qu'on découvre dans ce magma assez fortement délirant un certain nombre de pépites qui méritent qu'on s'y arrête. Ce qui fait la différence essentielle entre Dantec et l'Asensio déjà nommé, lequel n'a jamais rien produit qui fût simplement lisible.

Il n'empêche : revenir à Davila après Dantec (je ne parle même pas de l'autre) donne une impression d'évidence, de clarté et de sérieux. Car ce qui reste de la lecture des deux mille pages du journal de Dantec, c'est une irrépressible envie d'éclater de rire et de reprendre un verre. Voilà encore un prophète dont il ne restera rien ; dont il ne reste déjà rien.


Dimanche 27 août

Sept heures vingt. – Comme tous les ans à cette période, je commence à en avoir marre de l'été (en réalité, j'en ai marre dès son commencement ; disons que, maintenant, je commence à en avoir sérieusement marre) : ça ne va pas bientôt finir, ces journées trop longues et trop chaudes, ces commerçants fermés, ces abrutis hilares et en shorts, ces bonnes femmes exhibant leur graisse dans des choses fluo coupées au plus près des bourrelets ? Est-ce qu'on ne va pas bientôt renvoyer tous ces enfants bruyants dans les locaux de la Garderie nationale sous la surveillance de leurs moniteurs à diplômes ?

– Repris les Considérations sur la France, de de Maistre. Et commandé deux romans d'Álvaro Mutis, sans doute à cause de Gómez Dávila.


Mardi 29 août

Cinq heures. – J'ai été requis dès dix heures du matin, hier, pour envoyer les traditionnelles pelletées de terre sur la dépouille encore chaude de cette pauvre Mireille Darc ; que, pour ma part, j'ai toujours trouvée absolument délicieuse, au moins quand elle faisait l'actrice chez Audiard, Lautner et Cie : la réalisatrice de documentaires sur “nos sœurs les femmes-qui-souffrent” m'attirait déjà moins, forcément.

– Sinon, voilà deux jours que je passe en compagnie d'Alvaro Mutis (et fuck l'accent tonique !), écrivain sud-américain qui, je crois bien, m'avait totalement échappé dans les années soixante-dix. Il est vrai – je m'en avise en écrivant – que, à l'époque, il n'avait encore publié que de la poésie ; or, je ne lis que rarement des vers (mais à l'époque si) et jamais de vers traduits. Toujours est-il que si on tient absolument à lire un romancier colombien, on aura intérêt à délaisser Marquez (et re-fuck pour…) au profit de celui-là. De plus, voilà un homme qui avait le savoir-vivre d'écrire bref : aucun des quatre romans composant le cycle de Maqroll le Gabier, son héros récurrent, ne dépasse les cent cinquante pages, dans la collection des Cahiers rouges de Grasset. Le premier roman du cycle s'intitule La Neige de l'Amiral ; il s'agit d'une sorte de quête dont l'objet perd de son intérêt, et même finalement toute pertinence, à mesure que l'on remonte avec Maqroll le fleuve amazonien enserré par la jungle et barré par la Cordillère. On pense évidemment au Partage des eaux d'Alejo Carpentier, bien que les deux livres soient radicalement différents. Le second volet de la tétralogie a pour titre Ilona vient avec la pluie : on y sillonne la mer des Caraïbes pour, au tiers du roman, arriver à Panama ; où je suis bloqué à l'heure de mettre sous presse. Et je n'ai pas encore fait la connaissance d'Ilona, alors qu'il pleut déjà à torrent ; mais j'ai bon espoir.

– Odette et Nana semblent se porter à merveille et, au bout de quinze jours ici, ont pris possession, petit à petit, de la totalité du jardin, avec une préférence assez marquée pour le potager de Catherine.


Mercredi 30 août

Sept heures vingt. –  Mon enthousiasme pour Álvaro Mutis croît à mesure que j'avance dans son œuvre (qui, heureusement pour ma bourse, est assez peu abondante). Je lui ai consacré l'entièreté de ma journée, finissant Ilona vient avec la pluie avant d'enchaîner directement sur Un bel morir,roman à la fin duquel meurt le héros récurrent, Maqroll le Gabier (mais j'ai cru comprendre qu'on le retrouvait tout de même dans les cinq autres livres de Mutis que je viens de commander, ou au moins dans deux ou trois d'entre eux). Rien que pour cette découverte que j'y ai faite, je suis content de m'être replongé dans les scolies de Gómez Dávila.


Jeudi 31 août

Sept heures dix. –  Rien à noter ici, en dehors du fait que je suis bien aise de voir ce stupide mois d'aout disparaître enfin. (Disparu aussi, le petit curseur vertical qui permet de savoir où l'on en est dans la progression de sa phrase, ce qui est assez pénible, mais heureusement ne dure jamais bien longtemps : espérons qu'il sera de retour en septembre.)

mercredi 30 août 2017

Juillet 2017











RETOUR AU CAMP DE BASE









Samedi 1er juillet

Dix heures du matin. – J'ai toujours eu horreur, dans tout ce qui relève du commerce, de ce qu'on appelle les rabais, les ristournes, les remises, les bonnes affaires. Bien entendu, en vertu de cette détestation, jamais on ne m'a vu ni me verra marchander quoi que ce soit : si l'objet convoité est “dans mes prix” je l'achète ; s'il ne l'est pas, je passe mon chemin. On dira peut-être que c'est seulement parce que je souffre d'une infirmité mentale, que je ne sais pas discuter. Je pense que non, car mon rejet s'étend à ces rabais que les commerçants vous accordent sans que vous ayez seulement songé à les leur demander ; les vendeurs de voitures neuves pratiquent régulièrement cela : établissant votre contrat de vente, alors que tout semble parfaitement clair entre vous et lui, le voilà qui, avec un sourire à la fois bienveillant et gourmand, vous annonce qu'il vous accorde une remise de 5 %. Le pis est que, naturellement, parce que vous avez été correctement élevé, vous vous sentez tenu de le remercier, ce doucereux commercial, alors que vous auriez plutôt envie de lui demander de quel droit il s'autorise cette ristourne ; ou s'il pense vraiment que vous n'avez pas les moyens de payer la somme initialement demandée. Et qu'on ne vienne pas me dire que j'ai beau jeu d'adopter cette attitude, moi qui n'ai jamais eu de problèmes d'argent. D'abord, c'est faux : j'ai déjà eu, notamment dans ma jeunesse, des problèmes d'argent, ce n'est pas pour cela qu'il m'est venu à l'idée de discuter tel ou tel prix. Ensuite, je connais ou ai connu des gens dont le train de vie était au moins égal au mien et qui passaient pourtant leur vie à rechercher voire à susciter ces fameuses “bonnes affaires”. Je sais bien pourquoi : autant j'ai tendance à trouver presque inconvenant que l'on me propose spontanément un abattement, autant, eux, se sentiraient profondément ridicules et diminués s'ils devaient en venir à payer le prix marqué.

Ce refus du rabais agit dans les deux sens. À chaque fois que nous avons eu à vendre une maison ou une voiture – ce qui, évidemment et par chance, ne s'est pas produit trop souvent –, j'aurais vivement souhaité que, après en avoir fixé le plus juste prix, nous n'en bougeassions plus. C'est évidemment impossible : à ce que j'ai compris, personne n'achèterait aujourd'hui une maison au prix indiqué dans la vitrine de l'agent immobilier (personne sauf moi, donc). Il faut donc se livrer à cette simagrée ridicule, et pour tout dire humiliante, qui consiste à gonfler son prix de vente de dix pour cent pour, ensuite, offrir à l'acheteur la satisfaction puérile d'obtenir un rabais de dix pour cent.

Le comble du grotesque est atteint par ces gens qui, parce qu'ils sont allés trois fois passer leurs vacances dans des pays exotiques, pensent qu'ils connaissent parfaitement “la mentalité de ces gens-là” et vous assurent d'un ton docte et supérieur, qu'en payant sans discuter la petite statuette made in Germany au prix que vient de vous lancer le vendeur accroupi devant son misérable étal du grand marche d'Addis-Abeba, vous le frustrez terriblement, car ce brave homme jubilait déjà de la demi-heure qu'il allait passer avec vous en savoureuses palabres marchandes, puisque c'est dans sa culture. L'argument est évidemment de la crédibilité la plus haute ; et on imagine très bien le chagrin de ce brave autochtone, contraint de ravaler sa langue et de rentrer chez lui avec, en poche, les quarante dollars que vous lui avez donnés pour sa statuette, au lieu des huit que vous lui auriez payés après cet interminable marchandage dont il se faisait un bonheur.


Lundi 3 juillet

Sept heures vingt. Le Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq : je pensais le mener à bien, je l'ai mis à mal.

– Je comptais bien, ce matin, briser le destin de Jacqueline Maillan, mais il m'a fallu surseoir à cet acte de vandalisme : Catherine, qui avait rendez-vous pour une échographie de la thyroïde à la clinique Pasteur d'Évreux, ne se sentait pas en état de conduire, elle qui tient une très petite forme depuis quelques jours. Il faut espérer que le glandologue, que nous verrons après-demain à Neuilly, saura faire rentrer tout cela dans l'ordre rapidement. En tout cas, nous avons agi sagement en annulant notre périple landais, qui devait en principe débuter demain matin : comme elle dort la moitié de la journée (au moins), Catherine n'en aurait guère profité ; et, par contrecoup, moi non plus.

– Parce qu'il en est longuement question dans le Paris ne finit jamais de Vila-Matas, j'ai voulu lire Paris est une fête de Hemingway. J'avais déjà le doigt sur la touche “envoi” de la commande, lorsqu'une petite voix m'a ordonné d'aller vérifier dans la bibliothèque que se partagent les Russes et les Américains, si par hasard il ne s'y trouverait pas ; en effet il y était. Pourtant, je suis bien certain de ne jamais l'avoir lu. Le mystère des bibliothèques serait donc double : tandis que disparaissent des livres qu'on a aimés, souvent relus, vus en passant près d'eux des dizaines de fois, d'autres à l'inverse apparaissent sans qu'on les ait sollicités, en une sorte de génération spontanée. Sinon, puisqu'on en est aux livres, j'ai mis hier un point final à la solution du même nom, en remplissant les deux derniers cartons de promis au crématoire. il ne me reste plus qu'à répartir les survivants dans les différents baraquements.


Mardi 4 juillet

Trois heures. – Appel téléphonique d'André, de Strasbourg, pour nous dire que Béa et lui partirons dimanche de chez eux pour rallier le Mont Saint-Michel où ils doivent être lundi. Il sollicitait donc l'honneur et l'avantage de bivouaquer en notre misérable demeure, ce qui lui fut aussitôt accordé d'enthousiasme.

– Penser que nous devrions être depuis ce matin dans la voiture, en route pour cinq jours de pérégrination et de vie socialo-familiale, mais que, à la place, nous sommes ici, à la maison, tout tranquilles, voilà qui me remplit d'aise. Je n'irais pas jusqu'à bénir la thyroïde de Catherine pour s'être mise opportunément à débloquer, mais enfin je n'en suis pas loin.


Samedi 8 juillet

Quatre heures et demie. – Si la température ne se décide pas à baisser, ce journal de juillet risque d'être aussi vide qu'un discours présidentiel car, chaque soir depuis un moment, il fait beaucoup trop chaud dans la Case, à l'heure où je suis accoutumé d'y venir (dans le journal) pour que j'aie envie de m'y attarder (dans la Case). Ce qui n'est guère gênant dans la mesure où je n'ai rien à y noter (dans le journal), passant mes journées à lire ceci ou cela, au salon, toutes fenêtres closes dès neuf heures du matin, pour tenter de préserver ce qui subsiste de la relative fraîcheur nocturne. Il n'empêche que, vu les migrations insensées qui semblent avoir lieu aujourd'hui partout en France, je suis fort content d'être ici (dans la Case), derrière mon store baissé, plutôt que sur une route quelconque, entre Landes et Poitou, ainsi qu'il était initialement prévu.

– Hier, simplement parce que les volumes avaient accroché mon regard en passant, j'ai relu coup sur coup deux livres de Perec : Penser/Classer puis Espèces d'espaces. Et, dans la foulée si je puis dire,  j'en ai commandé trois autres : W ou le souvenir d'enfance, Les Choses et Je me souviens.


Mardi 11 juillet

Sept heures vingt. – La soirée de dimanche, avec André et Béa s'est fort bien passée ; il aurait d'ailleurs été surprenant qu'il en fût autrement, dans la mesure où, depuis presque 40 ans que nous nous fréquentons, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais passé une mauvaise soirée avec eux, ni même une soirée à demi réussie. Elle fut aussi confortablement alcoolisée, André étant arrivé avec une bouteille de riesling dans chaque main, et moi, de mon côté, l'accueillant avec trois montée de Tonnerre : le lendemain matin il n'en restait plus rien, et on ne peut pas dire que les deux femmes aient abusé de ces deux breuvages…

Hier, ils nous ont quitté pour rallier Dol-de-Bretagne, où ils avaient rendez-vous avec Kent et Freddie, ayant prévu tous les quatre une visite conférence du mont Saint-Michel. André avait pris soin de réserver avec le vrai guide, celui que nous avions eu la première fois où j'y ai emmené Catherine, pour être sûr d'éviter la misérable greluche dont nous écopâmes la fois suivante, avec Élodie.

– Je poursuis mon petit voyage dans l'œuvre de Perec : après avoir lu les trois livres commandés la semaine dernière – assez courts tous les trois –, je me suis replongé dans La Vie mode d'emploi, en attendant La Disparition, commandé aujourd'hui et que je n'ai jamais lu.

– Pour ce qui est de notre prochain “échappement libre”, prévu en octobre, nous avons presque décidé, sur ma suggestion, d'abandonner l'Auvergne, que nous connaissons déjà, au profit du lac d'Annecy. Nous irions passer deux nuits à l'auberge du Père Bize. Prenant comme excuse que Talloires est à plus de sept cents kilomètres d'ici, j'ai proposé que nous scindions le trajet en deux étapes, la première se terminant, à l'aller, chez Bernard Loiseau à Saulieu, et, au retour, en ce château auvergnat de Codignat où nous devions initialement aller passer ces deux jours. La proposition, quand je l'ai faite, a évidemment été adoptée sans le moindre amendement.


Mercredi 12 juillet

Cinq heures. – On entend parfois dire – je suis sûr, en tout cas, de l'avoir lu – que c'est un vrai miracle si, avec La Vie mode d'emploi, Perec a réussi à écrire un vrai roman malgré le nombre hallucinant de contraintes, tortueuses, complexes, qu'il s'est imposées. Il me semble, à moi, que c'est précisément parce que ces contraintes sont à la fois nombreuses et complexes qu'il a pu, en effet, écrire un roman remarquable, c'est-à-dire non artificiel : en réalité, le nombre et la complexité font que ces contraintes ne se voient tout simplement pas ; qu'elles ne sont là que pour le bon plaisir de l'auteur au moment de l'élaboration, et ne conditionnent en rien la lecture du “produit fini”. Par exemple, il est tout à fait indifférent au lecteur, et cela n'influe nullement sur la qualité du roman, que l'on passe d'une pièce à l'autre de l'immeuble suivant la manière dont se meut le cavalier du jeu d'échec : si Perec avait mis les 99 pièces dans un chapeau et les avait ensuite réparties au hasard, le roman n'aurait pas été moins bon, j'en suis bien persuadé. Seulement, lui se serait moins amusé, probablement. Ajoutons que beaucoup de contraintes sont du domaine de l'infinitésimal, si je puis dire. La liste qui s'intitule “positions” par exemple : elle comprend des impératifs tels que “assis”, “allongé sur le dos”, “le bras levé”, etc. Ensuite, ces contraintes de positions se combinent à d'autres, selon un algorithme assez complexe (en tout cas pour moi). Mais est-il si difficile, dans un chapitre de plusieurs pages, de faire qu'un personnage soit assis ? D'autant que, s'il ne l'est pas, il peut se trouver que soit pendu au mur de sa chambre un tableau qui, lui, montre un personnage assis ; ou que la fenêtre ait eu autrefois un chien assis, etc. Même chose pour les citations d'écrivains, elles aussi obligatoires dans un certain nombre de chapitres : elles ne risquent pas de gêner la lecture, tant elles sont courtes et bien camouflées (je n'en ai, pour l'instant, repéré que deux ; mais il faut dire que je ne les cherche pas). Je me disais d'ailleurs qu'on pourrait pousser la logique encore plus loin, en s'imposant des contraintes tellement minuscules qu'elles en deviendraient totalement indétectables. Par exemple : écrire un roman dont chaque page contiendrait un mot utilisé par Proust dans La Recherche, un dont Flaubert se serait servi pour L'Éducation sentimentale et un troisième que l'on irait chercher dans Mort à Crédit.

(Il y a quelques années, je m'étais dit que j'allais moi aussi écrire un roman lipogrammatique, qui serait entièrement dépourvu de la lettre W. Et, à une époque encore bien antérieure, vers 1981 ou 82, probablement influencé alors par ma découverte de l'OuLiPo, j'ai, pendant deux ou trois semaines, écrit les articles qu'on me demandait sans un seul adjectif qualificatif.)

Il reste que La Vie mode d'emploi est un roman prodigieux.


Samedi 15 juillet

Sept heures dix. – Décidément, l'Italien Garlini n'est pas un écrivain pour moi. J'avais déjà abandonné Les Noirs et les Rouges après 400 pages (c'est-à-dire à la moitié…), je viens de faire pareil avec le deuxième livre que j'avais acheté de lui, alléché par son titre : Venise est une fête. Je me disais que cela pouvait constituer un intéressant triptyque, après le Paris est une fête de Hemingway et le Paris ne finit jamais de Vila-Matas : c'est raté. Pour me remettre, et en attendant que n'arrivent les Perec commandés hier ou avant-hier, je suis reparti pour l'Argentine : Adán Buenosayres de Leopoldo Marechal.


Mardi 18 juillet 

Sept heures dix. – À moins que je ne soit pris d'une soudaine logorrhée, ce journal de juillet va être bien court. L'une des raisons en est que je n'aime pas changer mes habitudes, et que l'une d'elles est d'arriver ici juste après le dîner, soit entre sept heures et sept heures et demie. Or, en cette période où nous sommes, il commence vraiment à faire très chaud dans la Case, à ce moment-là, et je n'ai aucune envie de m'y attarder. Une autre raison est que mon existence quotidienne étant de plus en plus constituée d'absence, je ne vois pas ce que je pourrais raconter ici : c'est, en quelque sorte, La Vie molle d'emploi. Bon, oui, aujourd'hui, par exemple, je pourrais livrer mes premières impressions à propos de La Disparition de Perec, commencée ce matin. Seulement, aussitôt, on retombe sur la première raison : il fait bien trop chaud ! Et puis, je me dis que, n'en ayant lu que le tiers, j'ai tout le temps. D'ici demain ou après-demain, ce sera bien le diable si la température ne redevient pas chrétienne.

– J'ai, depuis deux ou trois jours une gencive assez douloureuse (maxillaire supérieur gauche, vers le fond) ; j'espérais, comme cela m'est déjà arrivé, que l'affaire allait se régler d'elle-même sans faire d'histoire, mais ça n'en prend pas le chemin ; ça emprunterait même plutôt l'inverse. Du coup, je me dis que j'ai peut-être un joli abcès en train de s'installer et qu'il serait sans doute bon que j'allasse consulter Mme D., ma dentologue attitrée. Encore faudrait-il 1) qu'elle ne soit pas en vacances, 2) qu'elle puisse me recevoir assez rapidement, ce qui est beaucoup demander, je le crains. Je m'occuperai de ça demain matin… à moins que la douleur ne disparaisse dans la nuit, ce que je ne crois pas du tout.

– Hormis le dernier hors-série “Destins brisés”, voilà à peu près quatre semaines que FD ne m'a pas demandé le moindre article : il n'a pas l'air loin, le temps où nous allons remplacer les relais z'et châteaux par les auberges de vieillesse…


Mercredi 19 juillet

Sept heures vingt. – Comme de juste, non seulement la douleur dentaire, ou plutôt gingivale, ne s'est nullement atténuée durant la nuit, mais elle a même assez nettement empiré, au point de me réveiller une bonne vingtaine de fois. Après trois essais infructueux, j'ai enfin réussi à joindre le Dr D., à qui j'expose mon problème. « Venez tout de suite !, me répond aussitôt cette excellente femme, en tout cas à onze heures et quart dernier délai : après, il ne me sera plus possible de vous prendre, et demain non plus… » Sauf qu'il était déjà dix heures passées… et que Catherine venait de partir pour la piscine avec la voiture. Elle est rentrée à onze heures moins quelques minutes : inutile de dire que je me suis tranquillement assis sur les différentes limitations de vitesse entre la maison et la place des Déportés où est sis le cabinet ; dans la salle d'attente duquel je pénétrai à onze heures et dix minutes. Je suis ressorti du cabinet, après un rapide examen qui m'a conforté dans ce que je pensais, nanti d'une ordonnance pour six jours d'antibiotiques, lesquels, comme il se doit, ne commenceront à produire leurs effet que sous quarante-huit heures, ce qui veut dire que la journée de demain va encore être grisâtre de tons. Je dois aussi aller à Pasteur pour une radio “panoramique” de mes broyeuses : rendez-vous est pris pour la semaine prochaine.

– Je ne sais si c'est en raison de cette douleur, supportable quoique incessante, mais j'étais aujourd'hui d'une humeur morose, et aucune lecture ne trouvait grâce à mes yeux. Il est vrai que dévorer un livre quand on peut à peine ouvrir la bouche… Bref, c'est en m'ennuyant assez ferme que j'ai lu les quatre-vingts dernière pages de La Disparition, roman tour de force, certes, mais qui aurait bien mérité d'être réduit d'un tiers, me semble-t-il. Ensuite, j'ai repris le roman de Leopoldo Marechal, un moment abandonné au profit de Perec, mais, là encore, parvenu aux alentours de la page 180, je me suis rendu compte que je n'irais jamais au bout des six cents et j'ai aussitôt abandonné. Sachant que je ne le reprendrai jamais, il est allé finir ses jours dans la poubelle jaune (phrase tout à fait anacoluthique…). Du coup, en désespoir de cause, je me suis rabattu sur une valeur sûre, un Alejo Carpentier qui patientait depuis des semaines. Mais, avec tout ça, c'était l'heure de dîner. Et la journée va se finir d'une manière probablement aussi peu excitante que son long commencement, Catherine s'étant mis en tête de regarder Tarzan, film qui doit être une nouvelle mouture de celui avec le consternant Christophe Lambert, lequel doit dater de vingt-cinq ans, voire trente, et qui était déjà bien niais. Mon seul espoir est que ce nouvel avatar soit suffisamment mauvais pour qu'elle jette l'éponge au bout d'une demi-heure.


Jeudi 20 juillet

Sept heures vingt. – Aucune amélioration notable du côté des mandibules. Il est vrai que le traitement n'a été entrepris qu'hier à midi, et qu'il faut compter avec l'habituel “effet retard” (je ne sais trop si l'expression est ici bien appropriée) des antibiotiques : patience et longueur de temps, donc.

– Après avoir abandonné mon troisième livre en moins de trois jours (La Guerre de la fin du monde, Vargas Llosa), je me suis soudain avisé que j'en avais assez, provisoirement assez, de lire des romans. J'ai donc repris, en “panachage”, les mémoires de Saint-Simon et le Journal d'un lecteur d'Alberto Manguel – dont, par parenthèse, j'avais oublié qu'il parlait, entre autres, de Machado de Assis, cet écrivain brésilien du XIXe que j'ai découvert il y a peu. Depuis, ça glisse tout seul ! Demain ou après-demain, selon le bon vouloir de la poste, je devrais recevoir Écrivains et Artistes, de Léon Daudet, volume chaudement recommandé par Michel Desgranges ; chez qui, par ailleurs, je déjeunerai jeudi prochain, si toutefois j'ai réussi à me débarrasser de mes ennuis gingivoïdaux.


Vendredi 21 juillet

Sept heures vingt. – Ce sans-gêne de Max Hilaire continue à prendre ses aises dans ma bouche, mais, me semble-t-il, avec un peu moins d'arrogance depuis ce matin : le douloureux a fait place à l'endolori.

– Le gros livre (850 pages) de Léon Daudet est bien arrivé en fin de matinée, et je ne l'ai plus quitté depuis. Ses portraits sont tous hautement réjouissants, qu'il étrille ou admire, et ses avis sur les livres bien tranchés, c'est le moins que l'on puisse dire. Si bien que, tantôt on approuve bruyamment, tantôt on sursaute : qu'est-ce que c'est que cette idée, de rabaisser Flaubert et de souffler dans le cul de Barbey, à seule fin de nous faire croire que celui-ci est nettement supérieur à celui-là ? Il y a aussi, mi-ridicule, mi-attendrissant, mi-irritant (ce sont de toutes petites “mi”…), cette manie, dès qu'il énumère quelques très grands écrivains, d'y glisser Alphonse Daudet ; ou, s'il s'agit de poètes, Frédéric Mistral, qu'il met sans rougir sur le même plan que Virgile ou Dante. Mais peut-être en va-t-il des poètes comme des maisons : ceux que l'on a connus étant soi-même enfant peuvent paraître ensuite beaucoup plus grands qu'ils ne l'étaient en réalité. C'est ce qui, sans doute, conduit Daudet à mettre le Félibrige à la même hauteur que la Pléiade. Cela dit, n'ayant pas lu les uns ni les autres depuis au moins quarante ans, je serais bien en peine de dire en quoi ce bon Daudet a tort.


Samedi 22 juillet

Sept heures vingt. – Pas grand-chose à noter ici, ayant passé la journée à lire Daudet, sur lequel je tâcherai de revenir lorsque le volume sera terminé, c'est-à-dire probablement demain ou après-demain matin : j'ai déjà corné quelques pages en vue d'un éventuel billet…

– Le mieux semble se poursuivre, côté quenottes (je déteste tous ces mots en “ote”, ne sachant jamais quel nombre de “t” ils exigent). Mais je sens encore, de la pointe de la langue, une certaine tuméfaction vers le haut de la joue (ou le bas de la gencive, allez savoir).

– Bonne surprise ce matin, lorsque Catherine a constaté en ouvrant sa boitamel que FD lui avait payé deux factures d'un coup, hier soir à minuit. La seconde, de 1300 €, était parfaitement dans les temps, puisque émise le 19 mai, mais la première, de 750, traînait depuis la fin de mars, et nous finissions par craindre qu'elle ne fût vraiment perdue, ce qui aurait contraint à la renvoyer dans le circuit et, donc, à l'attendre encore deux mois – au moins. Bref, nous avons, durant toute la matinée, nagé dans une bienheureuse opulence ; ensuite ça s'est tassé, notamment lorsque je me suis avisé que cette manne serait entièrement engloutie, d'ici une semaine, lorsque seraient présentées les cartes bleues du mois écoulé. Il n'empêche : nous aurons eu deux à trois heures de félicité financière, et ce n'est nullement à négliger.

– Notre vieille voisine, Mme  G., a dit à Catherine, hier, que nos voisins “de gauche”, songeraient à vendre la moitié du verger qui jouxte notre jardin, afin de le transformer en terrain à bâtir. Nous avons aussitôt décidé de leur dire que, si vraiment ils faisaient cela, nous nous nous porterions acquéreurs ; non pas pour y faire construire quoi que ce soit, mais au contraire pour empêcher un fâcheux quelconque de venir le faire. Évidemment nous n'avons pas le premier sou pour une telle transaction : il faudra alors voir avec ma mère si 1) elle dispose de la somme qui sera requise ; 2) elle accepte de nous la prêter. Si elle acceptait, il me semble évident que je n'aurais jamais de quoi la rembourser et que, en fait, cela reviendrait à dépenser par avance mon hypothétique part d'héritage. (Je dis “hypothétique” car, ma grand-mère ayant vécu jusqu'à 103 ans, je ne considère pas déraisonnable l'idée que je puisse mourir avant ma mère.) En tout état de cause, le plus simple serait évidemment que les voisins ne vendent rien du tout : cela nous éviterait un endettement pour acheter un terrain dont nous n'avons nul besoin.


Lundi 24 juillet

Sept heures. – Rendez-vous était pris à la clinique Pasteur d'Évreux pour trois heures et quart cet après-midi : radio “panoramique” de mes distinguées mandibules. J'avais bien entendu emporté un livre, Une histoire de la lecture, d'Alberto Manguel : j'ai à peine eu le temps d'en lire une demi-page. Arrivé à trois heures cinq, j'étais ressorti à trois heures vingt, radio en main ; laquelle radio a ensuite été déposée au cabinet dentaire du Dr D., qui est censée me téléphoner s'il y a un problème quelconque nécessitant sa prompte intervention : jusqu'à présent, elle ne s'est pas manifestée.

– Toujours aucun travail à faire pour FD ; cela fait au moins quatre semaines que cela dure, alors que, en principe, en ce temps de vacances, je devrais crouler sous les articles à écrire. Tout cela ne sent pas très bon, j'vous l'dis. D'un autre côté, comme je m'en fous…

– J'en ai fini avec Daudet, dont la lecture est décidément bien pourléchante. Je suis donc, comme indiqué plus haut, revenu à Manguel. Ensuite, je m'attaquerai probablement à l'Histoire de la Révolution française de Gaxotte, arrivée ce matin en même temps que le roman d'un vieil Argentin (fin du XIXe), qui m'était tellement inconnu que je me suis empressé d'oublier son nom ; mais ça me reviendra. Après quoi, si mon appétit de roman est réactivé, je plongerai sans doute dans un mini-cycle nord-américain, avec Philip Roth, dont j'attends quatre ou cinq romans (en un seul volume) dans les jours prochains, ainsi que Thomas Pynchon, abordé sans grand succès il y a une quinzaine d'années (Mason et Dixon, abandonné à  moins de la moitié) ; et peut-être un timide retour à Faulkner, si les deux précédents ne m'ont pas trop désabusé de la littérature yankee.


Mardi 25 juillet

Sept heures vingt. – Je ne sais déjà plus qui (mais je le retiens, celui-là) en disait grand bien, de ce livre, au point que je l'ai illico commandé. Reçu ce matin et lu cet après-midi, j'en suis fort désappointé. D'abord parce qu'il y a nette tromperie sur la marchandise : intitulé Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? il ne traite à peu près pas de la question. D'autre part, je m'attendais à un petit ouvrage piquant, drôle, inventif, voire sarcastique tout en étant pertinent ; je me suis retrouvé à ingérer de pesantes tartines, façon explications de textes pour étudiants en grande difficulté, dans lesquelles la légèreté et le second degré attendus ont été remplacés par un imperturbable sérieux. Et, en plus, sans le moindre attrait de style : poubelle jaune. Wikipédia nous assure que l'auteur fait preuve d'un “certain sens de l'humour absurde” : c'est un certain sens que je ne dois pas posséder, à l'évidence. Toujours sur Wiki, j'apprends aussi que Pierre Bayard, l'auteur donc, est professeur de littérature à l'université et psychanalyste. Je me disais aussi…

Du coup, j'ai commencé la Révolution française de Gaxotte.


Mercredi 26 juillet

Sept heures dix. – «  Si si, Alphonse Daudet est un très grand écrivain, et un romancier bien supérieur à Flaubert. » Voilà ce que m'assénait, hier ou avant-hier, Michel Desgranges, en post-scriptum d'un himmel, et sans doute en réaction à ce que j'écrivais dans mon billet de blog précédent. J'ai fait un saut, comme dirait Catherine. Daudet supérieur, et même bien supérieur, à Flaubert ? Allons donc ! Il est loin d'être mauvais, Alphonse, j'en conviens, et Tartarin sur les Alpes reste d'une lecture réjouissante… mais tout de même ! Pour ne pas en rester là, j'ai ressorti ce matin le volume “Omnibus” que je possède, et qui contient entre autres Sapho, roman que je n'ai jamais lu et que, à plusieurs reprises dans ses articles, Léon Daudet élève au pinacle, ou pas très loin. Ce n'est pas mal, en effet ; sans doute un peu mieux que pas mal même ; mais grand écrivain ? Bien supérieur à Flaubert, dont on sent par ailleurs l'influence en de nombreux paragraphes ? Non et non ! Je ne le trouve même pas supérieur à Zola, à vrai dire, auquel il fait souvent penser également. Daudet est un peu trop sage, un peu trop appliqué à lécher les “scènes à faire”. Et ses personnages manquent cruellement de relief, de contours nets. Supérieur à Goncourt ou à Vallès, d'accord. Mais pas à Flaubert, ça non !  Il va falloir que Michel, chez qui je déjeune demain, s'explique un peu là-dessus…


Vendredi 28 juillet

Sept heures dix. – Excellente demi-journée, hier, chez les Desgranges, comme chaque fois que je vais chez eux. J'ai eu la surprise de découvrir un Michel barbu, si bien que ses allures habituelles de vieil aristocrate normand, façon La Varende, prenaient tout à coup des reflets dostoïevskiens. Il m'a offert l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (celui qui a trouvé la mort lors de l'éruption du Vésuve de 81), dans une très élégante édition, en deux volumes cartonnés présentés sous coffret, que les Belles Lettres ont publiée l'année dernière. Les deux tiers de chaque page sont occupés par la traduction de Littré, et le tiers du bas, en plus petits caractères et en rouge, par le texte latin. Du coup, depuis ce matin, je suis plongé dans la lecture de la cosmogonie de Pline, qui est parfois assez ébouriffante. Pour cette fois – je reviens à ma visite desgrangienne –, nous n'avons qu'assez peu parlé de littérature, mais surtout de séries télévisées et de musique, Michel ayant depuis peu replongé dans la musique classique. Dès ce matin, j'ai commandé les Mémoires de Berlioz et le Monsieur Croche de Debussy. Côté télé, ont été également commandées la troisième saison de Penny Dreadful, série horrifique anglaise, ainsi que les deux premières saisons d'une autre série d'horreur, américaine celle-là : The Strain, dont j'ignorais tout à fait l'existence. Les deux occuperont mes soirées en septembre, lorsque Catherine m'abandonnera lâchement pour aller festoyer durant une semaine avec ses filles et sa petite-fille, à Saint-Malo.

– Depuis ce matin, le cercle de famille s'est agrandi de deux poules, une rousse et une grise, que Catherine est allée acheter à la jardinerie des hauts de Pacy. Pour l'instant on ne les voit pas, le vendeur ayant expressément recommandé de les enfermer dans leur poulailler (monté par Catherine hier) jusqu'à demain afin de leur laisser le temps de se “déstresser”. À compter de demain matin, elles auront droit au petit enclos grillagé qui prolonge le poulailler ; et ce n'est qu'après-demain qu'elles pourront librement vaquer dans le jardin. Comme il s'agit de poules de demi-luxe, nous les avons baptisées Odette et Nana ; celle-ci étant bien entendu la rousse.


Samedi 29 juillet (anniversaire de Catherine)

Cinq heures. – Normalement, suivant les recommandations du poulologue patenté, Odette et Nana auraient dû passer cette seconde journée chez nous sans encore sortir de l'enclos grillagé qui fait office de narthex à leur asile de nuit (et de ponte, espère-t-on). Seulement, ce matin, lorsque Catherine a ouvert le petit abattant de bois du dit poulailler (je dormais encore), Golo s'est précipité sur l'enclos. Du coup, les deux malheureuses se sont agitées inconsidérément, et, on ne sait trop pourquoi (je suppose, comme chantait Brassens, qu'on avait dû la fermer mal), la petite porte de l'enclos s'est ouverte ; voilà Odette et Nana dans le jardin. Contrairement aux craintes de Catherine, elles ont par la suite, après un petit tour d'inspection, très bien retrouvé le chemin de leur home, où se trouvaient eau et nourriture, auxquelles elles ont fait largement honneur. Depuis, le chat s'est complètement désintéressé d'elles et elles semblent tout à fait acclimatées à ce qui sera leur résidence jusqu'à ce qu'elles meurent de vieillesse (ou de maladie), car il ne saurait bien entendu être question que nous les zigouillassions pour les manger.

– Jeudi, Michel Desgranges et moi-même nous demandions s'il ne vaudrait pas la peine de lire (pour moi) ou de relire (pour lui) quelques romans de Pierre Benoit, dont nous avions pu constater tous les deux que Léon Daudet disait grand bien. Pour le savoir, j'ai commandé, reçu et lu Mademoiselle de La Ferté : c'est un roman très bien construit, fort honnêtement écrit mais tout à fait dispensable. J'ai eu l'impression de me trouver face à une sorte de sous-Mauriac, ou d'infra-Green. La seule chose qui y retient un tant soit peu l'attention, c'est la manière fort subtile dont l'auteur suggère l'attirance homosexuelle qui naît entre Anne de La Ferté et la jeune veuve anglaise de l'homme qu'elle aurait dû épouser ; c'est bien peu. Je crois bien que mes amours avec Pierre Benoit ne dureront pas plus que cette journée.


Lundi 31 juillet

Sept heures et demie. – Philip Roth m'emmerde. Voilà deux jours qu'il m'occupe, et il m'emmerde : trop verbeux. Et son fameux humour me laisse assez froid. La prochaine fois que j'aurai envie de lire un Roth, je reviendrai à Josef. Poubelle jaune. Du coup, je suis passé à Debussy et à son Monsieur Croche, reçu ce matin.

– Il y avait donc un mois que je n'avais rien écrit pour FD, et je pensais vraiment que c'en était fini de cette collaboration. Or, aujourd'hui, six feuillet pour enterrer Jeanne Moreau, et, demain matin, quatre feuillets supplémentaires pour également enterrer un comédien de télévision dont je n'ai que très vaguement entendu parler, et en tout cas jamais vu jouer : Jean-Claude Bouillon. Les affaires reprennent, donc.

– Hier, comme je m'étais mis, Dieu sait pourquoi, à relire quelques vieux billets de mon blog, je me suis dit que, ma mère n'ayant pas internet, mais “aimant beaucoup ce que je fais”, je pourrais procéder pour la période 2013 – 2017 comme je l'ai fait pour 2008 – 2013, c'est-à-dire à une sélection des moins mauvaises de mes petites productions, que je tâcherais ensuite d'ordonner de façon à en faire un livre à peu près cohérent. Comme le premier s'appelait En territoire ennemi, ce second volet du diptyque pourrait s'intituler Retour au camp de base, un titre qui implique d'éliminer la plupart de mes textes “polémiques”, évidemment. Je pourrais toutefois en conserver quelques-uns, que je regrouperais sous un sous-titre du genre : Escarmouches d'arrière-garde, ou quelque chose d'approchant.

Évidemment, si je m'obstine dans cette idée, il n'est pas question que je présente le produit fini aux Belles Lettres, à qui j'ai assez fait perdre d'argent comme cela, avec mes deux précédentes et malheureuses tentatives. Je me contenterai d'une ordinaire blurberie, que je ferai tirer à trois quatre exemplaires sans même mettre le livre en vente publique, et ça ira très bien comme cela.