mercredi 30 août 2017

Juillet 2017











RETOUR AU CAMP DE BASE









Samedi 1er juillet

Dix heures du matin. – J'ai toujours eu horreur, dans tout ce qui relève du commerce, de ce qu'on appelle les rabais, les ristournes, les remises, les bonnes affaires. Bien entendu, en vertu de cette détestation, jamais on ne m'a vu ni me verra marchander quoi que ce soit : si l'objet convoité est “dans mes prix” je l'achète ; s'il ne l'est pas, je passe mon chemin. On dira peut-être que c'est seulement parce que je souffre d'une infirmité mentale, que je ne sais pas discuter. Je pense que non, car mon rejet s'étend à ces rabais que les commerçants vous accordent sans que vous ayez seulement songé à les leur demander ; les vendeurs de voitures neuves pratiquent régulièrement cela : établissant votre contrat de vente, alors que tout semble parfaitement clair entre vous et lui, le voilà qui, avec un sourire à la fois bienveillant et gourmand, vous annonce qu'il vous accorde une remise de 5 %. Le pis est que, naturellement, parce que vous avez été correctement élevé, vous vous sentez tenu de le remercier, ce doucereux commercial, alors que vous auriez plutôt envie de lui demander de quel droit il s'autorise cette ristourne ; ou s'il pense vraiment que vous n'avez pas les moyens de payer la somme initialement demandée. Et qu'on ne vienne pas me dire que j'ai beau jeu d'adopter cette attitude, moi qui n'ai jamais eu de problèmes d'argent. D'abord, c'est faux : j'ai déjà eu, notamment dans ma jeunesse, des problèmes d'argent, ce n'est pas pour cela qu'il m'est venu à l'idée de discuter tel ou tel prix. Ensuite, je connais ou ai connu des gens dont le train de vie était au moins égal au mien et qui passaient pourtant leur vie à rechercher voire à susciter ces fameuses “bonnes affaires”. Je sais bien pourquoi : autant j'ai tendance à trouver presque inconvenant que l'on me propose spontanément un abattement, autant, eux, se sentiraient profondément ridicules et diminués s'ils devaient en venir à payer le prix marqué.

Ce refus du rabais agit dans les deux sens. À chaque fois que nous avons eu à vendre une maison ou une voiture – ce qui, évidemment et par chance, ne s'est pas produit trop souvent –, j'aurais vivement souhaité que, après en avoir fixé le plus juste prix, nous n'en bougeassions plus. C'est évidemment impossible : à ce que j'ai compris, personne n'achèterait aujourd'hui une maison au prix indiqué dans la vitrine de l'agent immobilier (personne sauf moi, donc). Il faut donc se livrer à cette simagrée ridicule, et pour tout dire humiliante, qui consiste à gonfler son prix de vente de dix pour cent pour, ensuite, offrir à l'acheteur la satisfaction puérile d'obtenir un rabais de dix pour cent.

Le comble du grotesque est atteint par ces gens qui, parce qu'ils sont allés trois fois passer leurs vacances dans des pays exotiques, pensent qu'ils connaissent parfaitement “la mentalité de ces gens-là” et vous assurent d'un ton docte et supérieur, qu'en payant sans discuter la petite statuette made in Germany au prix que vient de vous lancer le vendeur accroupi devant son misérable étal du grand marche d'Addis-Abeba, vous le frustrez terriblement, car ce brave homme jubilait déjà de la demi-heure qu'il allait passer avec vous en savoureuses palabres marchandes, puisque c'est dans sa culture. L'argument est évidemment de la crédibilité la plus haute ; et on imagine très bien le chagrin de ce brave autochtone, contraint de ravaler sa langue et de rentrer chez lui avec, en poche, les quarante dollars que vous lui avez donnés pour sa statuette, au lieu des huit que vous lui auriez payés après cet interminable marchandage dont il se faisait un bonheur.


Lundi 3 juillet

Sept heures vingt. Le Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq : je pensais le mener à bien, je l'ai mis à mal.

– Je comptais bien, ce matin, briser le destin de Jacqueline Maillan, mais il m'a fallu surseoir à cet acte de vandalisme : Catherine, qui avait rendez-vous pour une échographie de la thyroïde à la clinique Pasteur d'Évreux, ne se sentait pas en état de conduire, elle qui tient une très petite forme depuis quelques jours. Il faut espérer que le glandologue, que nous verrons après-demain à Neuilly, saura faire rentrer tout cela dans l'ordre rapidement. En tout cas, nous avons agi sagement en annulant notre périple landais, qui devait en principe débuter demain matin : comme elle dort la moitié de la journée (au moins), Catherine n'en aurait guère profité ; et, par contrecoup, moi non plus.

– Parce qu'il en est longuement question dans le Paris ne finit jamais de Vila-Matas, j'ai voulu lire Paris est une fête de Hemingway. J'avais déjà le doigt sur la touche “envoi” de la commande, lorsqu'une petite voix m'a ordonné d'aller vérifier dans la bibliothèque que se partagent les Russes et les Américains, si par hasard il ne s'y trouverait pas ; en effet il y était. Pourtant, je suis bien certain de ne jamais l'avoir lu. Le mystère des bibliothèques serait donc double : tandis que disparaissent des livres qu'on a aimés, souvent relus, vus en passant près d'eux des dizaines de fois, d'autres à l'inverse apparaissent sans qu'on les ait sollicités, en une sorte de génération spontanée. Sinon, puisqu'on en est aux livres, j'ai mis hier un point final à la solution du même nom, en remplissant les deux derniers cartons de promis au crématoire. il ne me reste plus qu'à répartir les survivants dans les différents baraquements.


Mardi 4 juillet

Trois heures. – Appel téléphonique d'André, de Strasbourg, pour nous dire que Béa et lui partirons dimanche de chez eux pour rallier le Mont Saint-Michel où ils doivent être lundi. Il sollicitait donc l'honneur et l'avantage de bivouaquer en notre misérable demeure, ce qui lui fut aussitôt accordé d'enthousiasme.

– Penser que nous devrions être depuis ce matin dans la voiture, en route pour cinq jours de pérégrination et de vie socialo-familiale, mais que, à la place, nous sommes ici, à la maison, tout tranquilles, voilà qui me remplit d'aise. Je n'irais pas jusqu'à bénir la thyroïde de Catherine pour s'être mise opportunément à débloquer, mais enfin je n'en suis pas loin.


Samedi 8 juillet

Quatre heures et demie. – Si la température ne se décide pas à baisser, ce journal de juillet risque d'être aussi vide qu'un discours présidentiel car, chaque soir depuis un moment, il fait beaucoup trop chaud dans la Case, à l'heure où je suis accoutumé d'y venir (dans le journal) pour que j'aie envie de m'y attarder (dans la Case). Ce qui n'est guère gênant dans la mesure où je n'ai rien à y noter (dans le journal), passant mes journées à lire ceci ou cela, au salon, toutes fenêtres closes dès neuf heures du matin, pour tenter de préserver ce qui subsiste de la relative fraîcheur nocturne. Il n'empêche que, vu les migrations insensées qui semblent avoir lieu aujourd'hui partout en France, je suis fort content d'être ici (dans la Case), derrière mon store baissé, plutôt que sur une route quelconque, entre Landes et Poitou, ainsi qu'il était initialement prévu.

– Hier, simplement parce que les volumes avaient accroché mon regard en passant, j'ai relu coup sur coup deux livres de Perec : Penser/Classer puis Espèces d'espaces. Et, dans la foulée si je puis dire,  j'en ai commandé trois autres : W ou le souvenir d'enfance, Les Choses et Je me souviens.


Mardi 11 juillet

Sept heures vingt. – La soirée de dimanche, avec André et Béa s'est fort bien passée ; il aurait d'ailleurs été surprenant qu'il en fût autrement, dans la mesure où, depuis presque 40 ans que nous nous fréquentons, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais passé une mauvaise soirée avec eux, ni même une soirée à demi réussie. Elle fut aussi confortablement alcoolisée, André étant arrivé avec une bouteille de riesling dans chaque main, et moi, de mon côté, l'accueillant avec trois montée de Tonnerre : le lendemain matin il n'en restait plus rien, et on ne peut pas dire que les deux femmes aient abusé de ces deux breuvages…

Hier, ils nous ont quitté pour rallier Dol-de-Bretagne, où ils avaient rendez-vous avec Kent et Freddie, ayant prévu tous les quatre une visite conférence du mont Saint-Michel. André avait pris soin de réserver avec le vrai guide, celui que nous avions eu la première fois où j'y ai emmené Catherine, pour être sûr d'éviter la misérable greluche dont nous écopâmes la fois suivante, avec Élodie.

– Je poursuis mon petit voyage dans l'œuvre de Perec : après avoir lu les trois livres commandés la semaine dernière – assez courts tous les trois –, je me suis replongé dans La Vie mode d'emploi, en attendant La Disparition, commandé aujourd'hui et que je n'ai jamais lu.

– Pour ce qui est de notre prochain “échappement libre”, prévu en octobre, nous avons presque décidé, sur ma suggestion, d'abandonner l'Auvergne, que nous connaissons déjà, au profit du lac d'Annecy. Nous irions passer deux nuits à l'auberge du Père Bize. Prenant comme excuse que Talloires est à plus de sept cents kilomètres d'ici, j'ai proposé que nous scindions le trajet en deux étapes, la première se terminant, à l'aller, chez Bernard Loiseau à Saulieu, et, au retour, en ce château auvergnat de Codignat où nous devions initialement aller passer ces deux jours. La proposition, quand je l'ai faite, a évidemment été adoptée sans le moindre amendement.


Mercredi 12 juillet

Cinq heures. – On entend parfois dire – je suis sûr, en tout cas, de l'avoir lu – que c'est un vrai miracle si, avec La Vie mode d'emploi, Perec a réussi à écrire un vrai roman malgré le nombre hallucinant de contraintes, tortueuses, complexes, qu'il s'est imposées. Il me semble, à moi, que c'est précisément parce que ces contraintes sont à la fois nombreuses et complexes qu'il a pu, en effet, écrire un roman remarquable, c'est-à-dire non artificiel : en réalité, le nombre et la complexité font que ces contraintes ne se voient tout simplement pas ; qu'elles ne sont là que pour le bon plaisir de l'auteur au moment de l'élaboration, et ne conditionnent en rien la lecture du “produit fini”. Par exemple, il est tout à fait indifférent au lecteur, et cela n'influe nullement sur la qualité du roman, que l'on passe d'une pièce à l'autre de l'immeuble suivant la manière dont se meut le cavalier du jeu d'échec : si Perec avait mis les 99 pièces dans un chapeau et les avait ensuite réparties au hasard, le roman n'aurait pas été moins bon, j'en suis bien persuadé. Seulement, lui se serait moins amusé, probablement. Ajoutons que beaucoup de contraintes sont du domaine de l'infinitésimal, si je puis dire. La liste qui s'intitule “positions” par exemple : elle comprend des impératifs tels que “assis”, “allongé sur le dos”, “le bras levé”, etc. Ensuite, ces contraintes de positions se combinent à d'autres, selon un algorithme assez complexe (en tout cas pour moi). Mais est-il si difficile, dans un chapitre de plusieurs pages, de faire qu'un personnage soit assis ? D'autant que, s'il ne l'est pas, il peut se trouver que soit pendu au mur de sa chambre un tableau qui, lui, montre un personnage assis ; ou que la fenêtre ait eu autrefois un chien assis, etc. Même chose pour les citations d'écrivains, elles aussi obligatoires dans un certain nombre de chapitres : elles ne risquent pas de gêner la lecture, tant elles sont courtes et bien camouflées (je n'en ai, pour l'instant, repéré que deux ; mais il faut dire que je ne les cherche pas). Je me disais d'ailleurs qu'on pourrait pousser la logique encore plus loin, en s'imposant des contraintes tellement minuscules qu'elles en deviendraient totalement indétectables. Par exemple : écrire un roman dont chaque page contiendrait un mot utilisé par Proust dans La Recherche, un dont Flaubert se serait servi pour L'Éducation sentimentale et un troisième que l'on irait chercher dans Mort à Crédit.

(Il y a quelques années, je m'étais dit que j'allais moi aussi écrire un roman lipogrammatique, qui serait entièrement dépourvu de la lettre W. Et, à une époque encore bien antérieure, vers 1981 ou 82, probablement influencé alors par ma découverte de l'OuLiPo, j'ai, pendant deux ou trois semaines, écrit les articles qu'on me demandait sans un seul adjectif qualificatif.)

Il reste que La Vie mode d'emploi est un roman prodigieux.


Samedi 15 juillet

Sept heures dix. – Décidément, l'Italien Garlini n'est pas un écrivain pour moi. J'avais déjà abandonné Les Noirs et les Rouges après 400 pages (c'est-à-dire à la moitié…), je viens de faire pareil avec le deuxième livre que j'avais acheté de lui, alléché par son titre : Venise est une fête. Je me disais que cela pouvait constituer un intéressant triptyque, après le Paris est une fête de Hemingway et le Paris ne finit jamais de Vila-Matas : c'est raté. Pour me remettre, et en attendant que n'arrivent les Perec commandés hier ou avant-hier, je suis reparti pour l'Argentine : Adán Buenosayres de Leopoldo Marechal.


Mardi 18 juillet 

Sept heures dix. – À moins que je ne soit pris d'une soudaine logorrhée, ce journal de juillet va être bien court. L'une des raisons en est que je n'aime pas changer mes habitudes, et que l'une d'elles est d'arriver ici juste après le dîner, soit entre sept heures et sept heures et demie. Or, en cette période où nous sommes, il commence vraiment à faire très chaud dans la Case, à ce moment-là, et je n'ai aucune envie de m'y attarder. Une autre raison est que mon existence quotidienne étant de plus en plus constituée d'absence, je ne vois pas ce que je pourrais raconter ici : c'est, en quelque sorte, La Vie molle d'emploi. Bon, oui, aujourd'hui, par exemple, je pourrais livrer mes premières impressions à propos de La Disparition de Perec, commencée ce matin. Seulement, aussitôt, on retombe sur la première raison : il fait bien trop chaud ! Et puis, je me dis que, n'en ayant lu que le tiers, j'ai tout le temps. D'ici demain ou après-demain, ce sera bien le diable si la température ne redevient pas chrétienne.

– J'ai, depuis deux ou trois jours une gencive assez douloureuse (maxillaire supérieur gauche, vers le fond) ; j'espérais, comme cela m'est déjà arrivé, que l'affaire allait se régler d'elle-même sans faire d'histoire, mais ça n'en prend pas le chemin ; ça emprunterait même plutôt l'inverse. Du coup, je me dis que j'ai peut-être un joli abcès en train de s'installer et qu'il serait sans doute bon que j'allasse consulter Mme D., ma dentologue attitrée. Encore faudrait-il 1) qu'elle ne soit pas en vacances, 2) qu'elle puisse me recevoir assez rapidement, ce qui est beaucoup demander, je le crains. Je m'occuperai de ça demain matin… à moins que la douleur ne disparaisse dans la nuit, ce que je ne crois pas du tout.

– Hormis le dernier hors-série “Destins brisés”, voilà à peu près quatre semaines que FD ne m'a pas demandé le moindre article : il n'a pas l'air loin, le temps où nous allons remplacer les relais z'et châteaux par les auberges de vieillesse…


Mercredi 19 juillet

Sept heures vingt. – Comme de juste, non seulement la douleur dentaire, ou plutôt gingivale, ne s'est nullement atténuée durant la nuit, mais elle a même assez nettement empiré, au point de me réveiller une bonne vingtaine de fois. Après trois essais infructueux, j'ai enfin réussi à joindre le Dr D., à qui j'expose mon problème. « Venez tout de suite !, me répond aussitôt cette excellente femme, en tout cas à onze heures et quart dernier délai : après, il ne me sera plus possible de vous prendre, et demain non plus… » Sauf qu'il était déjà dix heures passées… et que Catherine venait de partir pour la piscine avec la voiture. Elle est rentrée à onze heures moins quelques minutes : inutile de dire que je me suis tranquillement assis sur les différentes limitations de vitesse entre la maison et la place des Déportés où est sis le cabinet ; dans la salle d'attente duquel je pénétrai à onze heures et dix minutes. Je suis ressorti du cabinet, après un rapide examen qui m'a conforté dans ce que je pensais, nanti d'une ordonnance pour six jours d'antibiotiques, lesquels, comme il se doit, ne commenceront à produire leurs effet que sous quarante-huit heures, ce qui veut dire que la journée de demain va encore être grisâtre de tons. Je dois aussi aller à Pasteur pour une radio “panoramique” de mes broyeuses : rendez-vous est pris pour la semaine prochaine.

– Je ne sais si c'est en raison de cette douleur, supportable quoique incessante, mais j'étais aujourd'hui d'une humeur morose, et aucune lecture ne trouvait grâce à mes yeux. Il est vrai que dévorer un livre quand on peut à peine ouvrir la bouche… Bref, c'est en m'ennuyant assez ferme que j'ai lu les quatre-vingts dernière pages de La Disparition, roman tour de force, certes, mais qui aurait bien mérité d'être réduit d'un tiers, me semble-t-il. Ensuite, j'ai repris le roman de Leopoldo Marechal, un moment abandonné au profit de Perec, mais, là encore, parvenu aux alentours de la page 180, je me suis rendu compte que je n'irais jamais au bout des six cents et j'ai aussitôt abandonné. Sachant que je ne le reprendrai jamais, il est allé finir ses jours dans la poubelle jaune (phrase tout à fait anacoluthique…). Du coup, en désespoir de cause, je me suis rabattu sur une valeur sûre, un Alejo Carpentier qui patientait depuis des semaines. Mais, avec tout ça, c'était l'heure de dîner. Et la journée va se finir d'une manière probablement aussi peu excitante que son long commencement, Catherine s'étant mis en tête de regarder Tarzan, film qui doit être une nouvelle mouture de celui avec le consternant Christophe Lambert, lequel doit dater de vingt-cinq ans, voire trente, et qui était déjà bien niais. Mon seul espoir est que ce nouvel avatar soit suffisamment mauvais pour qu'elle jette l'éponge au bout d'une demi-heure.


Jeudi 20 juillet

Sept heures vingt. – Aucune amélioration notable du côté des mandibules. Il est vrai que le traitement n'a été entrepris qu'hier à midi, et qu'il faut compter avec l'habituel “effet retard” (je ne sais trop si l'expression est ici bien appropriée) des antibiotiques : patience et longueur de temps, donc.

– Après avoir abandonné mon troisième livre en moins de trois jours (La Guerre de la fin du monde, Vargas Llosa), je me suis soudain avisé que j'en avais assez, provisoirement assez, de lire des romans. J'ai donc repris, en “panachage”, les mémoires de Saint-Simon et le Journal d'un lecteur d'Alberto Manguel – dont, par parenthèse, j'avais oublié qu'il parlait, entre autres, de Machado de Assis, cet écrivain brésilien du XIXe que j'ai découvert il y a peu. Depuis, ça glisse tout seul ! Demain ou après-demain, selon le bon vouloir de la poste, je devrais recevoir Écrivains et Artistes, de Léon Daudet, volume chaudement recommandé par Michel Desgranges ; chez qui, par ailleurs, je déjeunerai jeudi prochain, si toutefois j'ai réussi à me débarrasser de mes ennuis gingivoïdaux.


Vendredi 21 juillet

Sept heures vingt. – Ce sans-gêne de Max Hilaire continue à prendre ses aises dans ma bouche, mais, me semble-t-il, avec un peu moins d'arrogance depuis ce matin : le douloureux a fait place à l'endolori.

– Le gros livre (850 pages) de Léon Daudet est bien arrivé en fin de matinée, et je ne l'ai plus quitté depuis. Ses portraits sont tous hautement réjouissants, qu'il étrille ou admire, et ses avis sur les livres bien tranchés, c'est le moins que l'on puisse dire. Si bien que, tantôt on approuve bruyamment, tantôt on sursaute : qu'est-ce que c'est que cette idée, de rabaisser Flaubert et de souffler dans le cul de Barbey, à seule fin de nous faire croire que celui-ci est nettement supérieur à celui-là ? Il y a aussi, mi-ridicule, mi-attendrissant, mi-irritant (ce sont de toutes petites “mi”…), cette manie, dès qu'il énumère quelques très grands écrivains, d'y glisser Alphonse Daudet ; ou, s'il s'agit de poètes, Frédéric Mistral, qu'il met sans rougir sur le même plan que Virgile ou Dante. Mais peut-être en va-t-il des poètes comme des maisons : ceux que l'on a connus étant soi-même enfant peuvent paraître ensuite beaucoup plus grands qu'ils ne l'étaient en réalité. C'est ce qui, sans doute, conduit Daudet à mettre le Félibrige à la même hauteur que la Pléiade. Cela dit, n'ayant pas lu les uns ni les autres depuis au moins quarante ans, je serais bien en peine de dire en quoi ce bon Daudet a tort.


Samedi 22 juillet

Sept heures vingt. – Pas grand-chose à noter ici, ayant passé la journée à lire Daudet, sur lequel je tâcherai de revenir lorsque le volume sera terminé, c'est-à-dire probablement demain ou après-demain matin : j'ai déjà corné quelques pages en vue d'un éventuel billet…

– Le mieux semble se poursuivre, côté quenottes (je déteste tous ces mots en “ote”, ne sachant jamais quel nombre de “t” ils exigent). Mais je sens encore, de la pointe de la langue, une certaine tuméfaction vers le haut de la joue (ou le bas de la gencive, allez savoir).

– Bonne surprise ce matin, lorsque Catherine a constaté en ouvrant sa boitamel que FD lui avait payé deux factures d'un coup, hier soir à minuit. La seconde, de 1300 €, était parfaitement dans les temps, puisque émise le 19 mai, mais la première, de 750, traînait depuis la fin de mars, et nous finissions par craindre qu'elle ne fût vraiment perdue, ce qui aurait contraint à la renvoyer dans le circuit et, donc, à l'attendre encore deux mois – au moins. Bref, nous avons, durant toute la matinée, nagé dans une bienheureuse opulence ; ensuite ça s'est tassé, notamment lorsque je me suis avisé que cette manne serait entièrement engloutie, d'ici une semaine, lorsque seraient présentées les cartes bleues du mois écoulé. Il n'empêche : nous aurons eu deux à trois heures de félicité financière, et ce n'est nullement à négliger.

– Notre vieille voisine, Mme  G., a dit à Catherine, hier, que nos voisins “de gauche”, songeraient à vendre la moitié du verger qui jouxte notre jardin, afin de le transformer en terrain à bâtir. Nous avons aussitôt décidé de leur dire que, si vraiment ils faisaient cela, nous nous nous porterions acquéreurs ; non pas pour y faire construire quoi que ce soit, mais au contraire pour empêcher un fâcheux quelconque de venir le faire. Évidemment nous n'avons pas le premier sou pour une telle transaction : il faudra alors voir avec ma mère si 1) elle dispose de la somme qui sera requise ; 2) elle accepte de nous la prêter. Si elle acceptait, il me semble évident que je n'aurais jamais de quoi la rembourser et que, en fait, cela reviendrait à dépenser par avance mon hypothétique part d'héritage. (Je dis “hypothétique” car, ma grand-mère ayant vécu jusqu'à 103 ans, je ne considère pas déraisonnable l'idée que je puisse mourir avant ma mère.) En tout état de cause, le plus simple serait évidemment que les voisins ne vendent rien du tout : cela nous éviterait un endettement pour acheter un terrain dont nous n'avons nul besoin.


Lundi 24 juillet

Sept heures. – Rendez-vous était pris à la clinique Pasteur d'Évreux pour trois heures et quart cet après-midi : radio “panoramique” de mes distinguées mandibules. J'avais bien entendu emporté un livre, Une histoire de la lecture, d'Alberto Manguel : j'ai à peine eu le temps d'en lire une demi-page. Arrivé à trois heures cinq, j'étais ressorti à trois heures vingt, radio en main ; laquelle radio a ensuite été déposée au cabinet dentaire du Dr D., qui est censée me téléphoner s'il y a un problème quelconque nécessitant sa prompte intervention : jusqu'à présent, elle ne s'est pas manifestée.

– Toujours aucun travail à faire pour FD ; cela fait au moins quatre semaines que cela dure, alors que, en principe, en ce temps de vacances, je devrais crouler sous les articles à écrire. Tout cela ne sent pas très bon, j'vous l'dis. D'un autre côté, comme je m'en fous…

– J'en ai fini avec Daudet, dont la lecture est décidément bien pourléchante. Je suis donc, comme indiqué plus haut, revenu à Manguel. Ensuite, je m'attaquerai probablement à l'Histoire de la Révolution française de Gaxotte, arrivée ce matin en même temps que le roman d'un vieil Argentin (fin du XIXe), qui m'était tellement inconnu que je me suis empressé d'oublier son nom ; mais ça me reviendra. Après quoi, si mon appétit de roman est réactivé, je plongerai sans doute dans un mini-cycle nord-américain, avec Philip Roth, dont j'attends quatre ou cinq romans (en un seul volume) dans les jours prochains, ainsi que Thomas Pynchon, abordé sans grand succès il y a une quinzaine d'années (Mason et Dixon, abandonné à  moins de la moitié) ; et peut-être un timide retour à Faulkner, si les deux précédents ne m'ont pas trop désabusé de la littérature yankee.


Mardi 25 juillet

Sept heures vingt. – Je ne sais déjà plus qui (mais je le retiens, celui-là) en disait grand bien, de ce livre, au point que je l'ai illico commandé. Reçu ce matin et lu cet après-midi, j'en suis fort désappointé. D'abord parce qu'il y a nette tromperie sur la marchandise : intitulé Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? il ne traite à peu près pas de la question. D'autre part, je m'attendais à un petit ouvrage piquant, drôle, inventif, voire sarcastique tout en étant pertinent ; je me suis retrouvé à ingérer de pesantes tartines, façon explications de textes pour étudiants en grande difficulté, dans lesquelles la légèreté et le second degré attendus ont été remplacés par un imperturbable sérieux. Et, en plus, sans le moindre attrait de style : poubelle jaune. Wikipédia nous assure que l'auteur fait preuve d'un “certain sens de l'humour absurde” : c'est un certain sens que je ne dois pas posséder, à l'évidence. Toujours sur Wiki, j'apprends aussi que Pierre Bayard, l'auteur donc, est professeur de littérature à l'université et psychanalyste. Je me disais aussi…

Du coup, j'ai commencé la Révolution française de Gaxotte.


Mercredi 26 juillet

Sept heures dix. – «  Si si, Alphonse Daudet est un très grand écrivain, et un romancier bien supérieur à Flaubert. » Voilà ce que m'assénait, hier ou avant-hier, Michel Desgranges, en post-scriptum d'un himmel, et sans doute en réaction à ce que j'écrivais dans mon billet de blog précédent. J'ai fait un saut, comme dirait Catherine. Daudet supérieur, et même bien supérieur, à Flaubert ? Allons donc ! Il est loin d'être mauvais, Alphonse, j'en conviens, et Tartarin sur les Alpes reste d'une lecture réjouissante… mais tout de même ! Pour ne pas en rester là, j'ai ressorti ce matin le volume “Omnibus” que je possède, et qui contient entre autres Sapho, roman que je n'ai jamais lu et que, à plusieurs reprises dans ses articles, Léon Daudet élève au pinacle, ou pas très loin. Ce n'est pas mal, en effet ; sans doute un peu mieux que pas mal même ; mais grand écrivain ? Bien supérieur à Flaubert, dont on sent par ailleurs l'influence en de nombreux paragraphes ? Non et non ! Je ne le trouve même pas supérieur à Zola, à vrai dire, auquel il fait souvent penser également. Daudet est un peu trop sage, un peu trop appliqué à lécher les “scènes à faire”. Et ses personnages manquent cruellement de relief, de contours nets. Supérieur à Goncourt ou à Vallès, d'accord. Mais pas à Flaubert, ça non !  Il va falloir que Michel, chez qui je déjeune demain, s'explique un peu là-dessus…


Vendredi 28 juillet

Sept heures dix. – Excellente demi-journée, hier, chez les Desgranges, comme chaque fois que je vais chez eux. J'ai eu la surprise de découvrir un Michel barbu, si bien que ses allures habituelles de vieil aristocrate normand, façon La Varende, prenaient tout à coup des reflets dostoïevskiens. Il m'a offert l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (celui qui a trouvé la mort lors de l'éruption du Vésuve de 81), dans une très élégante édition, en deux volumes cartonnés présentés sous coffret, que les Belles Lettres ont publiée l'année dernière. Les deux tiers de chaque page sont occupés par la traduction de Littré, et le tiers du bas, en plus petits caractères et en rouge, par le texte latin. Du coup, depuis ce matin, je suis plongé dans la lecture de la cosmogonie de Pline, qui est parfois assez ébouriffante. Pour cette fois – je reviens à ma visite desgrangienne –, nous n'avons qu'assez peu parlé de littérature, mais surtout de séries télévisées et de musique, Michel ayant depuis peu replongé dans la musique classique. Dès ce matin, j'ai commandé les Mémoires de Berlioz et le Monsieur Croche de Debussy. Côté télé, ont été également commandées la troisième saison de Penny Dreadful, série horrifique anglaise, ainsi que les deux premières saisons d'une autre série d'horreur, américaine celle-là : The Strain, dont j'ignorais tout à fait l'existence. Les deux occuperont mes soirées en septembre, lorsque Catherine m'abandonnera lâchement pour aller festoyer durant une semaine avec ses filles et sa petite-fille, à Saint-Malo.

– Depuis ce matin, le cercle de famille s'est agrandi de deux poules, une rousse et une grise, que Catherine est allée acheter à la jardinerie des hauts de Pacy. Pour l'instant on ne les voit pas, le vendeur ayant expressément recommandé de les enfermer dans leur poulailler (monté par Catherine hier) jusqu'à demain afin de leur laisser le temps de se “déstresser”. À compter de demain matin, elles auront droit au petit enclos grillagé qui prolonge le poulailler ; et ce n'est qu'après-demain qu'elles pourront librement vaquer dans le jardin. Comme il s'agit de poules de demi-luxe, nous les avons baptisées Odette et Nana ; celle-ci étant bien entendu la rousse.


Samedi 29 juillet (anniversaire de Catherine)

Cinq heures. – Normalement, suivant les recommandations du poulologue patenté, Odette et Nana auraient dû passer cette seconde journée chez nous sans encore sortir de l'enclos grillagé qui fait office de narthex à leur asile de nuit (et de ponte, espère-t-on). Seulement, ce matin, lorsque Catherine a ouvert le petit abattant de bois du dit poulailler (je dormais encore), Golo s'est précipité sur l'enclos. Du coup, les deux malheureuses se sont agitées inconsidérément, et, on ne sait trop pourquoi (je suppose, comme chantait Brassens, qu'on avait dû la fermer mal), la petite porte de l'enclos s'est ouverte ; voilà Odette et Nana dans le jardin. Contrairement aux craintes de Catherine, elles ont par la suite, après un petit tour d'inspection, très bien retrouvé le chemin de leur home, où se trouvaient eau et nourriture, auxquelles elles ont fait largement honneur. Depuis, le chat s'est complètement désintéressé d'elles et elles semblent tout à fait acclimatées à ce qui sera leur résidence jusqu'à ce qu'elles meurent de vieillesse (ou de maladie), car il ne saurait bien entendu être question que nous les zigouillassions pour les manger.

– Jeudi, Michel Desgranges et moi-même nous demandions s'il ne vaudrait pas la peine de lire (pour moi) ou de relire (pour lui) quelques romans de Pierre Benoit, dont nous avions pu constater tous les deux que Léon Daudet disait grand bien. Pour le savoir, j'ai commandé, reçu et lu Mademoiselle de La Ferté : c'est un roman très bien construit, fort honnêtement écrit mais tout à fait dispensable. J'ai eu l'impression de me trouver face à une sorte de sous-Mauriac, ou d'infra-Green. La seule chose qui y retient un tant soit peu l'attention, c'est la manière fort subtile dont l'auteur suggère l'attirance homosexuelle qui naît entre Anne de La Ferté et la jeune veuve anglaise de l'homme qu'elle aurait dû épouser ; c'est bien peu. Je crois bien que mes amours avec Pierre Benoit ne dureront pas plus que cette journée.


Lundi 31 juillet

Sept heures et demie. – Philip Roth m'emmerde. Voilà deux jours qu'il m'occupe, et il m'emmerde : trop verbeux. Et son fameux humour me laisse assez froid. La prochaine fois que j'aurai envie de lire un Roth, je reviendrai à Josef. Poubelle jaune. Du coup, je suis passé à Debussy et à son Monsieur Croche, reçu ce matin.

– Il y avait donc un mois que je n'avais rien écrit pour FD, et je pensais vraiment que c'en était fini de cette collaboration. Or, aujourd'hui, six feuillet pour enterrer Jeanne Moreau, et, demain matin, quatre feuillets supplémentaires pour également enterrer un comédien de télévision dont je n'ai que très vaguement entendu parler, et en tout cas jamais vu jouer : Jean-Claude Bouillon. Les affaires reprennent, donc.

– Hier, comme je m'étais mis, Dieu sait pourquoi, à relire quelques vieux billets de mon blog, je me suis dit que, ma mère n'ayant pas internet, mais “aimant beaucoup ce que je fais”, je pourrais procéder pour la période 2013 – 2017 comme je l'ai fait pour 2008 – 2013, c'est-à-dire à une sélection des moins mauvaises de mes petites productions, que je tâcherais ensuite d'ordonner de façon à en faire un livre à peu près cohérent. Comme le premier s'appelait En territoire ennemi, ce second volet du diptyque pourrait s'intituler Retour au camp de base, un titre qui implique d'éliminer la plupart de mes textes “polémiques”, évidemment. Je pourrais toutefois en conserver quelques-uns, que je regrouperais sous un sous-titre du genre : Escarmouches d'arrière-garde, ou quelque chose d'approchant.

Évidemment, si je m'obstine dans cette idée, il n'est pas question que je présente le produit fini aux Belles Lettres, à qui j'ai assez fait perdre d'argent comme cela, avec mes deux précédentes et malheureuses tentatives. Je me contenterai d'une ordinaire blurberie, que je ferai tirer à trois quatre exemplaires sans même mettre le livre en vente publique, et ça ira très bien comme cela.

vendredi 28 juillet 2017

Juin 2017





 

À L'HEURE HISPANIQUE









Jeudi 1er juin

Sept heures et demie. – En principe, ce mois-ci, il n'est pas prévu que nous bougions de la maison, et c'est tant mieux, au moins pour nos finances. Le prochain “échappement libre” devrait avoir lieu la première semaine de juillet, lorsque nous irons passer trois jours dans les Landes avec mon frère et sa femme (et probablement leur fille benjamine). Comme c'est très loin et que je n'ai plus envie de faire des trajets de sept cents kilomètres d'une seule traite, nous avons prévu une étape à Rochefort, à l'aller, et dans un château des environs de Poitiers au retour ; si bien que, finalement, nous serons partis six jours. Ensuite, plus aucun mouvement de troupes jusqu'à la fin de l'été, saison très propice aux pigistes en embuscade puisque, à FD comme ailleurs, la moitié de la rédaction sera absente en juillet et l'autre en août.

– Passé l'essentiel de la journée à lire La Régente : après deux cents pages (sur sept cent cinquante), il ne s'est toujours rien passé, ce qui n'empêche pas le roman d'être très prenant ; j'y reviendrai sans doute.


Vendredi 2 juin

Sept heures et demie. – Vargas Llosa a bien raison, lui qui affirme que La Régente est le meilleur roman espagnol du XIXe siècle. En réalité, mes piètres lumières en cette matière particulière ne me permettent pas d'affirmer que c'est le meilleur, mais c'est en tout cas un excellent roman. S'il n'était déjà pris, Leopoldo Alas aurait pu l'intituler Scènes de la vie de province, puisque c'est de cela qu'il s'agit : la peinture, à la fin du siècle, de la “bonne” société (y compris ses domestiques, plus quelques coups de projecteur sur les pauvres) de Vetusta, une ville de province espagnole dont on nous dit que le modèle serait Oviedo, lieu natal de l'auteur. L'Église y est évidemment très présente, elle est même, dans son ensemble, l'un des pivots de ce roman sans véritable intrigue. Notamment par la personne du Magistral, don Fermín De Pas, on lorgne du côté du Zola de La Conquête de Plassans, avec une brusque embardée, au milieu des 750 pages, vers celui de La Faute de l'abbé Mouret ; mais un Zola qui aurait hérité de l'humour d'un Dickens, avec un brin de cruauté flaubertienne. Par moment, on songe aussi à une sorte de pré-Proust que l'on aurait plongé dans un milieu fortement clérical (et, bien entendu, également anticlérical, l'un n'allant jamais sans l'autre au XIXe). C'est une lecture très agréable, facile et coulant de source, malgré une construction plus subtile qu'il n'y paraît d'abord et mettant en scène un grand nombre de personnages. On pourrait reprocher à Alas un certain statisme dans les caractères, qui semblent ne pas devoir évoluer du début jusqu'à la fin ; je dis “semblent” car, venant à peine d'atteindre la mi-roman, il est possible qu'il me réserve quelques surprises. Mais ce sont des caractères bien dessinés, parfaitement individualisés, et baignant constamment dans une sorte de tendresse malicieuse, qui pourrait bien être la marque de cet écrivain.


Samedi 3 juin

Six heures et demie. – Heure traditionnelle d'arrivée dans ce journal, les samedis soirs où la messe a lieu en l'église du Plessis : pour une raison qui, avec le temps m'échappe un peu, cela entraîne automatiquement un apéritif surnuméraire. En réalité, je sais très bien la raison : c'est que j'ai pris l'habitude, attendant le retour de Catherine, de me servir un verre en écoutant de la musique, et qu'elle se joint à moi lorsqu'elle revient. À première vue, aucun rapport avec le fait de venir plus tôt écrire ici ; mais en fait, si : comme Catherine n'arrive guère avant huit heures moins le quart (une heure de messe puis une dizaine de minutes pour ramener chez elles les trois ou quatre vieilles dames que Catherine passe prendre en voiture : ce qu'elle appelle sa “tournée des mamies”), il convient pour moi de ne pas commencer à boire trop tôt, si je ne veux pas être à demi-ivre au retour de la paroissienne ; d'où la nécessité de m'occuper. C'est ainsi que, avant de venir m'assoir devant ce clavier (ou derrière, je ne saurai jamais), je me suis taillé la barbe. (Je sens que cette entrée va battre des records d'intérêt.)

– Contrairement à ce que j'ai affirmé à Catherine, avec un aplomb dont je devrais probablement rougir si j'étais doté de la moindre trace de conscience, je n'ai même pas fait mine, aujourd'hui, de m'intéresser à la documentation qui doit m'aider à briser un dernier destin pour le hors-série en cours. À la place, j'ai poursuivi la lecture de La Régente : le roman est affligé d'un gros trou d'air d'une cinquantaine de pages, aux environ de la quatre-centième. Puis, l'auteur semble se ressaisir et l'intérêt renaît. C'est égal : si vraiment ce roman est le meilleur de tout le XIXe siècle espagnol, je comprends pourquoi on ne parle pas davantage des autres romanciers ibériques pour la période. Elle est très bien, cette Régente, mais en aucun cas elle ne saurait se mesurer avec les grands romans français, russes ou anglais de son siècle.


Lundi 5 juin

Sept heures vingt. – À quoi bon m'entêter à ce journal, si c'est pour n'y plus noter que les titres des livres que je lis, assortis de deux ou trois lignes de commentaire ? Or, je ne vois pas bien ce que je pourrais y consigner d'autre, dans la mesure où – effet de la retraite ? – j'ai l'impression que mon univers se rétrécit de plus en plus – sans que je m'en plaigne d'ailleurs. Hormis nos courtes escapades ici ou là, je ne sors plus, ne vois plus que trois ou quatre personnes, et encore : de loin en loin. J'ai aussi perdu toute espèce de curiosité pour ce qu'on appelle l'actualité : le monde ne m'intéresse pas, ce qui s'y passe encore moins ; quant à la France, je la considère comme perdue de façon irréversible et, par conséquent, j'ai également cessé de m'intéresser à ce qui peut s'y produire ou non. Que reste-t-il dans ces conditions, hors les livres ? Oui, il y a aussi les petits articles que je continue à écrire pour FD (dix mille signes ce matin…) ; mais eux n'ont jamais présenté le moindre intérêt, et ce n'est pas maintenant qu'ils risquent d'en acquérir un. Du reste, je sens que cette occupation-là ne tardera guère, elle non plus, à s'interrompre.

– Eh bien, revenons donc aux fiches de lecture, si tel est mon lot. J'ai fini La Régente hier. Contrairement à ce que je disais voilà quelques jours (ici ou sur le blog ? Je ne sais plus), le roman comporte bel et bien une “intrigue”. Seulement, elle ne commence à apparaître que vers la moitié du livre, toute la première partie étant, en quelque sorte, une gigantesque exposition du cadre et des différents personnages qui s'y meuvent, ou plutôt s'y engluent. Ensuite, on assiste à la mise en place d'un classique triangle amoureux, où deux hommes se disputent les faveurs d'une femme mariée et, a priori, fidèle (la fameuse Régente) ; pas si classique que cela, d'ailleurs, ce triangle, puisque l'un des deux hommes n'est autre que le confesseur de la dame (le Magistral). C'est une mise en place très lente, très subtilement graduée, qui est l'occasion d'une plongée profonde dans le cœur et le cerveau de deux d'entre ces trois, la Régente et le Magistral. Avec, finalement, un dénouement très rapide, en forme d'explosion, ou de paroxysme brusquement dénoué – bref : d'orgasme.

Aujourd'hui, j'ai consacré tout mon temps (hormis les dix mille signes dont je parlais) à Tirano Banderas, le roman grimaçant et superbe de l'Espagnol Valle-Inclán. Demain, je vais probablement faire retour en Amérique latine, avec La Danse sacrale d'Alejo Carpentier. Au passage, je me demande bien pourquoi on a traduit ainsi le titre de ce roman, dans la mesure où l'original s'intitule Le Sacre du printemps ; c'est-à-dire l'équivalent espagnol du Sacre en question. Serait-ce une histoire de droits à payer aux héritiers de Stravinski ?


Mercredi 7 juin

Sept heures dix. – J'ai fait preuve aujourd'hui d'une activité qui m'a étonné moi-même. Notamment par ce courage que j'ai eu de m'attaquer enfin aux écuries d'Augias, à savoir ce bureau où je suis. Car l'état des rayonnages des diverses bibliothèques ne permettait plus de surseoir à un sévère nettoiement, dans la mesure où, après avoir empilé des livres devant ceux qui étaient proprement alignés, j'en suis arrivé au stade où il n'y a même plus de place pour empiler nulle part – sauf au sol, et encore : pas beaucoup. Comme je ne dispose plus nulle part de murs vacants pour y apposer de nouvelles bibliothèques, il fallait bien se résoudre à faire le vide. Cela tombe bien : je n'ai jamais fait partie de ces gens qui ne peuvent admettre de jeter un livre à la poubelle. J'ai décidé de commencer par un premier toilettage, c'est-à-dire de prendre les bibliothèques une par une et d'y opérer une sélection destinée à éliminer les livres qui ne m'ont pas vraiment plu, ou dont, même en ne les ayant pas trouvés inintéressants, je sais très bien que je ne les rouvrirai jamais. Sur les deux bibliothèques réservées aux littératures étrangères, j'en ai “épuré” une et demie. Résultat : quatre cartons de “rejetés”, dont deux sont déjà partis pour la solution finale, savoir la déchetterie. Je vais finir d'expulser les étrangers demain, avant de m'attaquer aux bibliothèques d'histoire, puis de littérature française, etc. Bien entendu, il est fort probable que la sélection sera plus sévère dans telle partie que dans telle autre, ce qui fait que, à la fin, un reclassement général sera sans doute indispensable. Je n'en suis pas là.

Comme si une telle agitation ne suffisait pas, j'ai ensuite, retour de la déchetterie, empoigné la tondeuse et ratiboisé le jardin. Juste avant, j'avais commandé deux documentations, mes Puissances tutélaires m'ayant ce matin enjoint de briser deux destins supplémentaires. Tout cela aurait mérité sans doute un modeste apéritif : j'ai eu l'héroïsme de m'en passer, je me demande encore pourquoi.

– Continué à lire La Danse sacrale, mais moins qu'escompté, pour les raisons que je viens de dire. Entretemps, sont arrivés dans la boîte aux lettres Juan Rulfo et Ernesto Sábato ; qui ont sagement pris leur tour dans la file d'attente.


Jeudi 8 juin

Sept heures et demie. – À peine moins actif qu'hier (le “moins” vient de ce que la pelouse n'avait pas assez poussé durant la nuit pour que je la retonde, comme disait Foch en signant l'armistice) : j'ai brisé un destin en sept mille signes (celui de David Carradine, l'homme qui, suite à un défaut de prononciation, a confondu bandaison et pendaison) dès potron-minet, j'ai continué à jouer les officiers nazis en envoyant quelques dizaines de livres au crématoire (où je les ai moi-même conduits) et j'ai presque terminé La Danse sacrale de Carpentier, dont les sympathies pro-castristes ne parviennent même pas à gâter le magnifique roman. Je n'aurai pas volé ma séance de télévision. Au programme ce soir : le premier épisode de la deuxième saison de Prison break (DVD), puis deux épisodes de Westworld (TV), la série “dérivée” du film des années soixante-dix avec Yul Brynner : Mondwest. Le tout avec, à l'entracte, une coupe de fraises mûres à point, généreusement recouvertes d'une crème que Catherine vient tout juste de fouetter. La soirée devrait être supportable.


Lundi 12 juin

Sept heures dix. – En début d'après-midi, j'ai empli un grand carton avec les cent trente ou cent quarante livres “alimentaires” (on a fort bien mangé, merci) que j'ai écrits durant un peu plus de vingt ans ; tous ces livres non écrits. À la déchetterie, tandis que je les lançais par poignées de trois ou quatre dans le grand bac destiné à recevoir les œuvres mortes, j'avais l'impression d'un allègement considérable, d'une sorte de revirginisation. Nous nous sommes, eux et moi, séparés sans regrets, sans le moindre regard en arrière.

– Samedi, journée passée avec Rémi Usseil, fort agréable comme chaque fois. Il commence à songer sérieusement (je le crois, du moins) à revenir vers son domaine d'élection, l'histoire et la littérature médiévales, et à tenter de placer des articles soit dans des revues plus ou moins spécialisées, soit dans des magazines plus grand public, tels L'Express, le Nouvel Obs, etc. Il m'a semblé que les conseils que je pouvais lui donner, pour y parvenir, étaient bien minces et pauvres. Il est reparti d'ici les bras chargés de livres, ceux que j'avais mis de côté pour lui, parmi ceux que je n'entendais pas conserver, pensant qu'ils pourraient éventuellement l'intéresser. Si ce n'est pas le cas, sa mission consiste à les mettre lui-même dans une grande poubelle à couvercle jaune.

– Je n'ai rigoureusement rien à dire à propos des résultats électoraux d'hier : je crois bien que, depuis mes 18 ans, c'est la première fois que je m'en fous à ce point.


Mercredi 14 juin

Sept heures et demie. – Finalement, après des mois d'hésitations, de revirements, de tractations, il semblerait que Catherine et ses deux filles vont aller passer une semaine au sud de la Corse durant la première quinzaine d'octobre. (Elles sont passées successivement par la Grèce (projet initial), l'Espagne, le Portugal, la Crète et j'en oublie sûrement.) Du coup, il est probable que, pour me récompenser de n'avoir pas bougé d'ici durant tout l'été et d'y avoir travaillé d'arrache-pied pour FD (du moins je l'espère), nous irons, début septembre, passer tous les deux quelques jours en Auvergne, probablement ici.

– Tout à l'heure, message d'alerte de cet ordinateur : la batterie de ma souris sans fil était “très faible” et menaçait de rendre l'âme d'un instant à l'autre, si je ne la connectais pas séance tenante à son “port USB” ; port USB qui, bien entendu, ne se trouvait dans aucun des tiroirs que je fouillai aussitôt. Commander un “port” me fut facile, et je m'apprêtais à m'en glorifier lorsque, ouvrant le seul tiroir qui ne l'avait pas encore été, j'y découvris, au premier plan, n'attendant que moi, le port en question. À la même seconde, comme dans une mauvaise pièce de boulevard, Catherine faisait irruption dans la Case, brandissant un autre port exactement semblable. Il n'y avait plus qu'à annuler la commande qui venait tout juste d'être passée : chose plus facile à dire qu'à exécuter, puisque, bien entendu, j'avais oublié mon mot de passe chez Apple Store. Il a donc fallu suivre des méandres absurdes pour en créer un nouveau (que j'ai noté…), avant de pouvoir finalement annuler cette fucking commande précipitée. Il m'a semblé que toutes ces agitations idiotes méritaient que nous lichassions le fond de la bouteille de Glenlivet qui se morfondait dans l'arrière-cuisine – ce que nous fîmes.


Vendredi 16 juin

Huit heures moins le quart. – Ce qu'on a appelé la blogosphère (que j'avais, pour mon usage personnel rebaptisée la blogoboule) est en train de mourir de sa belle mort, si tant est qu'il y en ait de belles. Que ce soit à gauche ou à droite, c'est un territoire exsangue, un champ de ruines que nul n'a envie de visiter. Il ne reste plus de vraiment amusant que le blog de ce pauvre Juan, ex-Sarkofrance, qui se convulse d'autant plus frénétiquement qu'il s'agit pour lui de masquer le fait qu'il est et a toujours été “macron-compatible” ; il devait même déjà l'être avant la naissance de l'actuel président de la République. Mais, en l'occurrence, l'élément vraiment comique (et vivant : il faut le reconnaître) ce n'est pas lui, mais l'espèce de maison de retraite mâtinée d'hôpital psychiatrique que constitue l'ensemble de ses commentateurs (dont moi…), révolutionnaires flamboyants dont la moyenne d'âge doit dépasser les 70 ans.

– Ma souris sans fil a retrouvé une impeccable jeunesse, je n'en suis pas peu fier : j'ai un peu l'impression d'être son père.

– Pour ce qui est du feuilleton de Catherine et ses filles, il semble que l'on se dirige vers une semaine dans un hôtel du Pays basque espagnol. J'ai hâte d'être à l'option de demain.


Dimanche 18 juin

Sept heures vingt. – Rapide passage ici, uniquement pour y noter que je n'ai rien à y noter : je ne vais tout de même pas parler chaque jour de ce que j'ai lu depuis le matin, tout de même ! Cela étant, la trilogie romanesque de Sábato est vraiment remarquable, excitante, étrange. Du coup, je viens de commander deux autres livres de lui, l'un étant un long entretien avec Borges. Curieux, d'ailleurs, quand on y songe, l'idée de cette rencontre entre l'écrivain aveugle et l'auteur du Rapport sur les aveugles, destiné lui-même à le devenir quelques années plus tard.

– Désintérêt complet pour ces élections législatives en train de s'achever. Il va sans dire que je ne suis pas allé voter ; Catherine non plus, d'ailleurs, alors qu'elle s'était rendue à la mairie dimanche dernier. « Il fait trop chaud… », fut sa motivation politique, ou en tout cas son explication.


Mercredi 21 juin

Sept heures vingt. – Je ne sais plus à la suite de quelle tortueuse association d'idées, je me suis retrouvé sur la page Amazon consacrée à En territoire ennemi. Toujours est-il que j'y découvre alors que l'ouvrage en question, au lieu des six qu'il a depuis environ trois ans, possède désormais sept commentaires. Naturellement, c'est avec une avidité certaine que je me suis précipité sur le nouvel arrivant ; et j'ai lu ceci, dû à la plume d'une certaine Leslie Grunberg : « Livre incroyablement complet, fouillé. Que l'on aime ou pas le tango, c'est un livre romanesque tant les occurrences font rêver. Bravo aux 3 auteurs !!!! » Certes, je ne nie pas qu'En territoire ennemi soit complet et fouillé : j'aurais mauvaise grâce. J'admets volontiers que l'amour qu'on éprouve ou non pour le tango ne devrait pas influer sur le jugement de ses lecteurs. Je suis en outre tout prêt  à reconnaître que ses occurrences font rêver. L'alternative qui m'angoisse est la suivante : cette brave et enthousiaste Leslie a-t-elle chroniqué un livre tout en en ayant lu un autre, ou bien suis-je réellement trois auteurs à moi seul ? Je crois qu'il va être temps d'arrêter les romanciers sud-américains.

– Je lis depuis hier La ville et les chiens, de Vargas Llosa, qui m'enthousiasme moins que Conversation à La Catedral. J'ai aussi rapidement feuilleté le livre reproduisant plusieurs entretiens de 1974 entre Jorge Luis Borges et Ernesto Sábato : l'ensemble est rien moins que passionnant (le volume est parti directement dans l'enfer de la poubelle jaune), mais j'y ai appris avec un léger sursaut que les deux écrivains étaient d'accord pour placer la seconde partie de Don Quichotte assez nettement au-dessus de la première : choc pour moi, qui, lors de mes trois ou quatre tentatives, n'ai jamais réussi à aller au-delà de cette première partie. J'ai donc ressorti le volume, en me promettant de retenter l'aventure, cette fois sans relire la première partie (mais, en écrivant cela, je me demande si ce n'est pas déjà ce que j'ai fait la dernière fois, et sans succès).

– J'avais encore deux ou trois bricoles à noter ici, mais ce bureau est en train de virer au sauna et je vais m'interrompre avant d'être totalement liquide. En tout cas, la dénomination habituelle de La Case n'aura jamais été aussi méritée que depuis ces derniers jours, où le thermomètre dépasse les 35° chaque après-midi : j'ai l'impression de me transformer en écrivain africain ; en scribe de brousse ; en nègre au carré.


Jeudi 22 juin

Sept heures vingt. – Contrairement à celle du chômage sous François II, la courbe des températures s'est brusquement inversée en milieu d'après-midi : au lieu de 37° hier, nous avons à peine franchi la barre des 30, et il souffle désormais un petit vent à l'agréable fraîcheur, qui permet d'aérer rapidement toutes les pièces de la maison, en en ouvrant les fenêtres et laissant les portes ouvertes. Bref : d'africaine qu'elle était depuis cinq ou six jours, l'atmosphère est redevenue civilisée.

– J'ai abandonné au bout de 300 pages La ville et les chiens de Vargas Llosa, roman un peu trop ennuyeux pour ses 560 pages, et, pas découragé, commencé La maison verte, du même. En réalité, j'avais inauguré ma matinée avec le prologue et le premier chapitre de la seconde partie du Quichotte, mais je me suis interrompu pour demander par himmel à Carlos s'il ne pourrait pas me conseiller une traduction un peu plus moderne que celle des sieurs Oudin et de Rosset, qui sent un peu beaucoup son XVIIe siècle, même toilettée par Jean Cassou pour la Pléiade. Ce n'est pas qu'il s'agisse d'une langue désagréable, au contraire ; mais elle finit par faire plus ou moins écran entre le texte et son lecteur du XXIe siècle. De plus, je soupçonne ces deux personnages d'avoir adapté Cervantès au fameux “goût français”, sans trop craindre de s'éloigner de son original. On va voir ce que Carlos m'en dira.


Samedi 24 juin

Sept heures vingt. – J'échange depuis deux jours des zimmels avec mon ami “historique” Carlos. Comme nous y parlons beaucoup de ces écrivains sud-américains que j'ai découverts grâce à lui et que je relis depuis quelques semaines, il m'a semblé qu'il pourrait être intéressant de reproduire cet échange ici ; avec son plein accord bien entendu et en y supprimant les quelques passages plus personnels qui ne concernent que lui et moi.


Mon cher Carlos,

Je lisais hier, dans les entretiens enregistrés en 1974 par Borges et Sábato (qui, entre parenthèses, m’ont semblé bien décevants) que tous les deux étaient d’accord pour trouver la seconde partie du Quichotte supérieure à la première : pour un lecteur de mon acabit, qui a dû lire trois fois la première partie mais n’est jamais venu à bout de la seconde (sans d’ailleurs être capable de dire pourquoi), il y avait là un défi !

J’ai donc ressorti mon vieux volume de Pléiade, avec la ferme intention de m’attaquer sérieusement à cette maudite deuxième partie qui me résiste depuis trente ans (au moins). Et, après avoir lu le prologue et le premier chapitre, je me suis soudain demandé si je ne devrais pas, pour mettre toutes les chances de mon côté, laisser tomber la traduction classique Oudin/Rosset au profit d’une plus « moderne ». C’est pourquoi je me tourne vers le spécialiste que tu es : penses-tu qu’il vaille la peine d’acquérir une autre traduction que celle-là, et si oui laquelle ?

Sinon, comme tu l’auras peut-être vu si tu continues à fréquenter mon blog, je me suis lancé dans une vaste relecture de tous les grands Sud-Américains que j’ai découverts grâce à toi, il y a de cela quarante ans. Cela m’a valu une mauvaise surprise (Cent ans de solitude) et plusieurs bonnes, en particulier tous les romans d'Alejo Carpentier et la Conversation à La Catedral (nouvelle orthographe du titre en français…) de Vargas Llosa. Mais aussi la Marelle de Cortázar ou encore La Vie brève d’Onetti.

Pendant que j’y étais, j’ai élargi le cercle avec Sábato (sa « trilogie romanesque »), dont je crois bien n’avoir rien lu du tout à l’époque, et fait une rapide incursion en Espagne, en relisant Tirano Banderas, ainsi qu’un romancier dont je crois bien n’avoir jamais entendu parler, ni par ton père ni par toi (mais qui peut être sûr ?) : Leopoldo Alas, dont j’ai lu La Régente avec beaucoup de plaisir et d’intérêt.

Tout cela pour en revenir aux fondations essentielles, c’est-à-dire au Quichotte : je le mets de côté en attendant ton avis éclairé…

Amitié,

Didier


Cher Maître,

commençons par répondre à la question posée : il existe une traduction du Quichotte, contemporaine et qui traduit le texte, ce qui n'était pas le cas des anciennes qui le transposaient, le coupaient, le mettaient au goût du lecteur français, etc. C'est la traduction d'Aline Schulman, publiée au Seuil, c'est en poche, point-Seuil. J'ai eu l'occasion de la lire et de travailler dessus l'année où le Quichotte était au programme des Math-Spé. Je trouve qu'elle se lit bien, ne trahit jamais le texte et en rend bien le "ton". C'est, pour moi, la seule traduction acceptable en français.

Je lis évidemment régulièrement ton blog, et cela m'a amusé de te voir te replonger dans les auteurs latino-américains parce que c'est exactement ce que j'ai fait l'année dernière ; un critique quelconque prétendait dans El País qu'on ne pouvait plus relire Marelle de Cortázar, que c'était complétement dépassé ; comme j'en avais un bon souvenir je l'ai relu et ai trouvé que le critique était un crétin, j'ai eu grand plaisir à la relecture et ai enchaîné sur Onetti, Carpentier, José Donoso, Sábato et García Márquez dont Cent ans de solitude m'est tombé des mains au bout de 50 pages... Pour la Régente, mon père l'avait lu et l'aimait beaucoup, mais en Espagne on appelle l'auteur par son surnom (pseudo pour la presse, je crois), Clarín, si mon père en a parlé il a forcément parlé de Clarín et pas de Leopoldo Alas. Son deuxième roman, Le fils unique, est pas mal aussi, mais un peu décevant après La Regenta.

Si tu veux continuer à dépenser ta maigre retraite en compagnie de latino-américains, tu devrais aller voir du côté de Augusto Monterroso (guatémaltèque réfugié au Mexique et maintenant décédé), récits courts d'un humour anglo-saxon, et mes trois préférés du moment : Juan Villoro (Mexique); Ricardo Piglia (nouvelles et romans, et surtout son Journal qu'il a publié comme s'il s'agissait du journal d'un personnage qui apparait dans quelques-uns de ses romans : on y suit, de l'intérieur, la vie intellectuelle et politique de l'Argentine de la fin des années 50 aux années 90) et Sergio Pitol dont on vient de traduire un choix de nouvelles : La panthère et autres contes, édition de la Baconnière (2017), certaines me semblent d'une qualité à faire pâlir Cortázar ; voir aussi de lui L'art de la fugue et Le voyage....
Et je garde le meilleur pour la fin : j'ai acheté ton roman.... j'attends pour le lire d'avoir l'esprit libre et le temps pour le lire sans interruption et ce n'est guère le cas car […]

Tu excuseras les fautes d'accents, mais je suis parti trois jours à Barcelone pour souffler un peu et je tape sur un clavier espagnol.

A très bientôt

Amitié

Carlos



Mon cher Carlos,

Mon œil avait été attiré par la traduction de Mme Schulman, je suis donc bien aise que tu confirmes ce choix : je vais commander le second tome, c’est-à-dire celui de la partie que je veux lire. En passant, j’aimerais bien savoir si tu souscris au jugement de Borges et Sábato, lorsqu’ils disent que la seconde partie est littérairement supérieure à la première : après tout, c’est toi, le quichottologue… 

Je trouve non seulement amusante mais tout à fait satisfaisante cette concordance entre nous à propos de nos “grands Sud-Américains”. Si j’ai fait montre d’un peu plus de résistance que toi avec Cent ans de solitude (150 pages au lieu de 50), je te rejoins tout à fait au sujet de Marelle : je craignais de trouver très artificiel et un peu vain le découpage si particulier du roman, mais j’y ai pris un très grand plaisir, peut-être plus profond que lors de ma lointaine première lecture. En revanche, pas plus que la première fois, je n’ai été capable de lire L’Obscène Oiseau de la nuit, dont je n’ai pas dû dépasser la cinquantième page : voilà un roman qui se refuse absolument à moi, dirait-on. Pour ce qui est de Carpentier, je me souvenais d’avoir été fort impressionné par Le Partage des eaux, et je l’ai de nouveau été cette fois-ci. Par contre, tout en sachant que je les avais lus, il ne me restait à peu près rien du Siècle des lumières ni du Recours de la méthode, qui sont pourtant, dans leurs genres respectifs, d’aussi grands romans que le premier cité. 

Celui qui, en ce moment même, me pose un problème, c’est Vargas Llosa : là encore, je n’avais lu de lui, à l’époque, que Conversation à La Catedral, et j’en gardais un souvenir très flou mais tout à fait positif, qui m’a poussé à le relire : éblouissement ! Emporté par l’enthousiasme, j’en ai aussitôt acheté trois autres ; et, là, mon enthousiasme est retombé. Pour ce qui est de La Ville et les Chiens, j’ai jeté l’éponge au bout de 300 pages (sur plus de 500), le trouvant artificiellement compliqué dans sa construction, dans ses sautes syntaxiques, etc. Ne voulant pas m’avouer vaincu, j’ai commencé hier La Maison verte, et je sens déjà, après environ 80 pages, que celui-là non plus je ne le terminerai sans doute pas, pour des raisons à peu près identiques.

Sinon, je me suis empressé de noter les noms des trois ou quatre autres écrivains que tu me jettes en pâture et irai voir un peu de quoi il retourne dès que j’en aurai terminé avec ce himmel, ce qui ne devrait plus tarder, rassure-toi.

[…]

À propos d’Augustin Goux, sauf erreur de ma part, il n’est pas de ma famille. Mais au fond, qui sait ? Après tout, mon grand-père, Maurice Goux, était né à Charenton, ce qui faisait de lui un parisien. Or, je crois savoir qu’il n’était pas fils unique. En revanche, lui venait du Doubs et non d’Alsace. Quant à mon pauvre roman, si jamais tu le lis, tu auras l’insigne honneur de devenir membre du club le plus fermé qui soit : celui des gens… qui ont lu mon roman. Cela étant, je serais bien aise de recueillir ton avis à son sujet (un vrai avis, bien entendu : pas des louanges convenues…), mais ce n’est nullement une obligation évidemment.

Sur ce, je vais aller commander quelques livres, à commencer par le Quichotte.

Amitiés, 

Didier

P.S. : Dans la mesure où notre échange s’insère parfaitement dans mon “paysage intellectuel” de ce mois-ci, j’aimerais, avec ta permission, le joindre à mon journal de juin. Il va de soi que 1) je supprimerais les paragraphes “intimes” ; 2) je te rajouterais tes accents manquants.

Didier


Cher Maître,

en effet, il est est curieux – mais peut-être pas tant que cela – que nous retrouvions plaisir aux mêmes lectures et laissions tomber les mêmes, je n'ai pas relu, non plus, Donoso jusqu'au bout. Vargas Llosa est un autre problème, Conversation m'avait intéressé à l'époque, ainsi que Tante Julia et le scribouillard, pour des raisons différentes, mais je n'arrive pas à lire ou relire Vargas LLosa : impression d'une écriture figée, trop calculée et qui ne m'apporte ni plaisir esthétique ni plaisir intellectuel ; tout le contraire de Carpentier dont tout me procure du plaisir.

Je ne sais pas si je préfère la deuxième partie du Quichotte à la première, mais il est vrai qu'elle me semble littérairement plus élaborée, plus subtile, avec des interactions entre le personnage, le narrateur, l'auteur et le lecteur qui sont d'une étonnante modernité.

[…]

Sans aucun rapport : il est prévu que j'aille cet été au Canada, Felisa a fait un échange d'appartements à Montréal et à Toronto. 

A bientôt

Amitiés

Carlos



Cher grand voyageur,

[…]


Pour parler d’autre chose, j’ai reçu tout à l’heure au courrier La Panthère et autres contes, du señor Pitol. J’ai aussi acheté La Ville absente, de Piglia ; dont il semble bien, en revanche, que son journal n’ait pas été encore traduit.

Il me reste à te souhaiter un bon voyage canadien !

Amitiés,

Didier

P.S. : tu ne me dis pas si tu m’autorises à reproduire notre échange dans mon journal de ce mois-ci…


– Après avoir beaucoup aimé sa pentalogie, La Grande Intrigue, et plus encore peut-être la trilogie de L'Écriture du monde, je vais maintenant de déception en déception avec François Taillandier. D'abord à cause des Nuits Racine, qui m'a paru inabouti, mais avec des parties intéressantes, et plus encore aujourd'hui avec Anielka, roman très ennuyeux et raté (ce n'est pas un pléonasme : il y a des romans réussis et ennuyeux, et d'autres qui sont ratés mais passionnants). Ces deux derniers viennent d'ailleurs de subir l'enfer de la poubelle au couvercle jaune.


Dimanche 25 juin

Onze heures (du matin…). – Les gens qui se révèlent plus cultivés que soi, et même très nettement plus cultivés, ne sont pas forcément des personnes ayant lu davantage (même si c'est souvent le cas, néanmoins) : ce sont d'abord des gens qui ont mieux compris, et surtout plus retenu, ce qu'ils ont lu – ceci étant sans doute la conséquence directe de cela.

– J'ai reçu hier le premier des trois auteurs sud-américains dont Carlos (voir l'échange ci-dessus) m'a révélé l'existence : Sergio Pitol. J'ai commencé par lire la copieuse préface d'Enrique Vila-Matas, sorte de faux journal où il parle de ses rencontres, réelles et épistolaires, avec l'auteur – rencontres qui pourraient tout aussi bien être fictive, ou au moins “réinventées”. Du coup, je me suis aperçu que, tout en ayant assez souvent entendu parler de lui, je n'avais jamais rien lu de ce Barcelonais, qui écrit et publie pourtant depuis plus de quarante ans. J'ai donc adressé un nouvel himmel à Carlos, pour lui demander ce qu'il en pensait, et s'il pouvait éventuellement me suggérer un titre ou deux par quoi commencer. C'est-à-dire que, à quarante ans d'intervalle, je me suis retrouvé exactement dans la situation où nous étions alors, lycéens puis étudiants (fort peu étudiant, en ce qui me concerne…), quand il m'initiait aux diverses littérature hispaniques : j'en ai souri.

– Ce qui ne me fait pas sourire, et même m'agace dans des proportions si démesurées qu'on frise le ridicule, c'est de constater la mutation typographique qui s'est produite dans ce journal, depuis que j'y ai inséré les zimmels de Carlos et les miens. Heureusement, le mois est bientôt terminé.

(On pourra constater, en relisant les deux précédents paragraphes, que le mot que j'ai forgé à mon usage exclusif pour désigner les courriers électroniques, himmel, a un pluriel tout à fait irrégulier, et même étrange, puisque, se multipliant, il perd son H initial au profit d'un Z, dont à la réflexion je trouve le surgissement vaguement inquiétant.)


Lundi 26 juin

Trois heures et demie. – Je crois savoir ce qui me différencie de Renaud Camus, pour ce qui est de ce Grand Remplacement, que par ailleurs je persiste à trouver mal nommé, peu heureux dans sa formulation ; mais qu'importe. Cela m'a sauté aux yeux en repensant à cette sentence de Fernando Pessoa, qui m'a tellement frappé quand je suis retombé sur elle que j'en ai fait le nouvel exergue du blog : « Je ne suis pas pessimiste, je suis triste. » Notre différence est là, je crois : Camus est pessimiste et je suis triste. Le pessimiste pense que les choses vont mal tourner, qu'elles sont en train de mal tourner, tandis que l'autre est triste de ce qui est déjà advenu et contre quoi on ne peut plus rien puisque nul ne peut faire revivre ce qui est mort. Autrement dit, par comparaison entre eux deux, parce qu'il pense qu'il y a encore place pour le combat, même si les chances de vaincre s'amenuisent un peu chaque matin, le pessimiste fait quand même preuve d'une certaine forme d'optimisme, par rapport à celui qui est entré dans une large tristesse grise, étale. Bien entendu, le pessimisme n'empêche nullement la tristesse, mais d'une certaine façon il la contient, l'empêche de se propager trop vite et de tout submerger. Maintenant, il faudrait voir si la tristesse dont je parle ici ne s'accompagnerait pas, en dessous, d'une espèce de soulagement lâche (puisqu'il n'y a plus rien à faire, restons chez nous et fermons les yeux en attendant la mort, ou quelque chose d'approchant).


Jeudi 29 juin

Sept heures et demie. –J'ai commencé ce mois avec des lectures nettement hispaniques (je viens d'aller vérifier), je le termine avec Taillandier, Boèce et Éginhard, ce qui n'était nullement prévu à mon programme, si tant est que j'aie un programme. J'ai terminé en début d'après-midi La Croix et le Croissant, deuxième volume de la trilogie de l'Auvergnat (Taillandier est de Clermont-Ferrand, comme Renaud Camus), qui va des débuts de la catastrophe mahométane à la mort de Charles Martel. Avant de commencer le troisième, situé à l'époque de l'empire carolingien, j'ai ouvert La Vie de Charlemagne d'Éginhard, dont j'ai lu environ la moitié (c'est très court : pas plus d'une cinquantaine de pages) ; quant à Boèce, j'ai lu ces jours derniers les trois premiers livres de sa Consolation, et il n'est pas impossible que j'en reste là. Ensuite, je vais probablement retourner vers mes hispaniques puisque, sous l'impulsion de Carlos, j'ai deux ou trois “Sudam” sous le coude, ainsi que l'Espagnol Vila-Matas. Après cela, j'aurai le choix entre l'Angleterre, avec Trollope (recommandé par le père B.) et un Italien contemporain dont le nom m'échappe totalement, qui a écrit un gros roman sur les années de terrorisme en Italie, mais – si j'ai bien compris – suivies du point de vue d'un “méchant”, d'un fachisse.

– Je n'ai pas noté que, samedi matin, j'ai dû conduire Catherine à la clinique Bergouignan, plus exactement aux urgences de cardiologie, et ce sur les conseils de la pharmacienne qu'elle était allée consulter : depuis deux ou trois jours, elle ressentait des tremblements spasmodiques dans les jambes, et, ce jour-là, son cœur s'était mis à battre très vite, elle s'essoufflait rien qu'en faisant dix pas et présentait des points rouges sur les paumes des deux mains – bref, il y avait alerte… rouge. 

Examens et prise de sang effectués, il s'est avéré que son cœur fonctionnait parfaitement. En revanche, le cardiologue en bois d'ébène qui était de permanence lui révéla (et à moi qui étais là) qu'elle avait très probablement un problème de tyroïde (comment s'écrit-elle, cette putain de glande ? Avec une H peut-être ?). Depuis, c'est la ronde des rendez-vous : généraliste, labo, endocrinologue… La première conséquence a été de nous faire renoncer au petit séjour landais que nous devions faire la semaine prochaine, pour y retrouver mon frère, sa femme et leur benjamine. Trouver rapidement un glandologue dans l'Eure s'est évidemment révélé une gageure et, après deux ou trois essais infructueux, nous nous sommes rabattus sur Neuilly, où nous en avons trouvé un avenue de Gaulle, qui verra Catherine le 6 juillet. Du coup, j'ai pris rendez-vous le même jour avec le bon Dr Jobbé-Duval, mon cardiologue depuis 14 ans, puis annulé celui pris en novembre dernier avec un praticien d'ici. Quand j'ai annoncé ma défection à sa secrétaire, elle m'a dit que c'était un peu ennuyeux car elle ne pouvait pas me proposer d'autre rendez-vous avant juillet de l'année prochaine. J'ai franchement ri et lui ai fait comprendre que, son rendez-vous, elle pouvait en faire une cocotte en papier, et que je comptais en rester là de mes relations avec son patron.


Vendredi 30 juin

Sept heures vingt. – J'ai oublié de noter, hier, que j'avais passé la deuxième partie de la matinée à briser le destin de Louis de Funès en douze ou treize mille signes. Ce matin, je comptais faire subir le même sort à Fernand Raynaud (le comique qui ne m'a jamais arraché un sourire, même de son vivant et même quand j'étais très jeune), ce qui aurait dû me prendre encore moins de temps, vu qu'on me demandait de ne pas dépasser dix mille signes, voire de ne pas tout à fait les atteindre. Malheureusement, juste avant de m'y mettre, en prenant mon “café d'échauffement” sur la terrasse, il m'est venu une idée : comme cet ivrogne s'est tué au volant de sa voiture, alors qu'il fonçait vers sa ville natale, Clermont-Ferrand, pour y donner un gala d'adieu (il s'était mis en tête d'arrêter la scène et de changer de vie : le syndrome Brel, quoi), pourquoi ne pas construire l'article façon “les choses de la vie” ? C'est-à-dire en écrivant une petite nouvelle plutôt qu'un article ? On commence en montrant Raynaud au volant de sa Rolls, à quelques kilomètres du village où il s'est tué, et on le termine à sa mort, une poignée de minutes plus tard. entre les deux, on le fait repenser à des tas de choses, celles qui doivent nourrir l'angle “destin brisé”. Pas mal, pas mal… sûrement plus amusant à faire que le sempiternel article…

Plus amusant, c'est sûr, mais nettement plus délicat et prenant. Le résultat est qu'au bout d'une heure et demie, je commençais à fatiguer un peu, alors que je n'avais écrit que trois mille signes, soit le tiers de la chose. Comme rien ne me pressait (ce n'est certainement pas demain ni dimanche que les maquettistes vont mettre ça en page), j'ai décidé d'en rester là et de remettre la suite à demain matin, pendant que Catherine sera partie faire bonne du curé. Le pire est que je ne suis même pas tout à fait sûr que mon initiative soit appréciée par mes Puissances tutélaires. Elles ont intérêt, cependant : il ferait beau voir qu'elles me fissent refaire l'article ! Ce serait des coups à leur coller ma dem', comme on dit dans les salles de rédaction, et à entamer une vraie vie de petit pauvre. Pauvre mais digne, évidemment.