jeudi 10 mai 2018

Mars (le vrai) 2018











SORAYA







Jeudi 1er

Sept heures dix. – 


[…]

 
– À force d'enfiler les uns derrière les autres les romans d'écrivains juifs, je me suis aperçu cet après-midi (je venais de passer du Herzog de Saul Bellow au Ravelstein du même) que je n'étais pas loin de la saturation et qu'une pause serait sans doute bienvenue (c'est qu'il ne s'agirait pas de se jazzmaniser !) ; pour la meubler, cette pause, j'ai repris les différents journaux de Galtier-Boissière, publiés en un seul gros volume par Quai Voltaire. C'est à la fois intelligent et fort divertissant. Dès la première page (juillet 1940), j'y ai trouvé cette pseudo-devise du général Weygand : Veni, vidi, Vichy. Et, un peu plus loin, cette définition de Pétain : le connétable du déclin.


Vendredi 2


[…]



Samedi 3

Sept heures vingt. – […] De toute façon, après ça, je plonge dans une semaine à dominante médicale : mercredi, scanner annuel, pour voir si le cancer m'a rattrapé ou si je bénéficie d'une prolongation de sursis (le bon docteur Pluton nous dira ça dès jeudi, au vu du compte rendu) ; et vendredi, visite à Levallois chez ma dermatologue habituelle. Une visite fort bien venue car, depuis quelques jours, mes doigts présentent des micro-fissures aux jointures, très douloureuses par rapport à leur taille ridicule.

– Dans son journal, décidément fort gouleyant, Galtier-Boissière affuble la crapule Aragon d'un surnom qui lui sied à ravir : le Déroulède de la Résistance de luxe. De toute façon, ce sont tous les dirigeants du parti communiste de l'époque qui, au fil des paragraphes qu'il leur consacre, en ces années 44 à 46, apparaissent comme de fort répugnants personnages ; ce qui, du reste, n'est pas une nouveauté mais fait toujours plaisir à se voir confirmer. On se dit aussi que, pour gober sans broncher les invraisemblables et brusques revirements des Thorez, Duclos, Marty et autres Cachin, entre 1936 et 1945, il fallait que les militants d'en bas, les camarades, soient vraiment de pauvres cons soigneusement décervelés par l'appareil. Cela dit, je pense que tous les partis, d'un bout du spectre à l'autre, comptent dans leurs rangs militants un pourcentage très élevé de pauvres cons. La différence est qu'ils ne travaillent pas tous pour une cause essentiellement criminelle.

– Mon frère Philippe a eu 58 ans aujourd'hui.


Lundi 5

Sept heures dix. – 


[…]

 

Mercredi 7

Sept heures cinq. – Passé mon scanner annuel de contrôle ce matin, à la clinique Pasteur d'Évreux, et les résultats sont tombés dès midi : rien à signaler, scanner exactement superposable (c'est le mot employé) à celui de mars dernier. J'ai tout de même transmis le “rapport” au bon docteur Pluton pour plus de sûreté. Après l'avoir transformé – le rapport, pas Pluton – en billet de blog.

Il y eut tout de même, durant l'examen lui-même, quelques minutes d'incertitude. D'abord, tout s'est déroulé comme d'habitude, par un premier passage dans la machine “à vide” si je puis dire, c'est-à-dire sans que l'on m'ait encore injecté l'iode. Ensuite, toujours comme d'habitude, injection (laquelle produit une bouffée de chaleur dans la tête qui descend dans le corps pour venir se loger dans les couilles : un peu bizarre mais pas déplaisant…) suivie d'un deuxième balayage de la machine. En principe, à ce moment-là, l'affaire est faite. Sauf que, ce matin, la personne qui s'occupait de mon cas m'a alors demandé de tousser, puis de tousser encore, et encore… avant de m'infliger un troisième passage. Évidemment, comme je suppose tout le monde à ma place, j'ai immédiatement  pensé qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas, la petite tumeur impromptue, la métastase ricanante, etc. J'ai donc posé la question dès que ma chevalière servante est revenue me délivrer. En fait, il ne s'agissait, en toussant, que de faire circuler mieux et plus vite le produit injecté. J'ai supposé qu'elle s'était un peu trop précipitée après l'injonction et que, du coup, elle avait été obligée de recommencer.

C'est dans ces moments-là qu'on peut constater que, en réalité, on va à ces examens beaucoup moins serein qu'on aimerait se le faire croire.

– J'en ai fini avec Galtier-Boissière cet après-midi et j'ai enchaîné, pour rester dans le ton et l'époque, avec le journal “de guerre” de Maurice Garçon. Je me demande d'ailleurs ce que les Belles Lettres attendent pour en publier un second volume, puisque je m'étais laissé dire, l'année où est sorti le premier, qu'il avait très bien marché. Il faudra que je pense à “cuisiner” Michel Desgranges à ce sujet.


Vendredi 9

Sept heures vingt. – Rapide aller-retour à Levallois-Plage, en fin de matinée, pour cause de rendez-vous en double mixte chez notre doctoresse dermatologue. À cette occasion, je me suis avisé que mon mélanome malin (à malin, malin et demi), celui qui justifie cette visite de contrôle annuelle, que mon mélanome, disais-je, allait fêter ses 25 ans d'âge d'ici quelques mois. Et j'ai eu une fugitive pensée pour le bon docteur Fabre, qui l'avait détecté et anéanti dans la foulée : il avait à peu près mon âge, peut-être un peu plus mais guère, et cela fait bien une douzaine d'années qu'il est mort – je n'ai jamais su de quoi.

– Continué la lecture du “journal d'occupation” de Maurice Garçon, et j'ai déjà tiré de son étagère celui de Léon Werth que je relirai ensuite. Je prévois d'écrire un billet sur eux trois (Galtier-Boissière fera le troisième), que j'intitulerai Journaux d'Occupation ou la tentation trilogale. À moins que je ne trouve encore plus prétentieux d'ici qu'il soit écrit.


Samedi 10

Sept heures dix. – 


[…]


Mardi 13

Onze heures (du matin). – Un couple de tourterelles a commencé à bâtir son nid dans le cerisier, encore totalement nu. Personnellement, je les trouve un peu en avance, mais bien entendu c'est à elles de voir.

– Sinon, j'ai commencé hier un billet sur le blog, dans lequel je comptais mettre en regard, en perspective, les trois “journaux d'Occupation” que je viens de relire, ou que je lis actuellement, ceux de Galtier-Boissière, de Garçon et de Werth : je ne suis arrivé à rien et j'ai préféré renoncer. Du coup, le sujet continue de me trotter dans la cervelle, et ça m'agace. Afin que rien ne se perde, je viens de pondre un court billet pour annoncer à mes légions de lecteurs… qu'ils n'auraient pas de billet.


Samedi 17

Deux heures et demie. – Je deviens fainéant, on dirait. C'est sans importance, évidemment. J'ai fait, avant-hier, sur le blog, un court billet pour raconter comment, parti pour Évreux afin d'y acheter quelques oripeaux pour moi (j'ai tant minci que “je n'ai plus rien à me meeeettre !”), nous en sommes revenus, une couple d'heures après, propriétaires d'une nouvelle voiture. À l'origine, il ne s'agissait, en se rendant à ces journées “portes ouvertes” de Renault, que d'inspecter les modèles susceptibles de nous convenir, lorsque le moment serait venu.

La décision de remplacer Liselotte, après cinq années d'excellents services étaient en effet à peu près actée. Et c'est une sorte de pulsion raisonnable qui nous avait conduit à revenir à Renault après notre incartade chez Volvo : nous avions été, durant trois ans, tout à fait contents de Roselyne (Mégane) et les prix du Suédois étaient tout de même, dans la gamme qui nous convenait, assez dissuasifs. Mais le vrai déclencheur de la décision fut bien entendu la nouvelle et inattendue rentrée d'argent […]. Et Catherine avait été ferme dans sa prudence : « Pas question de se remettre un crédit sur le dos : on n'achètera rien avant que tu aies réellement gagné l'argent nécessaire ! » La veille des “portes ouvertes”, j'avais déjà lézardé un peu ce superbe mur de raison en informant Catherine que, compte tenu de l'argus de Liselotte (mais en quelle langue je parle, moi ?), la nouvelle voiture ne nous coûterait sans doute pas plus de quinze mille euros - moins de vingt mille en tout cas. Et que, donc, aucun crédit ne serait nécessaire puisque nous possédions très largement cette somme, cousue dans nos divers petits matelas.

Dès que nous les eûmes franchies, ces fameuses portes, en effet largement ouvertes, un vendeur (je suppose qu'ils ont un titre nettement  plus ronflant) nous fondit dessus et, après s'être enquis de nos désir les plus ardents, commença à nous engluer de son miel tentateur : c'était un beau spectacle à voir, j'en jouissais comme si je n'avais pas été concerné. Du reste, je l'étais assez peu car, dès que nous eûmes posé nos fesses dans la Kadjar (j'ai vraiment du mal à me faire à ce nom assez ridicule), j'ai su que nous ne ressortirions pas de ce garage les mains vides, pour parler métaphoriquement. Et c'est ce qui arriva, inutile d'entrer dans les détails d'une négociations qui n'eut pas lieu, dans la mesure où, Catherine aussi facilement que moi, nous rendîmes sans avoir opposé la moindre velléité de résistance aux entreprises séductrices de notre vendeur. Lequel a tout de même montré une légère et fugitive déception lorsque je l'ai informé que nous avions l'intention de payer cash la future Soraya (ainsi l'avons-nous ensuite baptisée, eu égard aux origines de son nom) et, donc, de nous passer des services de l'organisme de crédit dont il escomptait une commission.

Nous sommes tout de même allés, ensuite, jusqu'au centre d'Évreux, afin d'y essayer et acheter deux pantalons. Par contre, nous n'avons pas trouvé de veste convenable. Cette équipée nous a paru, au retour, mériter la prise d'un apéritif, chose qui ne nous était pas arrivée depuis plus de deux mois. Ainsi fut-il fait. Soraya devrait nous être livrée vers le 15 du mois prochain.


Mardi 20 mars

Cinq heures. –  Tenté pour la seconde fois (la première a eu lieu il y a quelques années) de lire le Berlin Alexanderplatz de Döblin : pas réussi à aller plus loin que la première partie (60 pages à tout casser). Ce roman m'est radicalement fermé. Du coup (?), j'ai ressorti – parce qu'ils étaient voisins de rayonnage – La Promenade de Robert Walser.

– Hier, journée d'anniversaire (62). Nous avons profiter de l'occasion pour aller essayer le restaurant de l'hôtel tout neuf situé au bord de l'Eure, à Pacy, et qui s'appelle un peu curieusement Bel Ami. Il y avait déjà un hôtel-restaurant à cet endroit avant : nous y avons couché par deux fois, lorsque nous sommes arrivés de l'Orne en 2000 ou 2001, puis quand nous avons quitté la location de Houlbec-Cocherel pour venir ici, au Plessis, en 2002. C'est là aussi que nous logeâmes nos invités, en 2010, lors de nos épousailles religieuses. Mais tout a été cassé puis refait (les travaux ont duré un an et demi) et la table y a assez nettement gagné. Le soir, nous avons étrenné (assez largement en ce qui me concerne) une bouteille de single malt qui nous a rapidement envoyés au lit. Prochaine beuverie prévue : le 6 avril prochain, avec Béa et André, à l'hôtel Le Parc d'Obernai.


[…]


Jeudi 22

Sept heures dix. 


[…]

 
– Je suis plongé depuis hier dans le livre de Lucien Febvre, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, sous-titré La religion de Rabelais. Lecture fort intéressante, mais forcément un peu aride, voire vaine, pour un inculte de mon espèce, au moins dans ce domaine philosophico-religieux qui en forme la toile de fond. De plus, je ne trouve pas que la langue de M. Febvre soit d'une élégance irréprochable. Je devrais essayer de lire l'un ou l'autre des livres de Marc Bloch, pour demeurer encore un peu au “stade Annales”, si j'ose.


Samedi 24

Sept heures dix. – J'ai commencé ce matin La boîte noire d'Amos Oz, curieux de voir ce que pouvait donner de nos jours un roman par lettres, genre abandonné, à ma connaissance, depuis Balzac. Je fus d'abord agréablement surpris : l'Israélien maîtrisait tout à fait les règles du genre, imprimant à ses échanges un rythme vif, donnant à chacun de ses protagonistes son propre langage, en faisant transparaître le caractère, etc. Tout alla fort bien jusqu'aux environs de la deux-centième page, c'est-à-dire durant la première moitié du roman. Mais, soudain, sans que rien ne me l'ait laissé prévoir (peut-être faudrait-il relire avec plus d'attention les parages du “point de bascule”), la mécanique s'est enrayée, le livre a échappé à son auteur, et pas pour le meilleur. En l'espace de quelques dizaines de pages, le lecteur – moi – a soudain refusé de croire qu'il lisait vraiment une correspondance, il ne marchait plus. Parce que les lettres – du moins certaines – s'allongeaient démesurément, qu'elles se farcissaient de dialogues s'étalant parfois sur plusieurs pages, les rendant tout à fait incrédibles. L'auteur, du reste, semblait désormais plus embarrassé qu'autre chose par ce genre particulier qu'il avait choisi et se mettait à commettre d'étranges maladresses ; comme par exemple de faire longuement raconter à son héroïne les circonstances de sa rencontre avec son ex-mari… dans une lettre adressée à son ex-mari. Bref, j'ai lu les cent dernières pages au triple galop, survolées plutôt que lues, et je pense que j'en resterai là avec M. Oz. Pour changer, j'ai lu les premiers chapitres de L'Histoire de la France de Jean-Christian Petitfils. Là, au moins, je connais déjà l'intrigue…



[…]



Dimanche 25

Onze heures. – Les petites bizarreries de la langue : Pourquoi, alors que s'en ficher et s'en foutre sont rigoureusement synonymes, un ficheur et un fouteur exercent-ils des activités si différentes ? (J'ai l'impression que le passage à l'heure d'été ne m'a que moyennement réussi…)

Deux heures. – Comme j'en faisais le projet il y a deux ou trois jours, je viens de commander deux livres de Marc Bloch, ses deux plus connus : Les Rois thaumaturges et bien entendu L'Étrange Défaite. Du coup, alors que le “mois Visa” n'est commencé que depuis cinq jours, mon budget culture est déjà bouclé. À partir de demain, on va commencer à sombrer dans le déficit systémique…

– Il y a quelque chose de curieux – et de gênant – dans l"histoire de France de Petitfils, que je lis depuis hier : d'un côté l'auteur s'exprime dans un français clair et même assez élégant ; mais d'un autre côté, il semble perméable à toutes les scies langagières de l'époque (non, pas toutes, évidemment) : “initier” (un événement), “impacter”, “au final”. J'attends avec impatience l'arrivée du redoutable “éponyme”, qui ne devrait  plus tarder…


Jeudi 29

Cinq heures. – Décidément, ce journal rétrécit de mois en mois ! Bientôt il réussira à être moins long que le résumé que Mildred a l'étrange habitude d'en faire chaque mois en commentaire, une fois qu'il est publié. Je pense que je le saborderai avant cette cruelle extrémité.

Mais y venir tous les jours pour y noter quoi ? […] Que j'ai commencé/poursuivi/terminé un livre de plus ? Que je suis allé promené le chien ? Que j'ai regardé deux épisodes de la série en cours à la télévision ? Franchement !

D'un autre côté, le fait qu'il subisse le même rétrécissement inexorable que l'existence quotidienne de son auteur pourra être perçu comme une preuve de sa fidélité. On va dire ça comme ça…

– Mais enfin, puisque j'ai fait l'effort de venir jusque-là… J'ai en effet ouvert un nouveau livre ce matin : Les Rois thaumaturges. Passionnant et aride. […] Et ce soir : Dexter, saison 6. J'essaierai de faire mieux demain…


Vendredi 30

Sept heures et demie. – J'ai abandonné mes Rois thaumaturges après une petite centaine de pages (sur quatre cents). Marc Bloch n'y est pour rien : son livre est probablement un genre de chef-d'œuvre, mais je crois que j'ai perdu le goût que j'ai toujours eu pour les livres d'histoire, même si je conserve (pour l'instant…) celui des biographies. Pourquoi donc consacrer une douzaine d'heures de ce qui reste de vie à la question de savoir depuis quand, pourquoi et comment les rois de France et d'Angleterre guérissaient les écrouelles ? Je ne me le serais pas demandé il y a encore dix ans. Mais, aujourd'hui, ça ne me semble vraiment plus valoir la peine. Reste à savoir si c'est un effet de sagesse ou celui d'un indubitable racornissement cérébral. Mais même ça, je m'en fous.


Samedi 31

Trois heures. – Au fond, arrivé à un certain âge, si on jette un coup d'œil par-dessus l'épaule, on s'aperçoit que la vie ressemble davantage à une production télévisuelle française qu'à une série américaine : même scénario plan-plan, même absence de rythme, même pauvreté des dialogues, même mise en scène à la fois primaire et prétentieuse, même inconsistance de la plupart des protagonistes ; et jusqu'au dénouement que tout le monde a évidemment prévu au moins trois épisodes avant qu'il ne survienne. D'un autre côté, je me demande s'il y a lieu de s'en plaindre. En tout cas, moi, j'aurais mauvaise grâce à le faire, tellement je me sens peu adapté à la série américaine : je serais ce genre de personnages qui se prend une balle dans le buffet dès le milieu du premier épisode ; et encore : par erreur ; une victime collatérale.

– Première tontine de l'année.

mardi 8 mai 2018

Avril 2018








CAVIARDAGE









Dimanche 1er

Onze heures. – Catherine, partant pour la messe de Pâques : « Bon, je vais aller prier pour toi… » Moi, rejoignant la Case et mon travail du jour : « Eh bien,moi, je vais aller gagner tes sous… » C'est ce qu'on pourrait appeler, je suppose, un ménage bien organisé.


Mercredi 4

Deux heures. – 





[…]





La seule question que je me pose est la suivante : en admettant que je continue, que va-t-il se passer pour ce journal ? Il y a deux solutions : soit je n'y fais plus la moindre allusion à ce qui, tout de même, occupe beaucoup ma tête et mes journées ; soit, comme je suis en train de le faire, je continue d'écrire ce qui me chante, mais je cesse de le publier. Je ne distingue, pour l'instant, aucune troisième voie.




 […]





– Car c'est la bonne nouvelle du jour : demain matin, dès l'aube, cap sur Obernai et le mont Sainte-Odile.


Dimanche  8

Quatre heures. – Pas écrit un mot ici durant ces trois journées alsaciennes. À cela deux raisons, l'une médiate, l'autre immédiate. L'immédiate est que l'hôtel Le Parc d'Obernai offrait une connexion internet “hyper simple”, mais que, malgré cette simplicité, je n'ai jamais  réussi à rejoindre le blog où je journalise d'habitude. Cela dit, il aurait suffi que je créasse un document Word, comme je l'ai fait souvent. C'est là qu'intervient la raison médiate, qui peut se résumer en une question simple : à quoi bon raconter dans un journal des événements (déjà peu intéressants en eux-mêmes) qui ont été intégralement vécus par la seule personne qui lira ce journal dans cinq ou six semaines, à savoir Catherine ?

Du coup, je me dis que la cessation de publication pourrait avoir deux effets, presque diamétralement opposés : soit ce journal va rapidement se tarir, car privé du moteur de la lecture publique, soit au contraire il va s'enrichir, parce que je m'y sentirai plus libre d'y écrire absolument ce que je veux et tout ce que je veux, ce qui n'était pas le cas jusqu'ici. On verra bien.

[…]

L'Alsace, donc. Le trajet aller, bien que long (un peu plus de 600 km) m'a paru se faire presque tout seul. Nous arrivions à Obernai vers quatre heures, ce qui nous a laissé le temps, avant l'heure du dîner, de découvrir la ville, chose assez vite faite vu la taille du “centre historique”. J'ai profité de nos déambulations pour acheter une bouteille de single malt : notre “suite” étant très confortable, nous avions décidé d'y prendre l'apéritif plutôt qu'au bar de l'hôtel. Entre les deux – la promenade et l'apéritif –, Catherine était allée faire quelques brasses dans la piscine intérieure et profiter des bienfaits (dont je ne parle que par ouï-dire…) du bain à remous.

La table, ce premier soir, nous a paru un peu décevante, à l'exception des desserts, presque parfaits. Et puis, la décoration, récemment refaite, faisait que la salle à manger ne ressemblait plus du tout à ce que nous avions vu sur internet, et le changement était assez nettement pour le pire. Mais, le second soir, tout nous a paru nettement meilleur, soit parce que nous avons eu la main plus heureuse dans le choix de nos plats, soit parce que la présence amicale d'André et Béa nous inclinait à l'indulgence. En revanche, rien à reprocher aux vins (meursault le premier soir, riesling du clos Sainte-Odile le lendemain), ni à la mirabelle que nous dégustâmes ensuite, dans le lounge du bar réservé aux fumeurs.

Le vendredi, nous avons pérégriné de huit heures et demie du matin à environ trois heures. D'abord dans Obernai de nouveau (mais sans Charlus cette fois-ci), puis nous avons mis le cap sur le mont Sainte-Odile, où nous avons légèrement déjeuner (au self). Catherine m'a abandonné quinze ou vingt minutes pour aller, dans l'église, participer à l'adoration perpétuelle, qui dure depuis 1931, pendant que je lisais La Vie et moi de Maurice Lévy, sur un banc au soleil. Après quoi nous avons sautillé de village en village, notamment Rosenwiller et son vaste cimetière juif, dont la stèle la plus ancienne remonte au milieu du XVIIe siècle.

Charlus n'a pas été un compagnon très agréable durant ces trois jours. C'est-à-dire qu'il l'était, agréable, tant que nous étions avec lui, que ce soit dans la chambre d'hôtel ou la voiture. Mais il se transformait en petit monstre avide de conneries à faire, dès que nous le laissions seul. Comme il avait trouvé le moyen de franchir le dossier des sièges de Liselotte dans tous les sens, Catherine a imaginé, lorsque nous sommes arrivés au mont Sainte-Odile, de l'attacher dans le coffre avec sa laisse. Lorsque nous l'avons retrouvé deux heures plus tard, il était sur l'un des deux sièges avant : il avait proprement rongé sa laisse pour pouvoir s'en défaire. Et, au moment du dîner, plutôt que de le redescendre dans la voiture comme la veille, nous avons décidé de l'enfermer dans la salle de bains, où, d'après notre fin jugement, il ne pouvait faire aucun dégât. Quand nous sommes remontés, il avait réussi à attraper toutes les serviettes propres que nous pensions hors de sa portée, et à déchiqueter un certain nombre de mouchoirs en papier. Et je compte pour rien le fait qu'il ait pissé sur la moquette du salon, pratiquement sous mes yeux et juste après être remonté de promenade. D'après ma sœur, ces diverses attitudes pénibles seraient provoquées par l'angoisse de la séparation (ou un terme approchant). De fait, dès que nous étions avec lui, il redevenait tout à fait calme et serein.

Le voyage du retour a été nettement plus pénible que celui de l'avant-veille, notamment parce que cela faisait deux jours que nous buvions de l'alcool, régime à quoi nous ne sommes plus habitués, mais surtout parce que j'ai commencé à souffrir des reins alors que nous avions à peine dépassé Saverne. Jusqu'à Reims tout s'est à peu près bien passé, mais dès que nous avons quitté l'autoroute pour les nationales (Soissons – Compiègne – Beauvais – Vernon), j'ai eu l'horripilante impression de n'effectuer que des sauts de puce d'un rond-point inutile à un rond-point superflu. J'ai bien regretté de n'avoir pas déjà la prochaine voiture, dans laquelle, au moins, je n'aurai plus à passer les vitesses.

[…]

Aujourd'hui, délicieux retour à la normale.


Lundi 9 avril

Deux heures. – 


[…]


– Ce matin, à huit heures et demie, j'ai déposé Charlus à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin, pour qu'on lui retire ce qui, jusqu'alors, faisait de lui un petit mâle. Catherine ira le récupérer tout à l'heure, à quatre heures et demie. Et nous serons partis pour une huitaine de jours de collerette.

– Mis en train par la lecture du dernier numéro de L'Incorrect, qui lui consacre un dossier, j'ai ressorti Bernanos de son étagère : les deux volumes Pléiade des Essais et écrits de combat. Je suis pour l'instant occupé à lire Nous autres Français.


Mardi 10 avril

Quatre heures. –  


[…]


– J'ai remisé Bernanos, d'abord parce que j'ai fini ce matin Nous autres Français, et ensuite parce que la postière m'a apporté trois nouveaux livres, dont deux des frères Singer : Isaac Bashevis que je connais déjà, et son frère aîné, Israël Joshua, que je ne découvre depuis la fin de matinée ; son roman s'intitule Les Frères Ashkenazi ; il commence fort bien : on est en Pologne au XIXe siècle, mais difficile pour l'instant d'être plus précis, le roman n'étant pas daté avec précision. Je dirais : sans doute aux alentours de 1850, puisque Alexandre II de Russie est encore roi de Pologne. Quant au troisième, il s'agit d'un roman d'un certain Maurice Raphaël, dont j'ignorais absolument l'existence il y a encore trois ou quatre jours. Je crois bien l'avoir découvert dans L'Incorrect, mais je n'en suis déjà plus très sûr.


Mercredi 11

Sept heures et quart. –  Eh bien, , pour l'instant, ça me convient assez bien, d'avoir fermé ce journal à toute lecture étrangère. Cela me fait penser, un peu, à ces apéritifs vespéraux que Catherine et moi prenons lorsque nos hôtes de la journée (de plus en plus rares, Dieu soit loué) s'en sont allés et que nous nous retrouvons seuls tous les deux (chabadababa…), savourant le silence dans lequel nous baignons à plaisir. 




[…]




 – Je trouvais déjà étonnant que la famille Singer ait donné deux écrivains, et voilà que je découvre qu'en fait ils sont trois. À Israël Joshua et Isaac Bashevis s'ajoute Esther Kreitman, la sœur aînée, dont je viens de commander un roman : Le Diamantaire. Dans la foulée, j'ai commandé un second roman d'Israël Joshua, La Famille Karnovski. Plus yiddish que moi, en ce moment, yapa. Ça ne devrait pas, je suppose, empêcher ce pauvre Birenbaum de me considérer comme le pire des antisémites. Enfin…




[…]




Lundi 16

Six heures. 


[…]



Ensuite, deux rendez-vous médicaux, avec la dentiste demain et la généraliste vendredi. Entre les deux, jeudi matin, je serai allé chercher Soraya au garage Renault, où j'abandonnerai définitivement Liselotte. […]

Histoire de nous familiariser avec le nouveau carrosse (bonne excuse), nous avons prévu, sur la suggestion de Catherine, d'aller passer deux jours à l'abbaye de Fontevraud, qu'elle désire voir. Nous descendrons probablement au château de Marçay, qui se trouve être tout près de Beuxes, ce village de la Vienne où mon père, enfant parisien, fut envoyé durant la guerre, et où, ensuite, ma grand-mère a passé tous ses étés pratiquement jusqu'à sa mort. Beuxes, dont Rabelais mentionne d'ailleurs l'existence, dans je ne sais plus quelle partie de son œuvre – que je devrais bien relire, puisqu'on en parle.

Je la relirai plus tard car, pour le moment, je suis toujours aux prises avec mes Juifs, et plus spécialement avec ceux qui écrivent en yiddish, particulièrement les frères Singer, que j'aime beaucoup tous les deux. J'ai aussi tâté de leur sœur aînée, si j'ose ainsi m'exprimer, mais, là, j'ai calé au bout d'une centaine de pages : son Diamantaire m'ennuyait. Du coup, je suis revenu à Israël Joshua et à sa Famille Karnovski.

Pour ce qui est de notre expédition fontevraldienne, elle devrait avoir lieu fin mai ou début juin. D'ici là, nous devrions être allés à Alençon, où se déroule je ne sais plus quelle exposition que Catherine veut voir.


Mercredi 18

Sept heures. – Aventure très inhabituelle ce matin ; sans doute unique, même, si ma mémoire ne me trahit pas. J'arrive au laboratoire d'analyse peu après sept heures et demie. J'avais évidemment pris la précaution d'emporter un livre, comme il se doit : La Famille Karnovski, de Singer l'ancien. Après le remplissage des formulaires requis, je suis invité à m'asseoir. Deux ou trois pages plus loin, une infirmière blonde m'appelle. Après les questions professionnelles d'usage, la première qu'elle me pose est : « C'est quoi, votre bouquin ? » Tout en m'installant dans le fauteuil où elle doit me perforer une veine pour y ponctionner du sang, je lui répond assez brièvement, pensant que sa question est de pure politesse.

(Elle ne m'en étonne pas moins : de nos jours, très rares sont devenus les médecins qui s'intéressent au livre avec lequel vous pénétrez dans leur cabinet (et ils ont presque toujours plus de 50 ans) ; pour ce qui est des infirmières, ça ne m'était encore jamais arrivé. En général, le livre avec lequel vous arrivez quelque part est totalement inexistant.)

Je lui réponds donc assez brièvement, pour ne pas la fatiguer. Et, voyant qu'elle s'apprête à nouer le gros caoutchouc autour de mon bras, je m'interromps poliment pour la laisser œuvrer tranquillement. C'est alors qu'elle me dit : « Allez-y, continuez… » Et je me suis donc retrouvé à donner une mini-conférence expresse sur les frères Singer, tellement étonné moi-même de ce qui était en train de se passer dans cette pièce exiguë, que lorsque mon infirmière a dénoué le caoutchouc de mon biceps, j'ai cru qu'elle ne m'avait pas encore piqué ; or, tout était bel et bien terminé.

Je me demande si elle va avoir la curiosité d'aller plus loin, de taper Singer sur internet, etc. En tout cas, ce fut un moment précieux.


Jeudi 19

Cinq heures. – Je suis donc allé prendre livraison de Soraya (et dire adieu à Liselotte…), ce matin à 11 heures, au grand garage Renault d'Évreux. Sur le trajet du retour (20 km à peu près), il s'est produit exactement  la même chose qu'il y a cinq ans, lorsque j'étais allé chercher Liselotte chez Volvo : je n'ai vu que les inconvénients, ou présumés tels,  de la nouvelle voiture, que ses défauts, ses manques, ses faiblesses par rapport à celle que je venais d'abandonner lâchement. Tout à l'heure, allant faire un tour avec Catherine, les choses allaient déjà un peu mieux. Ce qui est irritant, en fait,  en tout cas ce qui m'irrite moi, c'est de ne pas maîtriser parfaitement et tout de suite les innombrables possibilités qu'offre l'électronique, le multimédias. Évidemment, dans une semaine ou dix jours, je n'y penserai plus.



[…]



C'est d'ailleurs très curieux, ce besoin que semblent avoir beaucoup de gens d'être rassurés quant à leur santé, mais de l'être par des voies détournées, inédites. Une envie de revenir aux remèdes “de grand-mère”, dont ils devraient pourtant savoir qu'ils ne marcheront pas plus pour eux qu'ils n'ont fonctionné pour leur mythique aïeule. D'un autre côté, si le fait d'avaler une tisane de lierre grimpant tous les soirs ou de se frictionner le coude avec je ne sais quelle huile essentielle leur donne l'impression d'aller mieux, je n'y vois aucun inconvénient. Tant qu'on ne leur enjoint pas de prendre la tisane à la place d'une visite chez leur médecin…


Samedi 21

Six heures. – Fort agréable après-midi, passée à l'ombre du cerisier qui achève de perdre ses fleurs. Charlus se roulait dans l'herbe drue à ma gauche, cependant que Cosmos se risquait à venir jusqu'à mon fauteuil avant de repartir en flèche vers la maison qu'il venait de quitter à pas précautionneux. Tous deux, le chien et le chat, semblaient tenir pour assuré que j'étais bien là, avec eux.

En réalité je me trouvais, 350 ans en arrière, au milieu des steppes de Podolie *, sous la menace des cosaques zaporogues, qui n'allaient plus tarder maintenant à exterminer les Juifs de la région, avec la complicité des Polonais. À exterminer les hommes et les vieillards des deux sexes : pour les jeunes femmes, elles devaient être d'abord violées, comme le veut la coutume, avant d'être vendues au khan pour ses harems.

J'avoue qu'il m'ont bien déçu, ces cosaques zaporogues, qui trônaient assez haut dans mon estime, depuis que j'avais pris connaissance, chez Apollinaire, de la fin de non-recevoir, superbe d'impertinence et de santé, par eux adressée au sultan de Constantinople :

                                                         Bourreau de Podolie amant
                                                         Des plaies des ulcères des croûtes
                                                        Groin de cochon cul de jument
                                                       Tes richesses garde-les toutes
                                                       Pour payer tes médicaments

Comme quoi, il n'est pas toujours très judicieux de se fier à une première impression ; surtout dès qu'il est question de cosaques.

* Sholem Asch, La Sanctification du nom, dans le volume intitulé Royaumes juifs, trésors de la littérature yiddish, Robert Laffont, Bouquins.



Dimanche 22

 Neuf heures du matin. – Hier, après avoir terminé le très bon roman de Sholem Asch dont je parlais, j'ai décidé de faire une pause dans mes lectures juives, yiddish ou non, pour me tourner vers quelques Italiens (je ne sais pourquoi je n'ai quasiment jamais eu la moindre curiosité pour la littérature italienne ; pas plus que pour l'allemande d'ailleurs). Afin de me ménager une transition en douceur, j'ai commencé par Moravia, demi-juif par son père. J'enchaînerai ensuite avec son épouse, Elsa Morante.

L'Ennui serait à coup sûr un remarquable roman si Proust n'avait jamais existé ; mais, là, il me semble que l'Italien souffre un peu de la comparaison, vu la proximité entre leurs deux sujets (je parle, dans le cas de Proust, de tout ce qui concerne la jalousie, celle de Swann envers Odette et, bien sûr, du narrateur avec Albertine). Mais enfin, même en tenant compte de l'ombre immense de l'oncle Marcel, cela reste un bon livre, même si je ne suis pas certain que j'aurai envie, ensuite, d'en lire d'autres du même auteur.

– Il règne ici, depuis quatre jours maintenant, un temps tout à fait estival et seuls les arbres fruitiers et les lilas en fleurs rappellent qu'on est seulement au printemps. Tout devrait rentrer dans l'ordre météorologique dès demain ou mardi, si j'en crois Catherine.

– Appris hier que divers journaux appartenant à Lagardère, dont FD, allaient probablement être vendus à un groupe de presse tchèque (je ne savais même pas que ça existait, les groupes de presse tchèques). J'ai aussitôt expédié un himmel à Philippe B., pour lui demander s'il considérait cela comme une bonne ou une mauvaise nouvelle. Et j'en ai profité, au passage, pour lui faire offre de mes services, si jamais les circonstances redevenaient favorables à une mienne collaboration […]. Il m'a répondu que c'était une bonne nouvelle, ce qui ne veut pas dire grand-chose : il pourrait tout bonnement s'agir d'une bonne nouvelle pour lui, dans la mesure où la vente lui serait une occasion de quitter le groupe avec un joli petit paquet d'indemnités. Mais enfin, je n'en sais rien.

Cinq heures. – Eh bien ! mon séjour chez les Italiens n'aura été qu'une visite éclair. Après avoir fini L'Ennui de Moravia (avec de moins en moins d'enthousiasme, et même plus d'enthousiasme du tout), j'ai empoigné La Storia de Morante. Cet épais roman s'ouvre par une sorte de prologue historique, où sont sélectionnés et résumés les événements ayant eu lieu entre 1900 et 1941, date à laquelle semble s'ouvrir le récit proprement dit. Et j'ai vu, dans ces trois ou quatre pages, toute la crapulerie falsificatrice et simpliste des communistes de la grande époque. Un romancier devant, pour moi, se tenir au plus près de la vérité, qu'elle soit historique ou autre, j'ai refermé le volume et suis allé le laisser négligemment choir dans la poubelle à couvercle jaune. Du coup, je suis revenu vers mes Juifs : Cynthia Ozick, écrivain américain dont je n'avais jamais entendu parler, mais dont le roman, Un monde vacillant, démarre fort agréablement.

– Je suis de plus en plus tenté de déserter le blog et de reporter dans le corps même de ce journal les petites choses que je suis accoutumé d'y écrire. Comme le journal n'est plus accessible à ses anciens lecteurs, cela reviendrait, au moins vu de l'extérieur, à entrer dans le silence. C'est une voie très séduisante, mais serai-je capable de m'y tenir ? Je me méfie de moi-même comme de la peste, notamment sur le plan des résolutions. Mais vraiment l'envie est forte. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas par hasard si, hier, j'ai recopié ici le billet que j'avais publié là-bas quelques heures plus tôt.


Lundi 23

Midi moins le quart. – M. Chronopost vient de m'apporter les œuvres complètes de Paul-Jean Toulet, commandées il y a deux jours. Évidemment, la tentation est grande de m'y plonger sans attendre, ce qui serait idiot puisque me plaît beaucoup le roman de Cynthia Ozick dans lequel j'ai bien avancé ce matin, même si je me suis levé scandaleusement tard par rapport aux autres jours : six heures moins vingt-cinq au lieu de cinq heures moins dix. Je crois que je vais tout de même lire l'introduction, histoire de “m'appâter” un peu.

– Sinon, ma matinée s'est écoulée sans m'en apercevoir, en un échange de himmels divers, avec […] les gens de FD d'autre part, c'est-à-dire Brice et Nathalie. Apparemment ni elle ni lui n'envisage de quitter le journal à la faveur de la cession ; il est vrai que, d'après Nathalie, il se pourrait que les salariés ne puissent pas faire jouer la fameuse clause de cession, suite à une jurisprudence née de la récente vente de VSD : tout cela me paraît bien bizarre. À l'un comme à l'autre, j'ai demandé de me tenir au courant. Par ailleurs, Brice me dit que le côté positif serait (en cas de vente effective) d'être racheté par un véritable groupe de presse et non par un quelconque guignol subitement désireux de jouer les magnats. Notons que le milliardaire tchèque destiné à devenir peut-être leur patron s'appelle Kretinsky, ce qui est presque trop beau pour être vrai.

Sept heures vingt. –  Je viens de mettre en ligne, sur le blog, le poème En Arles de Toulet ; parce qu'il m'a semblé que c'était une jolie manière de prendre congé, de m'effacer discrètement. Et, d'un autre côté, si je ne tiens pas ma résolution, ce qui me ressemblerait hélas assez, nul ne pourra dire que je me parjure, puisque nul engagement explicite n'est contenu dans cette publication. En revanche, je m'avise que je devrais aller fermer les commentaires illico. J'y vais.


Mardi 24

Quatre heures. – J'ai fait mieux que fermer les commentaires, j'ai également supprimé mon adresse himmel qui trônait en devanture du blog. De cette façon, me voici injoignable… sauf pour ceux qui m'ont déjà écrit et donc la messagerie a gardé mon adresse en mémoire (nous allons, un de ces jours, crever de trop de mémoire électronique, alliée à une perte dramatique de mémoire humaine).



[…]



Jeudi 26

Huit heures du matin. – Curieux rêve, cette nuit, dont il ne me reste d'ailleurs que le fait saillant : j'y ai fait la connaissance d'André Gide. Il est entré dans la pièce où je me trouvais (ainsi que quelques autres personnes dont il ne me reste rien) ; je suis allé au-devant de lui dans le but de lui dire combien j'étais heureux, mais aussi impressionné, de le rencontrer. Je ne sais plus ce que nous nous sommes dit, mais je me souviens qu'il était d'humeur diserte, très camarade, presque enjoué. Ensuite il n'était plus là, et c'est alors que s'est imposée à moi la question : comment  se fait-il que je vienne de rencontrer André Gide, alors qu'il est mort en 1950 ? J'ai retourné cette question – qui, d'ailleurs, ne me semblait pas particulièrement incongrue : c'était juste  un petit problème à résoudre – durant un moment assez long (à l'échelle temporelle du rêve qui, bien entendu, n'en comportait aucune), sans trouver de réponse satisfaisante. Et le rêve s'est perdu dans les sables du réveil.

Onze heures. – Je viens de commander deux livres chez Amazon : La Cause du peuple de Patrick Buisson ainsi que L'Avenir de l'intelligence et autres textes de Charles Maurras (éditions Bouquins). Ce n'est encore pas avec ça que je vais réussir à faire croire au plus grand nombre que je me suis enfin converti au progressisme…


Vendredi 27

Dix heures du matin. –  Hier, décision unilatérale avait été prise de tondre le jardin. J'avais oublié que, lors de la dernière tonte, j'avais bien cru ne pas pouvoir terminer, la machine s'étant mise à hoqueter de façon inquiétante. Comme les tondeuses à gazon sont, ainsi que mainte chose, soumises à l'entropie, la mienne m'a, hier, refusé toute collaboration. Il fallait donc, ce matin, que je portasse la récalcitrante chez MécaLoisirs, à Pacy, pour qu'ils lui fissent entendre raison. Et qu'ils m'en prêtassent une des leurs afin que je pusse tondre aujourd'hui. Assez légère contrariété, mais qui a suffi à me pourrir la première partie de ma matinée, tant est grandissante mon horreur de toute perturbation de routine.

Premier accroc : Soraya étant d'une moindre carrure que ne l'était Liselotte, il m'a fallu trouver comment on repliait la poignée de la tondeuse afin de pouvoir la loger dans l'habitacle ; ce qui n'a pas contribué à améliorer la morositude de mon humeur. Sur place, tout s'est bien passé. J'ai accessoirement appris que tout cela était de ma faute, dans la mesure où on ne doit jamais utiliser l'essence de la saison précédente, ce que j'ignorais et ai toujours fait sans dommage jusque-là. Passons. J'ai eu ensuite la bonne surprise de constater que la tondeuse qu'on me prêtait, et qui avait pourtant l'air bien moins pimpante que la mienne, était d'un maniement nettement plus aisé, aussi simple que pouvait le désirer un handicapé de ma sorte. Le responsable de Méca Loisirs m'a averti que, en ce moment, leurs délais étaient “énormes”, mais qu'il pourrait me prêter de nouveau leur tondeuse dès que mon herbe l'exigerait.  Durant le trajet de retour, la pensée m'effleura qu'il serait tout de même beaucoup plus simple d'abandonner là ma tondeuse récalcitrante et d'en acheter une neuve, en veillant à choisir un modèle à l'utilisation simplissime ; je la chassai aussitôt, la jugeant par trop déraisonnable.

Naturellement quand, à la maison, Catherine suggéra spontanément que je ferais bien mieux (« puisqu'on est pété de thunes ! ») d'acquérir un engin neuf, je cessai immédiatement de résister. Son argument fut de ceux qu'on ne discute pas : « Après tout, on vient bien de s'acheter une voiture neuve uniquement pour se faire plaisir : pourquoi pas une tondeuse ? » Pourquoi pas en effet… Donc, en principe, cet après-midi, une fois le jardin ratiboisé, je rapporterai l'engin emprunté et ferai l'achat d'un tout rutilant.



[…]



Bref, la vie est aussi belle en ce milieu de matinée qu'elle était grisâtre aux aurores.


Samedi 28

Deux heures. – Je lis depuis hier La Cause du peuple, de Patrick Buisson. C'est d'abord un récit du quinquennat de Nicolas Sarkozy, et je me demande bien pourquoi les opposants rabiques à l'ex-président (dont le type achevé est le pontifiant et bien pensant Juan dit Sarkofrance) n'en ont pas fait leur livre de chevet, tant celui-ci en ressort en lambeaux. Le livre est évidemment, pour une part assez large, un plaidoyer pro domo, mais il n'est pas que cela (il serait illisible, en tout cas par moi, s'il n'était que cela), grâce à de nombreuses échappées “par le haut” qui le rendent tout à fait intéressant à lire. Le jeu de massacre auquel il se livre, évidemment contre la gauche et ses soutiers, mais pratiquement autant contre la droite et ses hérauts, est on ne peut plus réjouissant. Par ailleurs, Buisson sait avoir du style, même s'il tombe, de ce point de vue, dans un certain nombre d'ornières (les sempiternels “au final” et “initier”, que je vais finir par ne même plus relever, tant ils sont désormais généraux, y compris sous les meilleures plumes, la preuve).

– C'est un plaisir indéniable, depuis trois jours, chaque matin, d'ouvrir ma boitamel et de n'y trouver aucun message, du fait de la fermeture du blog. En disant “aucun” je triche un peu car j'en ai toujours un ou deux, émanant de lecteurs me demandant comment faire pour faire partie des “lecteurs invités” : je suis obligé de leur répondre que, de lecteurs invités, il n'y a point, que le blog est tout bonnement fermé. En leur précisant que la dite fermeture n'est peut-être pas définitive, puisque je n'en sais rien moi-même. Ce qui est sûr c'est que, pour l'instant, le fait de n'avoir plus de “tribune” ne me manque nullement.

Cinq heures. – Je viens de commander deux livres de Pasolini, que je n'ai jamais lu : Écrits corsaires et Lettres luthériennes.

– Le fait de n'avoir plus de blog où “m'exprimer” me procure pour l'instant deux sensations dont je discerne mal la compatibilité. D'abord, j'ai l'impression d'avoir mis fin à une imposture, dans la mesure où j'ai toujours été persuadé que ce que je pouvais y écrire ne méritait ni les éloges ni les insultes (parfois) que ces petits textes me valaient ; et encore moins la réputation, soit trop flatteuse, soit exagérément noire, qui s'ensuivait. Ensuite, j'ai l'impression de m'offrir des vacances ; ou, plus exactement sans doute, de faire l'école buissonnière : comme si, désormais, lorsque je lirai un livre, je serai dégagé de l'obligation de donner mon opinion à son sujet, et même d'en avoir une (je suis sûr que mes accords verbaux, dans cette phrase, sont défectueux, mais j'ai la flemme de sortir la boîte à outils…). Sans parler du fait que, si je voulais, je pourrais me mettre à dire pis que pendre d'un tas de gens, y compris de certains qui m'aiment bien ou font mine de. Mais je ne le ferai probablement pas, pour la simple raison que “les gens” ne m'intéressent plus assez pour en penser quoi que ce soit. Peut-être, à seule fin de délassement, m'autoriserai-je de temps en temps à quelques petits exercices d'ironie.


Lundi 30

Cinq heures. – La palinodie n'aura pas duré longtemps : j'ai rouvert le blog hier. Ainsi que les commentaires, tant qu'à y être. La faute en revient à Élie Arié qui, à la suite d'un assez long commentaire que je venais de poster chez Juan ex-Sarkofrance, où je parlais du livre de Buisson, m'a fait remarquer que, si c'était pour venir mettre mes billets de critique ici, je ferais peut-être aussi bien de rouvrir mon blog. Comme il n'avait pas tort, j'ai suivi le conseil. Mais une part de moi le regrette un peu.



[…]



– J'ai lu aujourd'hui une quarantaine de pages des textes autobiographiques qui ouvrent le volume Maurras. Ils m'ont donné envie de reprendre ceux de Léautaud, de retrouver leur inimitable liberté de ton, au lieu de de ce beau-style-pour-dictée. (Je suis trop ironique : ça ne vaut pas rien, ce style. Mais enfin, on sent un peu la poussière du temps ; poussière dont les pages de Léautaud sont absolument exemptes.)







jeudi 28 décembre 2017

Novembre 2017










RENVOI D'ASENSIO









Mercredi 1er novembre

Sept heures. – Ce soir, omelette aux lardons accompagnée d'une salade de tomates “cerises”. Ainsi que je l'ai fait remarquer à Catherine : « Tomates du jardin, œufs du jardin ; il ne nous manque plus que d'élever un cochon pour avoir des lardons du jardin… »

– La journée de lecture fut consacrée en alternance à Léon-Paul Fargue (Méandres), cet admirable écrivain pour amoureux de la littérature, chevaliers servants de la langue française, et au gros livre de la collection Bouquins qu'un certain Claude Arnaud a consacré à l'art du portrait (du portrait littéraire, écrit), qui s'intitule Portraits crachés, ce qui n'est pas fort heureux. Mais son livre se laisse lire, surtout parce qu'il comporte de très nombreux portraits, “de Montaigne à Houellebecq” ainsi qu'il est précisé en sous-titre.

Ces lectures étaient ponctuées d'interruptions soudaines, à chaque fois que je voyais Charlus sortir de son sommeil. il s'agissait alors pour moi de l'empoigner et de l'emmener dehors, sur l'herbe, afin de commencer à lui faire comprendre que c'était là et nulle part ailleurs qu'il convenait de se soulager. Il se montrait tout à fait ravi de ces petites escapades, lesquelles ne l'empêchaient nullement de pisser et chier dans la maison quelques minutes après notre retour.


Vendredi 3 novembre

Sept heures vingt. – Comme je n'ai guère envie que ce journal devienne celui d'un gâteux canolâtre (j'entends d'ici les ricanements de Marco Polo), je n'ai, du coup, à peu près rien à y noter, vu que, depuis lundi, je m'aperçois que nos journées sont presque entièrement organisées autour de Charlus ; pour une part parce que nous y sommes contraints (pisse et merde à guetter et à faire disparaître avant que de marcher dedans, sortir la bête dix fois par jour pour l'inciter à se soulager dans l'herbe, à l'instar des poules…) et d'autre part par simple plaisir de le voir évoluer, apprendre et retenir certaines petites choses, déjà, s'amuser de la façon qu'il saute sur Golo dès que celui-ci s'aventure dans la même pièce que lui, etc.

J'ai tout de même trouvé le temps, ce matin, d'écrire six mille signes sur le “coup de foudre” de Caroline de Monaco et Vincent Lindon, survenu il y a un peu plus de 25 ans et qui, comme l'on sait, s'est soldé non par un mariage princier mais par une rupture tout ce qu'il y a de plus banalement roturière.


Dimanche 5 novembre

Deux heures. – Je ne sais quand, ni dans quels replis obscurs, l'idée s'est formée. Toujours est-il qu'elle a jailli à la surface toute armée il y a trois jours : j'allais arrêter de fumer. Je sais bien que c'est une décision qui a déjà été prise quatre ou cinq fois, et jamais suivie d'un résultat durable. Mais, au moment même où elle se présentait à moi, j'ai su que cette fois elle le serait. J'étais si sûr de mon fait que j'ai communiqué la nouvelle à Catherine, qui, bien sûr, m'a assuré qu'elle arrêterait le même jour. Ce sera quand nous aurons fumé les cinq ou six paquets qui nous restent, soit dans une semaine environ. Le plus étrange est que je me dis depuis trois jours que, cette fois, ça va être non seulement possible mais même facile. Ce qui, sans doute, ressortit davantage à la méthode Coué qu'à une certitude démontrable.

– En dehors de cela, on peut noter que, à deux mois et demi, Charlus est déjà un personnage enclin à la facétie. Ainsi, quand, après qu'il eut fait une sieste d'une heure ou plus, nous le sortons préventivement dans le jardin, il a à cœur de pisser presque aussitôt, sans doute afin de recevoir les chaudes félicitations auxquelles il sait qu'il aura droit. Ensuite, il remonte l'escalier de la terrasse, pour nous faire comprendre que, son devoir acquitté, il aimerait mieux rentrer à la maison. Et, une fois là, il se dépêche de se délester de ce qu'il avait soigneusement conservé par-devers lui, c'est-à-dire au fond de sa vessie. À moins qu'il ne s'imagine mériter des félicitations non pas quand il pisse dehors, mais quand il le fait devant nous. Auquel cas on ne serait pas sorti du bois (ou de l'auberge).


Mardi 7 novembre

Sept heures vingt. – Je viens de commander un roman de Louise de Vilmorin (son premier : Sainte-Unefois, 1934), envie qui, ces quarante dernières années, ne m'avait jamais effleuré ; tout cela parce que Fraigneau lui rendait hommage, au moment de sa mort, dans un article lu tout à l'heure et que j'ai bien aimé. Aussitôt, je me suis senti presque obligé de lire quelque chose d'elle : c'était comme un hommage que je devais lui rendre ; ou un salut à la fois respectueux et fraternel, alors que, je le répète, jamais je n'ai été le moins du monde tenté de m'intéresser à cette dame, même si, évidemment, je savais plus ou moins qui elle était. C'est un phénomène qui se produit de plus en plus souvent, l'âge venant : lorsque ma route croise un écrivain que je n'ai jamais lu (il faut que ce soit un écrivain mort : les vivants n'ont nul besoin de moi), je ressens – parfois, pas toujours, heureusement pour mes précaires finances – comme un appel impératif : il faut que j'ouvre un livre de lui, quitte à ne pas l'aimer. C'est un peu comme dans ces films de maison hanté, où les occupants doivent accomplir tel ou tel rite pour que, enfin, l'âme errante du fantôme puisse goûter la paix et le repos éternel. Les écrivains morts que je n'ai jamais lus sont ces âmes errant dans des limbes d'un genre particulier (que l'on appelle généralement des bibliothèques), d'où il faut absolument que je les tire par la lecture que je vais faire d'eux ; et il n'y a bien sûr que moi qui puisse le faire. Je me sens, dans ces moments, comme une sorte de lecteur missionné.


Mercredi 8 novembre

Deux heures. – Je ne découvre qu'aujourd'hui, et par le plus parfait des hasards, le billet que Juan Asensio a bien voulu consacrer à En territoire ennemi, le 18 septembre dernier. En en découvrant le titre (En territoire ennemi de Didier Goux, Dupont Lajoie de la critique (dite) littéraire), je jubilais d'avance, à la pensée du flot d'ordures et d'imprécations baveuses qui devaient m'attendre. J'étais encore, pour mon plus grand bonheur, très en dessous de la réalité. Ensuite, j'ai nettement eu l'impression, depuis le temps que je n'avais pas essayé de m'enfoncer dans le marécage de sa prose asilaire, que le cas de Juan s'était considérablement aggravé, qu'il faisait désormais du Ansensio au carré. Rien que les proportions de ce palud : sur 33 000 signes au total (ce qui est déjà une preuve patente de dérangement mental, il me semble), il ne commence à être question de moi qu'au bout de 21 000, lesquels forment un magma préambulatoire dont je serais en peine de dire ce qu'il entend signifier. Enfin, on en arrive à mon pauvre bouquin (après un détour par ma personne, coupable de racisme, d'ivrognerie perpétuelle, de camusisme aigu, plus deux ou trois autres tares de moindre importance). Là, le tombereau de détritus se déverse comme prévu ; mais d'une manière si outrée, si écumante, avec une sorte d'hystérie de femelle en manque, qu'elle provoque rapidement le rire le plus franc, ce qui n'était probablement pas son but premier. À mesure que la logorrhée se déverse et que le dégorgeoir s'emplit, on a l'impression de voir un dément en crise, martelant des poings et des orteils les parois capitonnées de sa cellule de confinement. On repense irrésistiblement à ce que Léon Daudet disait de la prose de Jean Lorrain : « Le clapotement d'un égout servant de déversoir à un hôpital. »

(Au passage, Asensio me reproche par trois fois de tenir un journal interminable : il me semblait, moi, que c'était justement le propre d'un journal, de ne jamais se terminer, sinon avec la vie de celui qui le tient.)

Un peu plus tard. – Mon idée première était, maintenant, de composer un petit florilège des éructations les plus drolatiques du forcené. Je me suis donc astreint à relire entièrement ce long pensum boursouflé de graisse jaune pour y trouver mes perles. Or, de perles point. Il n'y a même pas ça : juste un flot épais qui s'écoule entre deux rives désertes. Rien à y repêcher, même dans le genre grand-guignol. Pour les téméraires qui aimeraient se faire une idée, c'est ici que ça fermente.

Où ça devient vertigineux, c'est lorsqu'on s'aperçoit que, ayant compris dès les premières pages qu'il avait entre les mains un livre situé bien au-dessous du nul, Asensio s'est tout de même astreint à le lire jusqu'à la dernière, texte après texte, qui plus est en prenant des notes. Il ferait presque peur.

Sept heures et demie. – Je repensais à Asensio, tout à l'heure, entre deux chapitres du Camp volant de Fraigneau. On en plaisante, comme ça, mais je me demande vraiment ce qui peut pousser un homme à ouvrir un livre, à le trouver au bout de dix pages atrocement mauvais, à le lire pourtant jusqu'à son terme, en prenant des notes, puis à écrire sur lui et son auteur plus de trente mille signes, dont près des trois quarts parlent de tout à fait autre chose, à quoi on ne comprend à peu près rien. Je sais bien ce qu'on va me répondre : qu'Asensio avait décidé, avant même de l'ouvrir, que mon livre serait une merde absolue. C'est naturellement vrai ; c'est même pour ça que j'avais tenu à lui faire parvenir, et avec un envoi en plus, ce que je n'ai fait pour à peu près personne ; j'étais curieux de voir quelle option il allait choisir, entre les deux que je lui accordais : le silence complet, c'est-à-dire le mépris, ou la descente en flamme. Vu le temps qu'il a mis à se réveiller, j'ai longtemps cru que l'affectation de mépris l'avait emporté ; ce qui m'a surpris de lui, vu que c'était évidemment la solution la plus intelligente des deux. Donc, finalement, depuis midi je suis en quelque sorte rasséréné : Asensio a bien réagi comme, d'une certaine manière, je l'avais incité à le faire. L'appât était trop tentant, il a fini par le gober. En vérité, je jouais un peu sur du velours : cet homme vit dans un tel chaudron de petites haines, recuites dans le bouillon de ses rancœurs intimes, qu'il est tout à fait incapable de s'en départir, de les suspendre durant deux ou trois heures, le temps d'une lecture. C'est en ce sens qu'il n'a jamais été un critique intéressant, et c'est la raison pour laquelle il a complètement échoué dans ce domaine où il espérait faire une brillante carrière de “plume influente”, alors qu'il se retrouve, à près de 50 ans, à tenir un blog, dont je suis bien certain qu'il n'a pas le quart des lecteurs dont il se targue. Le fiel lui a corrodé l'entendement et tordu le jugement (cette remarque ne vaut nullement pour En territoire ennemi, qu'il a évidemment le droit de trouver raté, mauvais, ridicule même, etc.). Par moment, lorsqu'il devient la caricature de lui-même (ce qui n'est pas facile…), il me fait penser au loup bavant et dentu de Tex Avery.


Vendredi 10 novembre

Quatre heures. – Petite palinodie du jour. Il y a environ deux mois, Catherine me signala que je devrais bien m'occuper de prendre rendez-vous avec le Dr R., notre oculiste levalloisien commun pour un examen du fond de l'œil ; ma frousse de devenir aveugle est telle que je le fis aussitôt ; il fut fixé au 10 novembre. Ce matin, nous partîmes peu avant onze heures, à deux car Catherine devait conduire au retour (les gouttes que l'œillologue vous colle dans les deux yeux une demi-heure avant l'examen proprement dit rendent la conduite risquée durant plusieurs heures ensuite), et seulement à deux car, après hésitation, il fut décidé de laisser Charlus ici. À midi moins cinq, j'entrais en salle d'attente, muni du volume “Pochothèque” des œuvres à peu près complètes du jeune Radiguet, qu'une sorte de prévention diffuse m'avait interdit de lire jusqu'à maintenant. À midi dix, le Dr R. n'était toujours pas venu m'arroser les iris avec son produit magique et je prévoyais donc un vrai retard pour l'examen lui-même. Elle apparut enfin à midi vingt. Ce fut pour m'apprendre que mon dernier “fond de l'œil” ne remontait qu'à février de cette année et que, par conséquent, elle ne pouvait en pratiquer un autre avant au moins février 2018.  C'est comme cela qu'on se retrouve à faire 160 kilomètres exactement pour rien, sinon pour le plaisir de revoir la place Georges-Pompidou de Levallois-Plage, joie qui n'est certes pas à la portée de tout le monde. La cerise sur le gâteau (ou l'étoile au haut du sapin, comme on voudra) fut posée lorsque je trouvai le moyen d'érafler et même de cabosser légèrement le flanc droit de Liselotte sur un poteau du parking souterrain, à la suite d'un virage un peu court.

– Ce soir, une sorte d'apéritif dînifiant (j'en ai assez du sempiternel dînatoire…) est prévu ; non pour noyer notre sottise mais parce que demain doit être notre dernière journée avec tabac, et que nous voulons sortir par la grande porte, avec sourire et panache.


Samedi 11 novembre

Sept heures vingt. – Normalement, nous devrions fumer nos dernières cigarettes ce soir ; mais, comme j'ai mal calculé mon coup (par peur de manquer ?), il va nous en rester une demi-douzaine pour demain. Nous arrêterons donc dans le cours de la journée, lorsque les deux dernières auront été fumées.

– Ce minuscule politicien lyonnais de Romain B. y est allé ce matin de son petit billet répugnant et annuel pour nous expliquer que, en vrai rebelle de gauche qu'il croit être, il ne célébrerait pas le 11 novembre, dont il “pense”  qu'il contribue à entretenir la haine au sein du “peuple européen” qui n'existe que dans sa pauvre imagination de décérébré modernœud. Lui, cet âne semi-couronné, il est pour célébrer le 9 mai, la “fête de l'Europe”, évidemment. Comment peut-on être aussi aveugle, ou aussi con ? Est-ce qu'il ne se rend pas compte qu'il est suffisamment insignifiant et conformiste pour que tout le monde se foute de ce qu'il célèbre ou ne célèbre pas ? Il y a vraiment des individus qui feraient douter le plus armé des croyants que Dieu ait créé l'homme à son image.

– Alerté par Michel Desgranges, je me suis abonné à L'Incorrect, mensuel de droite que les imbéciles, je suppose, doivent déjà qualifier d'extrême droite, voire de droite extrême (ce qui est pire, si j'ai bien compris). Je n'ai jamais été fou du sieur de Guillebon (que je lisais dans La Nef au temps où nous y étions abonnés), mais enfin, après lecture de deux des trois premiers numéros, il me semble que l'entreprise est, pour le moment, plutôt réussie. Argument lourd (quoique puéril) en faveur de ce nouveau venu : Asensio le trouve très mauvais.


Dimanche 12 novembre

Sept heures vingt. – Ce qu'il y a de bien, avec l'arrêt du tabac, c'est que ça occupe parfaitement l'esprit : depuis ce matin dix heures, moment de la dernière cigarette, je suis rigoureusement incapable de penser à quoi que ce soit d'autre ; et je sais qu'il devrait en aller encore ainsi demain : la situation ne s'améliorera (un peu, un très petit peu…) qu'à compter de mardi, selon toute vraisemblance. Là, je suis en plein dans la phase où l'on se demande par quelle aberration mentale on a décidé d'arrêter de fumer alors que nul ne vous y forçait ; et où l'on est tout à fait assuré que la suite des jours qui restent, dussions-nous vivre 103 ans comme ma grand-mère Suzanne, ne pourra être qu'une morne et grise étendue, quelque chose comme le paysage régnant dans La Route de McCarthy. Incapacité totale à la lecture, évidemment.


Mardi 14 novembre

Trois heures et demie. – La palinodie du sevrage tabagique aura donc duré quarante-huit heures. Hier soir, tandis qu'elle SMSsait avec ses filles, Catherine leur a dit que, depuis deux jours, elle avait l'impression de vivre à côté d'une sorte de zombi, prostré dans son fauteuil, le regard totalement vide. Et c'est bien, en effet, ce que j'étais, incapable de lire plus de deux paragraphes de n'importe quel livre, et même de remplir une grille de mots croisés. Ce matin, vers sept heures, alors que j'étais levé depuis une heure et que j'avais déjà repris la même attitude prostrée, j'ai brusquement décidé que la plaisanterie avait assez duré : je suis allé partir une cafetière (expression strictement d'usage local) dans la cuisine, avant d'aller rechercher mes pipes et mon tabac dans la Case. Une tasse et une demi-bouffarde plus loin, j'avais miraculeusement récupéré toutes mes facultés de naguère. Du coup, bien sûr, Catherine m'a demandé de lui remonter un paquet de cigarettes en allant chercher le pain. L'arrêt a tout de même eu ceci de bon, que Catherine a repris sa “consommation basse” de quatre cigarettes par jour, et moi de me cantonner à six ou sept demi-pipes, en évitant de piocher dans son paquet. (La phrase qu'on vient de lire est assurément incorrecte grammaticalement ; mais elle me convient ainsi, c'est pourquoi je la laisse telle.) De fait, depuis ce matin neuf heures, j'ai dû fumer l'équivalent d'une pipe, et sans souffrir du moindre manque : le fait de savoir que je vais pouvoir en fumer une autre plus tard suffit à ne pas céder immédiatement à l'envie lorsqu'elle surgit.

Mais enfin, je pourrai bien dire tout ce que je voudrai, il faut tout de même reconnaître qu'il s'agit là d'un échec patent ; et tellement rapide qu'il en devient également un peu ridicule.


Mercredi 15 novembre

Sept heures et demie. – J'ai commencé hier un gros roman – 800 pages – russe contemporain (son auteur s'appelle Prilepine) qui se passe dans les années vingt et aux îles Solovki, ce prototype du goulag ouvert dès le temps de Lénine. Après environ cent cinquante pages, je ne peux pas dire que j'en sois lassé, c'est même un assez bon roman, très “russe” avec ses nombreux personnages (et allons-y les clichés !) ; mais je ne parviens pas, le lisant, à m'affranchir des “grands anciens” tels que Chalamov, Grossman, Dombrovski, Soljénitsyne, etc. Et, bien sûr, la comparaison ne joue pas en faveur du “jeunot”, d'autant qu'on ne peut s'empêcher de se dire que lui n'a forcément qu'une connaissance livresque de ce qu'il met en scène, même s'il le fait avec une réelle puissance, alors que les autres témoignaient d'un enfer dont ils étaient effectivement revenus. C'est bien pourquoi je ne suis pas encore capable de déterminer si j'irai jusqu'au bout de ce voyage ou si le livre va me tomber des mains dans les jours qui viennent.


Dimanche 19 novembre

Sept heures et demie. – Rémi Usseil nous a fait le plaisir, hier, de venir déjeuner ici et d'y passer l'après-midi. Il est arrivé avec trois livres pour moi, deux prêtés et un donné. Pour ce dernier, c'était Rolandin, sa troisième chanson de geste publiée comme les deux précédentes par les Belles Lettres. J'en ai lu le préambule, qui est un alliage parfait de modestie non feinte et d'élégante érudition. Mais, préférant me garder le texte même pour un jour sans gueule de bois, c'est aux deux autres livres que j'ai consacré ma journée. Ma matinée à un gros volume, richement illustré, consacré aux cafés littéraires, du XVIIe siècle à nos jours, en France (c'est-à-dire à Paris) et un peu partout en Europe, ainsi qu'en Orient. Je n'ai réellement lu avec attention que les chapitres concernant la France des XIXe et XXe siècles, me contentant de picorer dans le reste. Cet après-midi, la correspondance triangulaire entre Bloy, Huysmans et Villiers de L'Isle-Adam, dans les années 1884 à 1889. Du reste, elle est plus que triangulaire, cette correspondance, puisqu'on y trouve des lettres de ces trois-là, adressées à des tiers, mais où chacun évoque les deux autres (j'espère que je me fais bien comprendre…). Ainsi, un échange serré et émouvant, en juillet et août 1889, au moment de l'agonie de Villiers, entre Huysmans et Mallarmé, qui tous deux se sont démenés pour leur ami, et surtout pour son fils et la mère de celui-ci.

Ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas cette correspondance qui me fera changer d'avis au sujet de Léon Bloy, qui se montre d'une bassesse et d'une violence tout à fait répugnantes, notamment vis-à-vis de Huysmans, avec qui bien entendu il se fâche irrémédiablement et se met à se répandre en articles venimeux, n'hésitant pas à couvrir d'opprobre des livres de lui qu'il avait admirés au moment de leur parution (comme À rebours par exemple).. De ce point de vue, et de celui-là seulement, Asensio peut être satisfait : il ressemble en effet à Bloy.

Quant au Rolandin de l'ami Rémi, il devra attendre que j'en aie terminé avec le gros roman de Prilepine (ou que je l'aie abandonné). À propos de Rémi, d'ailleurs, s'il est arrivé avec trois livres pour moi, je me suis bien vengé en lui collant trois pavés russes sur les bras, juste au moment où il allait s'esquiver : Vie et Destin de Grossman, Récits de la Kolyma de Chalamov et La Faculté de l'inutile de Dombrovski. À eux trois, cela doit bien faire deux mille à deux mille cinq cents pages : je ne me suis pas fichu de lui.


Mardi 21 novembre

Sept heures dix. – Pas de journal hier, en raison d'un accès de fièvre, certes modérée, qui m'a pris vers quatre heures de l'après-midi et a eu tendance à augmenter (la fièvre, pas l'accès), au point de m'envoyer au lit dès avant neuf heures (et sans apéritif…). À cinq heures et demie ce matin, lorsque je me suis levé, il n'en restait rien.

– J'ai pratiquement terminé les sept cents et quelques pages du livre de Fanjul consacré au mythe d'Al-Andalus : extrêmement intéressant, d'une solidité qui semble à toute épreuve ; mais, évidemment, je ne connais à peu près rien au sujet, et n'ai jamais eu connaissance des multiples sources sur lesquelles s'appuie l'auteur, dont l'érudition, dans son domaine, paraît vraiment prodigieuse. Il reste que ce n'est pas exactement un styliste, même si je trouve que Rémi Pellet exagère lorsqu'il parle, en commentaire du billet que j'ai consacré tout à l'heure à l'ouvrage, d'une traduction “abominable”. Du reste, si l'on en croit ma commentatrice qui signe Ana Maria, et qui a lu le livre dans sa langue d'origine, certaines lourdeurs et redites seraient imputables à Fanjul lui-même et non à son traducteur.


Mercredi 22 novembre

Sept heures vingt. – Nous avons, hier soir, regardé un film arrivé le matin même : Tel père, tel fils, du Japonais Kore-Eda, dont nous avions, il y a quelques semaines, beaucoup aimé Notre petite sœur. Il y avait fort longtemps que je n'avais pas vu un film (je parle de celui d'hier) aussi implacablement triste. C'est au point que, peu après en avoir passé la première moitié – il dure deux heures –, j'ai cru que j'allais devoir quitter le salon, ayant de plus en plus de mal à supporter ce sentiment qui m'envahissait telle une marée dans la baie du mont Saint-Michel ; seule une assez sotte crainte du ridicule m'a retenu dans mon fauteuil ; ainsi, tout de même, que l'envie de voir la fin.

En tout cas, j'ai eu la preuve éclatante que, en matière d'art, le sujet ne compte à peu près pour rien. Prenons-en un, au hasard (tu parles !) : pour se venger de quelque chose, peu importe de quoi, une infirmière intervertit deux nouveaux-nés à la clinique, un fils de bourgeois aisés, l'autre rejeton de gens nettement plus modestes et moins “policés”. À partir de là, vous pouvez soit faire l'espèce de chef-d'œuvre que nous avons vu hier soir, soit la pochade basse et vulgaire d'Étienne Chatilliez. La grande force du film de Kore-Eda est qu'il ne sollicite pas notre émotion, qu'il semble même ne pas être vraiment conscient de la tristesse qu'il peut susciter chez son spectateur ; et c'est bien sûr cela qui la rend d'autant plus puissante, agissante. Sentiment encore augmenté par le fait que le dit spectateur se doute bien que la fin du film ne lui apportera aucune certitude apaisante, en forme de happy end plus ou moins plaqué : d'entrée de drame, il sait qu'il n'y en aura pas parce que, en vérité, dans ce genre de situation (faut-il échanger les enfants ? Quand ? Comment ? Etc.), il ne peut pas y en avoir. Or, Kore-Eda cerne la vérité des situations et des sentiments, ce semble même être son unique préoccupation, de film en film – des situations et  des sentiments qui sont le plus souvent liés à des problèmes de filiation, de paternité, de famille (les deux titres que j'ai cités le montrent à l'évidence). À l'autre bout du spectre, donc, nous avons La Vie est un long fleuve tranquille, d'une indigne sottise et d'une fausseté à hurler. Du coup, j'ai commandé aujourd'hui deux autres films du Japonais. En plus de m'être réabonné à Valeurs actuelles, sous la pernicieuse influence de Michel Desgranges. Et de m'être livré cet après-midi à une tonte du jardin, que j'espère fermement être la dernière de l'année.


Jeudi 23 novembre

Sept heures et quart. –  À part un petit tour de marché avec Catherine ce matin (il s'agissait de m'acheter une chaude veste d'intérieur, pour remplacer ma vieille bretonne qui est en lambeaux), j'ai passé l'essentiel de ma journée, tout comme hier, à lire le Rolandin de Rémi, terminé juste avant le dîner. Je ne sais pourquoi, je craignais qu'il ne retombe à un niveau un peu inférieur à ses Enfances de Charlemagne, qui m'avaient pas mal impressionné, par la maîtrise et l'aisance dont Rémi faisait preuve dans ce livre. Mes craintes étaient vaines. Je me demande même si je ne placerai pas le dernier-né au-dessus du précédent. Il me reste à tenter de définir pourquoi d'ici demain, car j'ai la ferme intention de lui consacrer un billet sur le blog ; j'ai même pris des notes pour cela, ce qui ne m'arrive à peu près jamais. Donc, inutile de “faire doublon” : si le billet en question ne me semble pas trop indigne de son objet, je me contenterai de le mettre ici, pour rappel. Disons pour le moment que, dans Rolandin, Rémi a réussi à créer d'intéressants et riches “effets de miroir”, en se dédoublant de façon fort adroite, voire en se détriplant ; il s'agit, bien entendu, d'un miroir temporel, dont il me semble qu'il ne jouait pas avec autant d'art dans ses deux précédentes chansons. C'est en tout cas une réussite dont il peut être fier, je crois.


Vendredi 24 novembre

Sept heures. – Petite expédition à Vernon avec Catherine : il s'agissait, pour elle, d'aller faire régler ses oreilles (c'est-à-dire les petits appareils qui les aident à jouer leur rôle naturel) chez Mme Amplifon, et pour moi d'acquérir un pantalon de velours à ma taille. C'est l'inconvénient, quand on passe en moins d'un an de 105 à 90 kg : tous vos vêtements anciens vous donnent des allures de clown. Je taille donc désormais du 46, qu'on se le dise dans les chaumières, moi qui naviguais plutôt dans les 56 ou 58 jusqu'alors. Cela dit, celui que j'ai finalement choisi, après avoir hésité avec la taille au-dessus (ce journal atteint des sommets d'intérêt, même Asensio sera bien obligé d'en convenir…), est vraiment très ajusté : si jamais, par hasard, je venais à reprendre deux ou trois kilos, l'infortuné grimpant se retrouverait pendu dans l'armoire sans avoir jamais été porté.

– Sinon, j'ai tout de même trouvé le temps et le semblant d'inspiration suffisants pour écrire et publier le billet que je voulais consacré au Rolandin de Rémi Usseil. Je le remets ici, pour les distraits auxquels il aurait échappé sur le blog :


« Comme un triptyque ne saurait offrir que deux panneaux, ni un trépied une paire de jambes, il était bien normal qu'après Berthe au grand pied puis Les Enfances de Charlemagne, Rémi Usseil nous offrît le troisième volet d'une œuvre que l'on pressentait dès l'origine trilogale. Avec Rolandin, nous ne sortons pas de la famille carolingienne. Le point de départ est aussi simple qu'éternel : Gisèle, la sœur de Charlemagne, et l'avantageux Milon, duc d'Anjou, sont amoureux l'un de l'autre, mais le roi de France s'oppose à leurs épousailles : on se croirait dans un livret d'opéra romantique (George Bernard Shaw, je crois que c'est lui, disait : « Un opéra, c'est un ténor et une soprano qui veulent coucher ensemble, et un baryton qui les en empêche. »). Sauf que, ici, malgré tous ses prestige et autorité, le baryton se fait flouer : Gisèle et Milon jouent malgré lui – et un peu malgré eux – à la bête à deux dos, puis sont contraints de fuir vers l'Italie pour échapper à la colère du futur empereur. C'est aux abords de la ville de Sutre, emprès Viterbe, que Gisèle met au monde le fruit de ses amours pécheresses avec Milon : Roland, le futur héros de Roncevaux, très vite sobriqué Rolandin. Ce sont les premières années du chevalier en devenir que nous conte Rémi Usseil.

» Mais est-ce bien lui que nous lisons ? Lui appartient-elle vraiment, cette langue admirable, qui semble couler librement, s'engendrer elle-même sans effort, comme les plus grands pianistes parviennent à s'effacer totalement derrière le compositeur auquel ils prêtent leurs doigts et leur esprit ? Cette langue est le résultat d'une alchimie difficile à expliquer. C'est celle que s'est forgée Rémi Usseil, comme il le prouve dans son préambule  – remarquable de tranquille érudition, et d'une modestie si naturelle que le lecteur aurait presque l'impression de savoir de longue date ce qu'il est tout juste en train d'apprendre –, mais éclairée de l'intérieur, enrichie, fécondée par ce parler d'oc qu'Usseil maîtrise mieux que moi le français inclusif. En un mot : est-ce bien lui qui écrit ce livre que nous lisons ? Il faut répondre : non. D'abord parce qu'il nous prévient d'emblée qu'il ne fait que transcrire le rouleau qu'un docte moine avait écrit en latin, après avoir, passant par Sutre, recueilli les témoignages de ses habitants quant aux hauts faits de l'enfançon Roland. Et ce “il” ne peut encore être Rémi Usseil. Alors qui est-il ? Aucune indication précise ne nous est donnée à son sujet. Est-il un clerc ? Un trouvère ? On l'imagine homme d'un Moyen Âge plus récent que ce qu'il nous conte ; du XIIIe siècle, peut-être ? Ou un peu plus vieux que cela : il n'est pas impossible qu'on l'ait vu passer à la cour d'Aliénor, en Aquitaine… Toujours est-il que je tiens ce narrateur pour la principale création d'Usseil dans cet ouvrage, celle qui lui donne son relief, sa force, son originalité, même par rapport aux deux précédents, où sa présence me semblait moins affirmée, moins libre, moins naturelle, moins vivante. Du coup, voilà : en ouvrant Rolandin, on croit avoir affaire à un livre, et on se retrouve plongé dans un kaléidoscope, un jeu de miroirs temporels dont Usseil, en démiurge, a seul la maîtrise des facettes ; et c'est la multitude de ces reflets qui nous donne cette impression d'une histoire intensément vraie, qui nous permet d'accepter le merveilleux comme s'il allait de soi, qui nous fait redevenir, fugitivement, pâlement, l'un de ces hommes qui croyaient assez fort au Ciel pour bâtir Notre-Dame de Chartres ou partir délivrer le tombeau du Christ.

» Est-ce à dire que Rémi Usseil disparaît totalement de son œuvre ? Qu'il s'est dissout entièrement dans ce narrateur à qui il a confié la plume ? Non, il réapparaît, de çà, de là, fort discrètement, tels ces peintres qui se représentaient dans un coin bas de leurs tableaux, simple silhouette au milieu d'un groupe. Il le fait d'une touche si légère que le lecteur pourra fort bien ne pas tenir compte de ces petites lumières qu'il fait clignoter par endroits et qui, elles, arrivent tout droit de notre siècle : c'est sa suprême élégance. Mais comment ne songerait-il pas à lui-même, au moins un peu, lorsque, à la toute fin de sa chanson, il fait ainsi s'exclamer son narrateur : « On doit louer ceux qui s'appliquent à garder en leur remembrance  les hauts faits des prudhommes du passé ! » Puis, parlant de ceux qui méprisent toutes ces “vieilleries”, de Roland, d'Olivier et des autres, il ajoute : « Ceux-là n'ont point mon estime. Ils ont le cœur si pourri et si dégénéré que le récit de nobles exploits du passé ne saurait les émouvoir, de sorte que, n'ayant point de beaux exemples à méditer, ils n'entreprennent jamais rien de grand. Lorsqu'ils meurent, sans avoir rien fait qui vaille la  peine qu'on en parle, ils sont aussitôt oubliés de tous. Mais de Charlemagne et de Roland on se souviendra, tant qu'il y aura de nobles cœurs et de grandes âmes. » Ne peut-on voir là quelque chose comme une leçon donnée aux hommes du XIIIe siècle par l'un de leurs contemporains ? Leçon qui aurait déjà traversé les temps et deviendrait avertissement pour nous, gens du XXIe ?

» Je ne vous dirai rien des péripéties qui vous attendent dans Rolandin ; seulement qu'il y est question d'amour, de fidélité, d'honneur, de respect, de lignage, de bravoure, de récompense et de pardon, entre autres choses. Aucun de ces mots, bien sûr, ne figure dans le “glossaire des termes désuets” que Rémi Usseil a établi en fin de volume. Mais il n'est pas impossible que, si on venait à rééditer Rolandin d'ici quelques lustres, il faudrait songer à les y introduire. En attendant ces temps barbares, piquons droit sur l'Italie de Roland ! »

À la relecture, je me dis que j'aurais pu faire plus et mieux, notamment mettre davantage en relief le tour de force (à mes yeux) accompli par Rémi en créant son narrateur. Et magnifier davantage son style, qui me semble grandir d'un livre à l'autre, gagner en fluidité, en miroitements divers, presque en grâce. Mais enfin…

– Je comptais fermement recevoir aujourd'hui (Doña Amazonia s'y était engagée !) le volume Quarto commandé hier et contenant huit ou dix romans de Modiano. J'en ai lu un, peut-être deux, voi là près de 40 ans, dont je ne garde aucun souvenir, pas même celui de les avoir aimés ou non. L'existence de ce volume était une excellente occasion de s'y plonger pour de bon. Hélas, il m'a fait faux bond. Pour tromper l'attente – seulement jusqu'à demain, je l'espère –, j'ai repris le Proust et Céleste de Christian Péchenard, savoureux et souvent moins frivole que l'air qu'il se donne.


Lundi 27 novembre

Sept heures vingt. – Je suis très heureux d'avoir eu l'idée de revoir l'irremplaçable documentaire consacré par Roger Stéphane à Proust en 1961. C'est à la fois une grand bonheur et une réelle souffrance : bonheur d'entendre parler par tous les intervenants (y compris Céleste Albaret, pourtant inculte) un français admirable, souffrance de devoir mesurer la distance qui nous sépare d'eux, la profondeur du gouffre que nous avons dégringolé en un demi-siècle, et qui n'est évidemment pas remontable. Et, au bout de ces cinquante et quelques minutes, je me suis retrouvé, comme les fois précédentes, avec des larmes plein les yeux en écoutant Céleste raconter l'agonie et la mort de Proust. Ce qui m'a prouvé à nouveau qu'on pouvait en même temps se sentir très triste et très con.

– Modiano, qui aurait dû être ici vendredi matin, n'est toujours pas arrivé. Mais, au moins, je sais pourquoi et ne m'en inquiète donc plus. En allant consulter mon “historique de commandes”, j'ai pu constater qu'Amazon avait choisi de m'envoyer ce livre, non par un service privé, du genre Fed Ex, mais par Chronopost. Or, désormais, la Poste fonctionne à peu près aussi bien que n'importe quel service administratif dans un pays arabe, voire pis. Il est donc tout à fait normal que je n'ai toujours rien vu arriver, cinq jours après l'expédition. Je ne sais pas où est le dépôt d'Amazon, mais je suis prêt à parier que, vivant au XVIIIe siècle, le courrier à cheval m'aurait apporté plus rapidement le dernier ouvrage de Voltaire.


Mercredi 29 novembre

Sept heures dix. – Modiano n'étant toujours pas arrivé hier (ni aujourd'hui d'ailleurs), j'ai annulé ma commande auprès d'Amazon, qui m'a remboursé sans discussion. Parlant de ce petit problème (pardon : souci) avec notre habituelle factrice, je me suis entendu répondre que cela n'avait rien d'étonnant. D'après elle, si le livreur chronopost n'a pas changé, il a pris pour habitude, pour gagner du temps sur sa tournée, imagine-t-on, de déposer les colis, voire de les lancer, devant les portails, plutôt que de prendre la peine d'ouvrir les boîtes aux lettres pour les y mettre. « Et le pire, c'est qu'il se trompe régulièrement dans les adresses et dépose les paquets dans les mauvaises maisons : après, c'est moi qui les récupère pour les rendre aux vraies gens. » Effectivement, ces derniers mois, il m'est arrivé deux fois de retrouver un paquet Amazon devant notre portail. Coup de chance : il ne pleuvait pas ces jours-là.

Celui qui n'a pas à se plaindre du contretemps, c'est ce bon Valery Larbaud puisque, en panne de lecture, j'ai ressorti son volume Pléiade de son étagère et suis actuellement occupé à relire Jaune bleu blanc. D'autre part, j'ai commandé tout à l'heure deux livres de Ramon Gomez de la Serna (et merde pour ses accents toniques !), dont je n'ai jamais lu la moindre ligne – ou alors j'ai oublié. Il y a aussi Blasco Ibañez, dont j'ignore tout : il faudrait un peu aller voir de son côté.

– Demain, déjeuner chez Michel et Agnès Desgranges. (À citer le prénom masculin avant le féminin, il ne faudra pas que je vienne pleurnicher si je me retrouve avec les crocs bavants d'une chienne de garde quelconque plantés dans le mollet !)

Un poil plus tard. – Je viens de commander Arènes sanglantes (édition Calmann-Lévy, 1910) de l'Ibañez en question.